Nichée dans les contreforts du Rif, la petite cité fondée au XVe siècle par Ali Ben Rachid pour protéger la région des incursions portugaises est devenue, en l’espace d’une dizaine d’années, l’un des décors les plus photographiés du Maghreb. Ce succès pose une question simple, mais rarement traitée avec sérieux par les guides touristiques classiques : comment visiter une ville conçue pour quelques milliers d’habitants sans se retrouver piégé dans le dispositif commercial qui s’est greffé sur son image.
Une destination qui a changé d’échelle
Le tourisme marocain vit une période de croissance soutenue. Le ministère du Tourisme a fait état d’un nombre record de visiteurs accueillis dans le royaume en 2025, en hausse de l’ordre de 14 % par rapport à 2024, porté notamment par le renforcement de la connectivité aérienne et la stratégie de promotion internationale engagée dans le cadre de la feuille de route touristique 2023-2026. Chefchaouen a largement bénéficié de cette dynamique nationale. Le Conseil régional du tourisme de Tanger-Tétouan-Al Hoceima s’est fixé pour objectif de porter la région, et la perle bleue en particulier, à 700 000 visiteurs à l’horizon 2026, un chiffre à mettre en perspective avec les quelque 45 000 habitants que compte la commune.
Avant la pandémie, près de 70 % des visiteurs de Chefchaouen venaient de l’étranger, selon les données relayées par les autorités touristiques régionales. Cette proportion, portée par les marchés européens et nord-américains, a largement structuré l’offre commerciale de la médina : boutiques de souvenirs, ateliers de teinture improvisés, cafés à terrasses instagrammables. Une économie locale s’est réorganisée presque entièrement autour du visiteur de passage, avec les effets d’aubaine et les dérives que cela suppose.
Le piège du faux guide
La médina de Chefchaouen, contrairement à celles de Fès ou de Marrakech, reste modeste par sa taille. On s’y perd difficilement plus d’une demi-heure. C’est pourtant sur ce terrain réduit que prospère l’arnaque la plus répandue dans les villes historiques marocaines : le faux guide. Le mécanisme est documenté de longue date dans les autres médinas du pays et se retrouve à l’identique à Chefchaouen. Un habitant, ou un inconnu se présentant comme tel, propose spontanément d’accompagner le visiteur jusqu’à son riad, lui signale un raccourci providentiel, ou l’informe qu’une ruelle est fermée pour travaux. L’aide n’est jamais désintéressée : une somme est réclamée à l’arrivée, ou le détour se termine dans une échoppe où le guide improvisé touche une commission sur les achats.
Le procédé fonctionne parce qu’il joue sur un réflexe naturel du voyageur fatigué ou désorienté après un long trajet. La parade est connue et se résume à peu de choses : décliner poliment mais fermement toute offre d’accompagnement non sollicitée, vérifier au préalable l’itinéraire vers son hébergement sur une application hors ligne, et ne recourir qu’à des guides affiliés à un bureau officiel ou recommandés par l’établissement où l’on loge. Les prix pratiqués par les guides locaux francophones restent, dans l’ensemble, raisonnables et fixés à l’avance, ce qui limite le risque de mauvaise surprise pour qui prend la peine de les réserver plutôt que de les recruter au hasard d’une place.
Ras El Ma et Akchour, la nature comme échappatoire
Les autorités locales ont pris la mesure de la pression exercée sur le cœur historique et ont engagé, ces dernières années, des investissements pour désengorger la médina en valorisant les sites naturels périphériques. La zone de Ras El Ma, ce point de source où les habitantes venaient traditionnellement laver le linge, a fait l’objet d’une réhabilitation et a rouvert au public en mars 2024. À quelques kilomètres de là, le site des cascades d’Akchour, aux portes du parc national de Talassemtane, classé réserve de biosphère par l’Unesco, bénéficie d’un projet d’aménagement destiné à mieux répartir les flux de visiteurs entre la ville et ses environs.
Ces initiatives dessinent une stratégie assez lisible : plutôt que de contenir artificiellement la fréquentation de la médina, il s’agit d’ouvrir des espaces alternatifs capables d’absorber une partie de la demande. Pour le voyageur, c’est aussi la meilleure option pour sortir du décor de carte postale et retrouver une expérience moins standardisée. Une randonnée jusqu’aux petites cascades d’Akchour, à travers les vergers et les gorges du Rif, offre un contact avec la région qu’aucune ruelle bleue ne peut procurer, à condition de partir tôt pour éviter l’affluence des groupes organisés en milieu de journée.
