Une émission récente a réuni trois acteurs de terrain, Salma Kabbaj, secrétaire générale d’Afrique Innove et fondatrice d’Impact Lab, Charles Burkinda, cofondateur et CEO de Digitech Africa, et Naufal Chama, fondateur et président de Startup Maroc. Leurs réponses dessinent une réalité plus nuancée que le discours habituel sur la « révolution » de l’IA.
Une accélération réelle, un gain d’autonomie
Sur un point, les trois intervenants s’accordent : les outils d’IA font gagner du temps et rendent les entrepreneurs plus agiles. Charles Burkinda décrit une démocratisation de l’accès à l’analyse. Comparer des modèles économiques, préparer une négociation ou produire la première version d’un document, autant de tâches qui relevaient hier de cabinets spécialisés et qui, selon lui, se font désormais en interne en quelques heures.
Son entreprise opère dans plusieurs pays, face à des régulateurs différents. L’IA lui permet d’analyser et de comparer des textes réglementaires sans recourir systématiquement à des partenaires extérieurs. Il constate aussi un déplacement des compétences recherchées : moins de développeurs au sens traditionnel, davantage d’« architectes » capables d’encadrer des agents d’IA chargés d’écrire le code.
Salma Kabbaj évoque pour sa part un accompagnement juridique de premier niveau, accessible plus tôt dans le processus de levée de fonds, et un accès à la donnée de marché bien plus simple qu’auparavant. Elle prévient toutefois que ces gains ne valent que si l’entrepreneur comprend ce qu’il fait.
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Des dossiers qui se ressemblent tous
C’est sans doute le constat le plus frappant de l’émission, et il vient du côté des incubateurs. Naufal Chama explique que la forme des candidatures s’est nettement améliorée : business models soignés, projections sur trois ans, dossiers propres. Le problème est que cette qualité de façade ne permet plus de distinguer un bon projet d’un mauvais, puisque, dit-il, tous les dossiers sont rédigés par l’IA et se ressemblent.
Salma Kabbaj fait la même observation lors des appels à candidatures de ses programmes. Elle décrit des textes aux phrases parfaites, là où les niveaux étaient auparavant très variés. Charles Burkinda y voit un risque plus large : celui d’une standardisation des offres, qui rend la différenciation plus difficile.
Les incubateurs adaptent donc leurs critères. On ne juge plus le dossier, on interroge le terrain. Naufal Chama résume la nouvelle question posée aux candidats : combien de clients avez-vous rencontrés, et que vous ont-ils dit ? Une IA peut rédiger un dossier, souligne-t-il, mais elle ne peut pas interroger des clients à la place du fondateur.
Le rôle des incubateurs se transforme
Si l’information est désormais accessible à tous, à quoi sert un incubateur ? Les intervenants répondent par un changement de nature de l’accompagnement. Naufal Chama explique que les structures ne sont plus des « fournisseurs de contenu » mais des fournisseurs de relations avec le terrain. L’IA sert aussi aux incubateurs eux-mêmes, pour analyser en profondeur les dossiers reçus, repérer les failles et proposer des plans de mise en œuvre.
Charles Burkinda tient le même raisonnement du point de vue de l’entrepreneur. S’il créait aujourd’hui une entreprise, il rejoindrait encore un incubateur, mais pas pour y chercher un business plan ou une formation à la levée de fonds. Il y chercherait un accès : le rendez-vous avec un prospect qu’il n’obtiendrait pas seul, le premier client, la crédibilité nécessaire pour passer un comité de crédit.
L’adoption reste toutefois inégale. D’après Salma Kabbaj, les entrepreneurs se sont emparés très vite de ces outils, tandis que les structures d’accompagnement avancent de façon plus hésitante, souvent à l’initiative d’individus. Très peu d’entre elles ont développé des agents d’IA adaptés à leur métier. C’est l’un des axes du prochain sommet d’Afrique Innove.
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Faut-il une IA africaine ?
La question de la souveraineté technologique divise moins qu’elle ne nuance. Naufal Chama juge l’idée d’une IA made in Africa « lointaine » au regard des montants engagés par les grands acteurs mondiaux, qu’il évalue à des milliers de milliards de dollars. Il met en avant un autre point : un entrepreneur de Dakar, d’Abidjan ou de Casablanca a accès au même niveau technologique que son homologue de la Silicon Valley, de Shanghai ou de Paris. Un avantage rare, selon lui, car peu d’industries offrent des armes aussi égales au départ.
