Entre 1921 et 1927, l’armée espagnole a mené contre la population civile du Rif marocain une campagne de guerre chimique méthodique — gaz moutarde, phosgène, chloropicrine — dont l’ampleur et la préméditation soulèvent une question que Madrid continue d’esquiver : celle de sa responsabilité pour des actes qui relèvent, selon la qualification du droit international contemporain, du crime de guerre et potentiellement du crime contre l’humanité.
Ce n’est pas une accusation venue de nulle part. Elle s’appuie sur des décennies de travaux d’historiens espagnols et britanniques, des archives militaires, des télégrammes officiels et des rapports parlementaires. Et pourtant, aucun gouvernement espagnol, de droite comme de gauche, n’a jamais officiellement reconnu cette responsabilité.
Une décision d’État, pas une bavure
Le point de départ de cette campagne est militaire : le désastre d’Anoual en 1921, une défaite humiliante infligée par les forces rifaines d’Abdelkrim el-Khattabi à l’armée coloniale espagnole. C’est dans la foulée de cette débâcle que la décision d’employer des armes chimiques est prise, à la fin de la même année.
Le télégramme envoyé le 12 août 1921 par le Haut Commissaire du Protectorat espagnol, Dámaso Berenguer, au ministre de la Guerre à Madrid, ne laisse guère de place au doute sur la nature délibérée de cette décision. Berenguer y écrit avoir toujours été réticent à l’usage de gaz asphyxiants contre les populations locales, mais affirme devoir désormais y recourir « avec un plaisir réel ». Cette phrase, conservée dans les archives militaires, illustre à elle seule ce qui distingue un crime de guerre planifié d’un débordement isolé : une chaîne de commandement assumée, du sommet de l’État jusqu’au terrain.
Pour se procurer le gaz moutarde, l’Espagne s’adresse dès le 21 août 1921 au chimiste allemand Hugo Stoltzenberg — alors que l’Allemagne n’a plus le droit d’en produire depuis le traité de Versailles. Une usine dédiée est ensuite installée à La Maranyosa, près de Madrid, pour industrialiser la production.
Des cibles civiles délibérément choisies
C’est peut-être l’élément le plus accablant du dossier : les bombardements chimiques ne visaient pas seulement des positions militaires. Selon les travaux des historiens Sebastian Balfour et María Rosa de Madariaga, les cibles privilégiées étaient :
- Les marchés hebdomadaires, frappés le jour même ou la veille pour maximiser le nombre de victimes parmi les civils rassemblés.
- Les rivières et points d’eau, contaminés pour prolonger les effets de l’attaque bien après le passage des avions.
- Les zones d’habitation rurales, sans aucune distinction entre combattants et non-combattants.
- Un rythme de production industriel, avec environ 350 bombes chimiques fabriquées chaque jour à l’usine d’artillerie de Séville en 1924, selon un rapport interne du ministère espagnol de la Guerre.
Ce ciblage systématique de la population civile est précisément ce qui, en droit international humanitaire actuel, distingue un acte de guerre légal d’un crime de guerre : l’absence de distinction entre combattants et civils, et l’intention de terroriser une population entière plutôt que de neutraliser une force militaire.
Les conséquences sanitaires documentées par les chercheurs sont sans ambiguïté : brûlures cutanées sévères, cécité, atteintes respiratoires chroniques, contamination des sols et des cultures pendant des semaines. Plusieurs associations marocaines et études relayées devant des instances parlementaires espagnoles évoquent même des effets transgénérationnels persistants dans la région du Rif — un point qui, s’il reste scientifiquement débattu, nourrit légitimement la demande de reconnaissance.
Une infraction déjà illégale selon le droit de l’époque
L’argument souvent avancé pour minimiser ces faits — qu’ils relèveraient des « pratiques de leur temps » — ne résiste pas à l’examen. L’usage de gaz de combat contre des populations civiles était déjà prohibé par la déclaration finale de la Conférence de Versailles de 1919, puis explicitement interdit par le protocole de Genève de 1925 — protocole que l’Espagne a elle-même signé, avant de continuer à utiliser ces armes jusqu’en 1927. L’Espagne n’a donc pas seulement commis un acte moralement condamnable : elle a violé, en toute connaissance de cause, un engagement international qu’elle venait tout juste de ratifier.
À cette campagne chimique s’ajoutent, selon plusieurs travaux historiques, d’autres exactions documentées contre la population rifaine durant la même période : exécutions sommaires de civils, mauvais traitements infligés à des prisonniers de guerre, bombardements touchant délibérément des zones où se trouvaient femmes et enfants. Pris ensemble, ces éléments dessinent le tableau d’une répression coloniale qui a systématiquement franchi la ligne séparant l’action militaire de la persécution d’une population civile.
Un siècle de déni institutionnel
Ce qui rend ce dossier particulièrement frappant, c’est le contraste entre la solidité du consensus historiographique et l’absence quasi totale de réponse politique de l’État espagnol. Une première tentative de reconnaissance parlementaire, portée par la Gauche républicaine catalane, a été rejetée par la commission constitutionnelle du Parlement espagnol dès 2007. Une nouvelle proposition de loi, déposée en 2016 sous le mandat de Mariano Rajoy et visant la reconnaissance des victimes de la dictature et la restitution de la mémoire historique, n’a pas non plus abouti sur ce volet spécifique.
