Devant plus de 800 chefs d’entreprise, il a défendu l’idée que le Maroc a construit des fondations solides en vingt ans, mais qu’il doit désormais convertir cet effort d’investissement en gains de productivité, en entreprises capables de grandir et en nouvelles positions dans les chaînes de valeur mondiales. Son intervention, intitulée « Morocco, what’s next? », n’était pas un inventaire de réussites. C’était un appel à changer d’échelle et de nature.
J’ai suivi cette prise de parole avec attention, car elle s’inscrit dans un moment où le secteur privé marocain cherche à définir une feuille de route au-delà des horizons politiques immédiats. Zouaoui, qui a rejoint McKinsey à Casablanca en 2005 avant de diriger des travaux de développement économique à l’échelle mondiale, revient à un moment où les conditions de compétitivité se recomposent rapidement. Son propos repose sur un constat simple : le Maroc a longtemps tiré parti d’une compétitivité coût. Désormais, l’innovation, l’énergie bas carbone et la capacité à absorber des technologies deviennent déterminantes.
Un bilan solide mais une croissance qui décélère
Sur vingt ans, hors période Covid, la croissance moyenne a tourné autour de 4 %. Les exportations ont été multipliées par cinq. La part de l’emploi agricole a été divisée par deux. Le réseau autoroutier a été multiplié par trois, le tonnage portuaire par quatre. L’électrification rurale est passée de 18 % il y a vingt-cinq ans à près de 100 %. Le PIB par habitant nominal a presque triplé, la pauvreté multidimensionnelle a été divisée par deux en une décennie et l’espérance de vie a gagné cinq ans. Ces avancées se sont traduites dans le quotidien des Marocains.
Pour autant, le plein potentiel n’est pas atteint. La croissance est en décélération, passée d’environ 5 % dans les années 2000 à 3,5 % sur les quinze dernières années. L’investissement représente environ 28 % du PIB, un niveau proche de celui des grands émergents (30 à 35 %). Mais une part importante continue d’aller vers le bâtiment et les travaux publics plutôt que vers l’innovation, les machines-outils et les investissements productifs. La contribution du public reste prépondérante. Côté entreprises, les structures peinent à franchir des seuils de taille. Sur un échantillon de 20 000 entreprises créées en 2019 et enregistrées à la CNSS, seules 43 auraient atteint plus de 50 salariés cinq ans plus tard. Le taux d’emploi, quant à lui, se situe autour de 38 %, contre 60 à 65 % dans des pays comme l’Indonésie, la Malaisie ou la Turquie. Enfin, le Maroc commence à ressentir les effets du vieillissement démographique. Il s’agit donc d’utiliser dès maintenant les dividendes encore disponibles.
La productivité, moteur des économies qui émergent vraiment
Zouaoui s’est appuyé sur les travaux du McKinsey Global Institute sur plus de 70 pays émergents. Dix-huit d’entre eux, qualifiés de « surperformants », ont maintenu une croissance réelle supérieure à 5 % sur de longues périodes. Leur secret tient en un mot : la productivité. Dans ces pays, environ 80 % de la croissance provenait des gains de productivité, contre une contribution bien moindre dans des économies à croissance de 2 à 3 %. Ce n’est pas seulement le volume d’investissement qui compte, mais sa destination et sa capacité à générer davantage de valeur.
Deux facteurs ressortent. Les grandes entreprises contribuent à environ 80 % de la productivité. Les économies qui ont réellement émergé en comptent deux fois plus, rapporté au PIB, que les autres. Les PME, de leur côté, forment le vivier des grandes entreprises de demain. L’exemple d’une société passée de quelques millions de dirhams à plusieurs milliards d’euros de valorisation a été cité pour illustrer ce potentiel. Dans les économies les plus dynamiques, la composition des grandes entreprises change : la moitié d’entre elles est remplacée sur une décennie par des acteurs plus compétitifs et innovants.
Le monde dans lequel s’inscrit cette dynamique a changé. La géopolitique structure davantage les échanges commerciaux. La technologie bouleverse les compétences et les modes de production. L’énergie et les ressources connaissent une croissance de demande plus forte, avec une exigence accrue de prévisibilité. La Chine continue d’ajouter chaque année trois fois plus de capacité productive que l’Europe et les États-Unis réunis. Dans le même temps, des opportunités se dessinent dans dix-huit « arènes » susceptibles de remodeler l’économie mondiale : intelligence artificielle et son écosystème, semi-conducteurs, cloud, logiciels, digitalisation, cybersécurité, électrification, véhicules électriques, batteries, robotique, véhicules autonomes, spatial et biotechnologie. Ces domaines ont déjà contribué à 18 000 milliards de dollars d’augmentation de capitalisation boursière en trois ans et pourraient représenter jusqu’à 16 % de l’économie mondiale en 2040, contre 4 % aujourd’hui.