Charles Burkinda évoque les écarts d’investissement entre les États-Unis, la Chine et l’Europe, et cite l’exemple de modèles chinois performants développés à moindre coût. Pour lui, l’enjeu africain est celui de compétences très pointues, capables de concevoir des solutions optimisées et économes. Il suggère aussi de mutualiser les efforts à l’échelle régionale, et envisage le recours à des infrastructures d’IA open source que les entreprises pourraient entraîner sur leurs propres données pour traiter des problèmes locaux.
Salma Kabbaj déplace le débat : l’opportunité réside moins dans la technologie que dans ses usages. Elle observe que l’entrepreneur africain est souvent poussé par la résolution d’un problème critique observé autour de lui. Elle cite des solutions d’agritech qui détectent précocement les maladies des cultures et optimisent l’irrigation, ainsi qu’une startup qu’elle a accompagnée et qui automatise l’analyse d’échographies de femmes enceintes pour repérer plus tôt certaines pathologies.
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Le nerf de la guerre reste le financement
Rien de tout cela ne dispense de poser la question des moyens. Naufal Chama rappelle que les incubateurs marocains ne se rémunèrent pas auprès des startups, ni par des frais de programme ni par une prise de capital. Ils dépendent de programmes publics, de bailleurs de fonds et d’organismes de coopération internationale, d’où de fortes disparités. Sa structure peut, dit-il, octroyer des subventions jusqu’à 20 000 dollars par startup et gérer des financements d’une agence néerlandaise pouvant atteindre 35 000 à 50 000 dollars au total, mais il précise que ce n’est pas la norme. Beaucoup de dossiers sont écartés, non parce qu’ils sont mauvais, mais faute de moyens pour les financer correctement.
Il plaide pour des partenariats de long terme, car les programmes d’un an empêchent les incubateurs de se structurer. Salma Kabbaj ajoute que les taux de réussite des startups sont faibles partout dans le monde. Il faut donc, selon elle, alimenter un vivier de projets bien plus large pour voir émerger un nombre significatif de champions continentaux.
Charles Burkinda ouvre une autre piste : la commande publique. Il rappelle que, selon lui, l’Afrique capte moins de 1 % des fonds mondiaux, et estime qu’un État qui veut une filière d’IA doit d’abord acheter local. Les grands marchés numériques publics sont encore rarement remportés par des entreprises de la sous-région, ce qui relève à ses yeux d’un choix politique plutôt que d’une fatalité technique.
Les pays avancent à des rythmes différents
Les reportages diffusés pendant l’émission donnent un aperçu de cette diversité. Quelques repères, tels que rapportés par les correspondants :
- au Sénégal, un plan décennal baptisé New Deal technologique structure la stratégie numérique, avec des défis identifiés autour du financement, de la formation, des capacités de calcul et de la protection des données ;
- au Gabon, les flux documentaires des filières du bois et du pétrole sont présentés comme un terrain propice à l’automatisation, et un cadre de protection des données personnelles existe ;
- au Nigeria, les incubateurs et hubs d’innovation, dont ceux de l’État de Lagos, s’appuient sur des initiatives comme celle lancée en avril à l’université de Lagos ;
- en Côte d’Ivoire, banques, télécoms et commerce adoptent l’IA, mais le manque de personnel qualifié freine surtout les PME.
À mesure que l’IA banalise la production de documents, la valeur se déplace vers ce qu’elle ne sait pas faire : rencontrer des clients, convaincre un premier acheteur, comprendre sa propre rentabilité. Les incubateurs africains, eux, sont invités à se réinventer, avec un financement qui reste fragile. Le sommet d’Afrique Innove, prévu les 6 et 7 novembre à Lomé, au Togo, doit aborder la qualité de l’accompagnement, le financement des structures, les outils d’IA et la coopération avec les pouvoirs publics. Reste à savoir si ces recommandations se traduiront en engagements durables.
FAQ
L’IA remplace-t-elle les incubateurs en Afrique ?
Non, selon les intervenants. Elle change leur rôle : moins de contenu et de formation, davantage de mise en relation avec clients, partenaires et financeurs.
Pourquoi les dossiers de candidature se ressemblent-ils autant ?
Parce qu’ils sont de plus en plus rédigés avec des outils d’IA. Les incubateurs ajustent donc leurs critères et interrogent davantage la validation sur le terrain.
L’Afrique peut-elle développer ses propres modèles d’IA ?
Les intervenants jugent cela difficile à court terme, vu les montants en jeu. Ils privilégient des solutions locales construites sur des technologies existantes, et évoquent des approches régionales ou open source.
Où se tiendra le prochain rendez-vous de l’écosystème ?
Le sommet d’Afrique Innove aura lieu les 6 et 7 novembre à Lomé, au Togo, selon Salma Kabbaj.