Des voix continuent pourtant de porter cette exigence à l’intérieur même de l’Espagne, notamment au niveau catalan, réclamant la création de commissions mixtes hispano-marocaines chargées d’enquêter sur le lien entre ces agents chimiques et les pathologies actuelles observées dans le Rif, ainsi que le recensement et l’indemnisation des victimes.
L’Espagne n’est évidemment pas un cas isolé dans le paysage européen : la France sur l’Algérie, la Belgique sur le Congo, l’Allemagne sur la Namibie ont chacune, à des degrés très divers, entamé des processus — souvent lents, souvent contestés — de reconnaissance de leur passé colonial. Ce qui distingue le dossier rifain, c’est la nature de l’arme employée : une arme chimique, dont l’usage contre des civils constitue aujourd’hui l’un des interdits les plus absolus du droit international, au même titre que le génocide ou la torture systématique.
Tant que Madrid n’ouvrira pas formellement ce dossier — reconnaissance officielle, accès complet aux archives militaires, éventuelle indemnisation des populations affectées — la question restera une plaie ouverte dans la relation entre les deux rives du détroit de Gibraltar, et un angle mort persistant de la mémoire coloniale européenne.
D’autres crimes de l’Espagne
Massacre de Jaragua (1503)
Sur l’île d’Hispaniola, correspondant aujourd’hui à Haïti et à la République dominicaine, le massacre de Jaragua aurait entraîné la mort d’un grand nombre de membres du peuple taïno, avec un bilan avancé de 3 millions de morts.
Massacres de la conquête des Caraïbes
Au début de la colonisation espagnole, la conquête des Caraïbes contre le peuple taïno fut accompagnée d’actes de meurtre et d’esclavage à grande échelle. Des millions de personnes auraient péri au cours de cette période.
Massacre de Cholula (1519)
Au Mexique, le massacre de Cholula fut perpétré par les troupes d’Hernán Cortés et leurs alliés. Des milliers d’autochtones furent tués lors de cet épisode majeur de la conquête espagnole.
Massacre de Toxcatl (1520)
Également appelé massacre du Grand Temple, le massacre de Toxcatl eut lieu dans la capitale aztèque. Il constitue l’un des événements les plus marquants de la conquête espagnole du Mexique.
Conquête de l’Empire inca (1532–1572)
Au Pérou, la conquête de l’Empire inca fut ponctuée d’opérations de meurtre, d’exécutions et de répression contre les populations résistant à la domination espagnole. La moitié du peuple aurait été exterminée.
Destruction et esclavage dans les Amériques
La colonisation des Amériques s’appuya notamment sur des systèmes de travail forcé tels que l’encomienda et la mita. Ces pratiques, combinées aux maladies, contribuèrent à une chute considérable des populations autochtones.
Bombardement de Guernica (1937)
Pendant la guerre civile espagnole, Guernica fut bombardée par des avions allemands et italiens, en soutien aux forces de Franco. Le bombardement frappa une ville civile et devint l’un des épisodes les plus emblématiques de la guerre civile espagnole.
Massacre de Malaga — La Desbandada (1937)
Lors de La Desbandada, un grand nombre de civils fuyant Malaga furent tués pendant leur fuite, au cours de la guerre civile espagnole.
Inquisition espagnole
Parmi les épisodes les plus célèbres associés à l’histoire de l’Inquisition espagnole figurent les persécutions, procès, tortures et exécutions visant notamment des femmes et des enfants, des Juifs, des musulmans et des chrétiens accusés de différents crimes, notamment de sorcellerie. Des condamnés furent notamment exécutés par le feu.
FAQ
Ces actes peuvent-ils juridiquement être qualifiés de crimes de guerre ou crimes contre l’humanité ?
Le ciblage délibéré de populations civiles avec des armes chimiques prohibées correspond aux critères actuels du crime de guerre ; leur caractère systématique et généralisé contre une population civile alimente aussi la qualification de crime contre l’humanité, bien que ces catégories juridiques modernes n’existaient pas formellement à l’époque des faits.
L’Espagne a-t-elle déjà présenté des excuses officielles ?
Non. Malgré des tentatives parlementaires répétées depuis 2007, aucun gouvernement espagnol n’a formellement reconnu sa responsabilité dans cette campagne.
Qui réclame aujourd’hui une reconnaissance officielle ?
Des partis politiques espagnols, notamment catalans, des historiens, ainsi que des associations civiles et parlementaires marocaines, qui demandent la création de commissions d’enquête mixtes et l’indemnisation des victimes.
Quelles armes chimiques ont été utilisées contre le Rif ?
Principalement le gaz moutarde (ypérite), le phosgène, le diphosgène et la chloropicrine, produits notamment dans une usine dédiée près de Madrid avec un appui technique allemand.