Rien que sur trois jours, entre le jeudi 24 et le samedi 26 septembre 2026, 512 réfugiés algériens et 36 migrants originaires d’Afrique subsaharienne ont rejoint l’archipel. Ces chiffres, je les ai suivis semaine après semaine, et ce qui me frappe n’est pas tant leur ampleur que le silence politique et médiatique qui les entoure.
Une route algérienne qui ne dit pas son nom
La « route algérienne » est aujourd’hui l’une des voies migratoires les plus actives de toute la Méditerranée occidentale. Elle relie les côtes algériennes aux Baléares, à Almería et à Murcie, sur des embarcations de fortune où s’entassent Algériens et migrants subsahariens, au péril de leur vie. On parle ici de « bateaux de la mort », une expression qui n’a rien d’exagéré tant les naufrages et les disparitions rythment cette traversée.
Ce qui interroge, c’est le traitement différencié de cette crise par la classe politique et les médias espagnols. Autant j’ai pu observer une couverture quasi permanente de la situation à Ceuta, autant la « route algérienne » semble évoluer dans un angle mort médiatique, comme si les Baléares et le sud de l’Espagne n’appartenaient pas tout à fait au territoire national dans l’imaginaire collectif.
Ceuta sous les projecteurs, les Baléares dans l’ombre
À Ceuta, environ 5 000 migrants de nationalités diverses sont actuellement présents : Algériens, Yéménites, Soudanais, Palestiniens, ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne. Les Marocains, eux, y sont minoritaires, alors même que le Maroc a réaffirmé à plusieurs reprises sa volonté de rapatrier ses ressortissants, mineurs non accompagnés compris.
C’est dans ce contexte que le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a livré une déclaration sans détour. Il a estimé que certains acteurs politiques espagnols ne mesuraient pas la valeur du partenariat entre les deux pays, et qu’ils méconnaissaient à la fois le Maroc d’aujourd’hui et les réalités de la gestion migratoire.
Cette sortie n’est pas anodine. Elle intervient à un moment où le Maroc, souvent présenté comme le point de passage privilégié vers l’Espagne, voit sa coopération migratoire scrutée, quand la route algérienne, elle, semble bénéficier d’une forme de tolérance médiatique.
Une crise migratoire ou un instrument de politique intérieure
C’est la question que je me pose, et que beaucoup d’observateurs espagnols commencent eux aussi à formuler tout bas : la gestion de la migration irrégulière obéit-elle réellement à une logique humanitaire et sécuritaire cohérente, ou est-elle devenue une variable d’ajustement dans les luttes politiques internes espagnoles ?
À l’approche des prochaines échéances électorales et dans un climat de compétition intense pour la présidence du gouvernement, il est légitime de s’interroger sur cette asymétrie de traitement. Pourquoi :
- Les arrivées massives aux Baléares, en provenance d’Algérie, suscitent-elles si peu de réactions politiques de premier plan ?
- La situation à Ceuta capte-t-elle une attention médiatique disproportionnée par rapport au nombre réel de migrants concernés ?
- Le Maroc, qui affiche une politique de coopération et de rapatriement, se retrouve-t-il régulièrement pointé du doigt, tandis que la route algérienne reste largement passée sous silence ?
- Le bruit médiatique semble-t-il varier selon l’origine géographique et politique des flux migratoires plutôt que selon leur ampleur réelle ?
Ces questions ne relèvent pas de la théorie du complot. Elles s’appuient sur des chiffres officiels, des déclarations diplomatiques publiques, et un constat empirique simple : deux routes migratoires, deux traitements radicalement différents.
Ce que révèle ce déséquilibre
Ce contraste de traitement en dit long sur la manière dont la question migratoire est instrumentalisée en Espagne. Quand une crise humanitaire devient un outil de communication politique, la cohérence de l’action publique en pâtit. Les Baléares, Almería et Murcie ne sont pourtant pas des territoires périphériques : ce sont des points d’entrée majeurs sur le sol espagnol, au même titre que Ceuta ou Melilla.
Le risque, si cette asymétrie perdure, est double. D’un côté, une gestion inefficace de la crise sur les façades les moins médiatisées, faute de pression politique suffisante pour mobiliser des moyens. De l’autre, une dégradation progressive des relations diplomatiques avec le Maroc, accusé de manquements qu’il ne semble pourtant pas être seul à porter, quand la coopération avec l’Algérie sur ce dossier reste, elle, beaucoup moins interrogée publiquement.
Le Maroc, cible plus rentable que l’Algérie pour l’extrême droite espagnole
Il y a une explication qui mérite d’être posée sans détour : à l’approche des élections, cibler le Maroc rapporte davantage électoralement que de s’attaquer à l’Algérie. L’extrême droite espagnole, portée par Vox et une partie du discours ambiant, a construit depuis des années un narratif où le Maroc occupe la figure du voisin menaçant, entre différend sur le Sahara occidental, rivalité historique et fantasme d’une « invasion » migratoire organisée depuis Rabat. Ce récit est rodé, il mobilise, il fédère un électorat déjà acquis à ce type de discours.
L’Algérie, à l’inverse, ne dispose pas du même potentiel de polarisation dans l’opinion espagnole. Les tensions diplomatiques entre Madrid et Alger existent bien, notamment depuis le revirement espagnol sur le Sahara occidental en 2022, mais elles ne se sont jamais transformées en un fonds de commerce politique aussi rentable que le sont les relations avec Rabat. Résultat : la route algérienne, pourtant massive en volume, ne fournit pas le même matériau narratif à l’extrême droite, qui préfère concentrer ses attaques sur un Maroc plus facilement caricaturable dans l’imaginaire collectif espagnol.
Ce choix n’a rien d’accidentel. Il répond à une logique électorale froide : mieux vaut agiter un adversaire identifié, incarné, chargé d’un passif historique, qu’un partenaire dont la mise en cause publique produirait moins d’écho dans les urnes.
Ce qu’il faut retenir
La route algérienne vers les Baléares n’est pas un phénomène marginal : elle concentre des milliers d’arrivées en quelques mois, avec des pics spectaculaires comme celui du dernier week-end de septembre 2026. Pourtant, elle reste largement absente du débat public espagnol, à la différence de Ceuta, qui continue de polariser l’attention politique et médiatique malgré des effectifs comparables, voire inférieurs.
Cette différence de traitement pose une question de fond, qui dépasse la seule gestion migratoire : celle de l’instrumentalisation politique d’une crise humanitaire à quelques mois d’échéances électorales majeures en Espagne.
FAQ
Qu’est-ce que la « route algérienne » ?
Il s’agit de la voie migratoire maritime reliant les côtes algériennes aux Îles Baléares, à Almería et à Murcie, empruntée par des milliers d’Algériens et de migrants subsahariens sur des embarcations de fortune.
Combien de migrants sont arrivés aux Baléares depuis le début de 2026 ?
Selon le ministère de l’Intérieur espagnol et l’agence EFE, 340 embarcations et 6 248 migrants en situation irrégulière ont été recensés depuis janvier 2026.
Pourquoi Ceuta reçoit-elle plus d’attention médiatique que les Baléares ?
C’est précisément l’un des paradoxes soulevés dans cet article : malgré des flux migratoires comparables voire inférieurs, Ceuta concentre une couverture politique et médiatique bien plus importante que la route algérienne.
Quelle est la position du Maroc sur ce dossier ?
Le Maroc affirme sa disposition à rapatrier ses ressortissants en situation irrégulière, mineurs non accompagnés compris, et dénonce par la voix de son ministre des Affaires étrangères une méconnaissance de sa politique migratoire actuelle par certains acteurs politiques espagnols.