Ce que révèlent les chiffres et les priorités locales
Quelques repères permettent de mieux situer les enjeux propres à la destination.
- 700 000 : objectif de visiteurs fixé par le Conseil régional du tourisme de Tanger-Tétouan-Al Hoceima pour Chefchaouen à l’horizon 2026.
- 70 % : part de visiteurs étrangers dans la fréquentation de la ville avant la pandémie de Covid-19.
- Mars 2024 : réouverture au public de la zone réhabilitée de Ras El Ma.
- Mai 2024 : ouverture officielle de la Maison de la diète méditerranéenne, consacrée au patrimoine culinaire régional.
- 14 % : hausse du nombre de visiteurs accueillis au Maroc en 2025 par rapport à 2024, selon le ministère du Tourisme.
Ce dernier chiffre, qui dépasse largement la croissance démographique de la ville, explique pourquoi la question de la gestion des flux touristiques s’impose désormais dans les discussions locales avec la même acuité qu’à Marrakech ou à Essaouira, même si Chefchaouen conserve, à ce stade, une échelle bien plus modeste que ces destinations.
Manger et acheter en dehors du circuit balisé
La restauration installée sur les places les plus photogéniques de la médina, en particulier autour de la Place Outa Hammam et de sa kasbah du XVe siècle, pratique des tarifs sensiblement supérieurs à ceux des établissements situés quelques rues plus loin, sans que la qualité suive nécessairement la même courbe. C’est un phénomène commun à toutes les destinations où l’image prime sur l’expérience culinaire, et Chefchaouen n’y échappe pas. S’éloigner de quelques centaines de mètres des points de vue les plus recherchés suffit, dans la majorité des cas, à retrouver une cuisine plus authentique et des prix alignés sur ceux pratiqués par la population locale.
La même logique s’applique aux ateliers de tissage et aux boutiques d’artisanat. Beaucoup d’entre eux, situés sur les axes les plus fréquentés, fonctionnent avant tout comme des vitrines pour groupes organisés, avec des marges calculées en conséquence. Les coopératives féminines de tissage, moins visibles depuis les artères principales mais recensées par les offices de tourisme locaux, offrent une alternative où le prix reflète davantage le travail réel que le seul emplacement commercial.
Perspectives pour une destination sous tension modérée
Chefchaouen n’a pas encore atteint le stade de saturation touristique observé dans certaines villes européennes, où la question du surtourisme a donné lieu à des mesures de régulation contraignantes. La ville reste, pour l’instant, dans une phase de croissance maîtrisée, portée par des investissements publics ciblés plutôt que par une explosion incontrôlée de l’offre. Mais la trajectoire de fréquentation, alignée sur celle, très soutenue, du tourisme marocain dans son ensemble, invite à la vigilance. L’enjeu, pour les autorités locales comme pour les visiteurs eux-mêmes, tient moins à la fréquentation brute qu’à la manière dont elle se répartit dans l’espace et dans le temps. Une ville dont l’attrait repose largement sur une esthétique reproductible à l’infini sur les réseaux sociaux porte en elle le risque de voir son authenticité s’éroder au même rythme que sa popularité progresse.
FAQ
Faut-il absolument prendre un guide pour visiter Chefchaouen ?
Non, la médina se parcourt aisément à pied et sans accompagnement. Un guide affilié à un bureau officiel reste utile pour comprendre l’histoire du site, mais n’est en rien indispensable pour s’orienter.
Quelle est la meilleure période pour éviter l’affluence ?
Les mois de printemps et d’automne, en dehors des vacances scolaires européennes, offrent un climat agréable et une fréquentation nettement inférieure à celle de l’été.
Les cascades d’Akchour valent-elles le déplacement ?
Oui, particulièrement pour qui souhaite sortir du cadre urbain. Un départ matinal permet d’éviter les groupes organisés qui arrivent en milieu de journée.
Comment reconnaître un faux guide dans la médina ?
Toute personne qui propose spontanément son aide, sans lien avec l’hébergement du visiteur ou un bureau de guides reconnu, doit être considérée avec prudence, en particulier si elle évoque une rue fermée ou un raccourci providentiel.