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Trois leviers pour une trajectoire accélérée
Zouaoui a identifié trois dimensions pour accélérer. La première concerne les grandes entreprises. Elles sont le moteur de productivité lorsqu’elles atteignent l’échelle, investissent en R&D et se transforment technologiquement. « Chaque entreprise devrait se définir comme une entreprise technologique », a-t-il affirmé, car la technologie devient centrale. La compétitivité face à la concurrence locale et internationale reste un facteur clé de croissance.
La deuxième dimension porte sur les PME. Il s’agit de les faire grandir pour qu’elles deviennent les majorelles de demain, grâce au financement, à l’intégration dans les écosystèmes (multinationales, public, privé) et à leur capacité d’innovation et de disruption. Les nouvelles générations d’entrepreneurs apportent des idées qui renouvellent le tissu productif.
La troisième dimension consiste à construire une nouvelle compétitivité, au-delà du coût et de la sous-traitance d’il y a vingt-cinq ans. Elle est énergétique, logistique, industrielle et innovante. Le Maroc dispose d’atouts : deux façades maritimes et des infrastructures portuaires dont les transbordements à Tanger ont progressé de près de 20 % en 2024 ; 46 % de capacité installée en renouvelables ; environ 25 000 entreprises industrielles capables d’approfondir les chaînes de valeur ; un potentiel démographique encore mobilisable (près de 4 millions de jeunes prêts à intégrer le marché du travail) ; et une crédibilité financière illustrée par une hausse des investissements directs étrangers de 65 % ces dernières années.
Parmi les paris à enrichir figurent l’hydrogène vert, l’eau renouvelable et les infrastructures technologiques ouvertes, notamment les data centers. Ces investissements, de l’ordre de 10 à 15 milliards de dollars pour certains projets, nécessitent un changement d’échelle de financement, un cofinancement international et une coordination étroite entre public, privé, territoires et offtakers. Créer des data centers à l’échelle modernise l’ensemble des entreprises marocaines. Une énergie plus compétitive grâce aux renouvelables renforce directement leur productivité.
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Chiffres clés du diagnostic
- Croissance moyenne ~4 % sur 20 ans (hors Covid)
- Investissement ~28 % du PIB
- Taux d’emploi ~38 %
- 43 entreprises sur 20 000 créées en 2019 atteignent >50 salariés après 5 ans
- 46 % de capacité installée en renouvelables
- ~25 000 entreprises industrielles
- 18 arènes technologiques pouvant représenter 16 % de l’économie mondiale en 2040
Perspectives au-delà de 2030
Le Maroc possède un socle solide et des atouts pertinents dans le contexte mondial actuel. Il dispose aussi de forces entrepreneuriales et d’une jeunesse capable de porter le mouvement. Mais 2030 arrive vite. La trajectoire utile est celle de 2040. L’enjeu n’est pas d’investir toujours plus, mais de transformer chaque investissement en levier de productivité, d’innovation et de compétitivité renouvelée. La coordination entre acteurs publics, privés et internationaux sera déterminante pour mobiliser des capitaux à la hauteur des projets structurants.
Les débats au sein de la CGEM ont montré une convergence sur la nécessité de passer d’une compétitivité coût à une création de valeur. Reste à traduire ce diagnostic en actions concrètes sur le financement des PME, la montée en gamme industrielle et l’intégration des nouvelles technologies. Les conditions mondiales évoluent rapidement ; le temps d’adaptation l’est tout autant.
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FAQ
Pourquoi la productivité est-elle présentée comme le facteur décisif ?
Parce que, dans les économies émergentes qui ont maintenu une croissance élevée sur des décennies, environ 80 % de cette croissance provenait des gains de productivité, et non uniquement du volume d’investissement ou de main-d’œuvre.
Quel rôle jouent les grandes entreprises et les PME dans cette vision ?
Les grandes entreprises contribuent majoritairement aux gains de productivité grâce à leur échelle et leur capacité d’investissement. Les PME constituent le vivier des futures grandes entreprises, à condition de pouvoir grandir via le financement et l’intégration dans des écosystèmes.
Quelles nouvelles opportunités le Maroc peut-il saisir ?
Des positions dans des domaines comme l’hydrogène vert, les data centers, les énergies renouvelables et certaines technologies industrielles, en s’appuyant sur sa géographie, ses infrastructures et son potentiel énergétique bas carbone.
Pourquoi viser 2040 plutôt que 2030 ?
Parce que 2030 est proche et que les transformations structurelles (productivité, taille des entreprises, nouvelles chaînes de valeur) nécessitent une horizon plus long pour produire des effets durables.