Ce contraste n’est pas anecdotique. Il pose une question que la classe politique marocaine préfère éviter : et si les Marocains, dans les faits, avaient déjà tranché entre deux modèles de gouvernance, celui des urnes et celui de la compétence désignée ?
Un Parlement déserté…
Le chiffre de 38,02 % mérite d’être mis en perspective. C’est le taux le plus bas enregistré depuis la Constitution de 2011. Les enquêtes d’opinion disponibles, comme celle de l’Arab Barometer pour la période 2023-2024, mesurent la confiance envers le Parlement à seulement 38 %, contre 74 % pour la justice.
Une enquête plus récente du Centre marocain pour la citoyenneté va plus loin : 89,5 % des répondants jugent la performance du Parlement mauvaise, et 94,8 % ne font aucune confiance aux partis politiques. Mais le contraste est frappant : les mêmes études qui écrasent le Parlement et les partis créditent la police de 95 % de confiance, l’armée de 89 %, et le gouvernement de 81 % selon l’enquête 2026 de la Konrad-Adenauer-Stiftung, soit les institutions les plus directement rattachées à l’autorité royale.
Bourita, ou la démonstration par l’exemple
Si un totem incarne cette préférence implicite pour la compétence désignée plutôt que pour la légitimité électorale, c’est bien Nasser Bourita. Nommé ministre des Affaires étrangères en 2017, non pas par le suffrage mais par la confiance royale, il n’a jamais eu à se soumettre à un scrutin pour conserver son poste. Le bilan, lui, est difficile à contester : la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2020, la normalisation des relations avec Israël la même année, puis, en novembre 2025, l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution 2797, qui consacre pour la première fois cette souveraineté et érige le plan d’autonomie en seule base de règlement du dossier.
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Depuis, les reconnaissances se sont enchaînées, jusqu’à celle de la Colombie à l’été 2026. Bourita lui-même a qualifié la résolution 2797 de couronnement de vingt-six années d’action diplomatique du Roi Mohammed VI, une diplomatie pilotée depuis le Palais bien plus que depuis l’hémicycle de la Chambre des représentants.
Un Parlement qui légifère à peine, un exécutif royal qui décide
Ce constat n’est pas propre à la diplomatie. Sous la législature 2011-2016, seules 5 propositions de loi d’origine parlementaire ont été adoptées, contre 91 projets de loi gouvernementaux. En 2019, sur 100 propositions déposées par des députés, 10 seulement ont été jugées recevables. La Constitution a beau confier au Parlement le pouvoir législatif à l’article 70, dans les faits, l’essentiel des orientations stratégiques se décide en Conseil des ministres, présidé par le Roi, où sont arbitrées la politique étrangère, les grandes nominations et les grands textes structurants du pays (et heureusement vu l’incompétence de certains parlementaires). L’arme de contrôle la plus lourde dont dispose la Chambre des représentants, la motion de censure de l’article 105, n’a par ailleurs jamais été utilisée avec succès depuis 2011.
Benkirane, le visage d’une décennie élue qui n’a pas convaincu
Si un nom symbolise à l’inverse les limites du modèle électif, c’est celui d’Abdelilah Benkirane. Porté à la tête du gouvernement par la victoire du PJD en novembre 2011, il jouissait alors d’une confiance record, 82 % selon un sondage LMS-CSA réalisé quelques jours après sa nomination. Cinq ans plus tard, le bilan raconte une tout autre histoire. Sa réforme de la Caisse de compensation, présentée comme une nécessité budgétaire, a débouché sur une libéralisation des prix des carburants qui a directement pesé sur le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes.
Sa réforme des retraites, votée en juillet 2016 dans la douleur, 70 voix pour et 35 contre, a été qualifiée de « très impopulaire » jusque dans la presse économique la plus favorable à son bilan. En mai 2013, l’Istiqlal a claqué la porte de sa coalition gouvernementale, plongeant le pays dans plusieurs mois de flottement. En 2016, les enseignants stagiaires manifestaient en nombre contre des décrets de son gouvernement, rejoints par des syndicats et des partis rivaux. Sur la même période, le Maroc est resté englué à la 88e place mondiale de l’indice de perception de la corruption de Transparency International, sans amélioration mesurable. Du côté de ses adversaires politiques de l’époque, comme le RNI, le reproche revenait sans cesse : un gouvernement qui aurait « préféré les slogans aux réalisations ».
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Benkirane est également très détestée par beaucoup de personnes de la communauté Amazighe du Maroc et par beaucoup de Marocains Résidents à l’Etranger.
Rien de tout cela ne fait de Benkirane un cas isolé, la plupart des chefs de gouvernement élus depuis 2011 ont essuyé des critiques comparables. Mais son mandat illustre bien la difficulté structurelle du modèle électif marocain : un chef de gouvernement élu doit composer avec une coalition fragile, des syndicats mobilisés et une opinion versatile, quand un ministre nommé comme Bourita peut dérouler une ligne stratégique sur plusieurs mandats sans avoir de compte électoral à rendre.
La préférence pour la compétence plutôt que pour le vote
Le faisceau d’indices est cohérent : une abstention record aux législatives, une défiance massive et documentée envers les députés et les partis, une confiance nettement supérieure envers les institutions rattachées à l’autorité royale, et des résultats concrets produits par des figures nommées, à commencer par Bourita, là où des gouvernements élus comme celui de Benkirane ont laissé un souvenir mitigé, entre réformes impopulaires et coalition fracturée.
Dans un système où le Roi nomme le chef du gouvernement issu du parti arrivé en tête des élections, article 47 de la Constitution, préside le Conseil des ministres où se décident les orientations stratégiques de l’État, et où l’essentiel de la production législative reste d’initiative gouvernementale, il n’est pas absurde de penser que l’architecture institutionnelle marocaine reflète, davantage qu’elle ne le contredit, une confiance populaire réelle envers un pouvoir royal jugé efficace, plus qu’envers une représentation parlementaire jugée, elle, en échec.
Foire aux questions
Nasser Bourita a-t-il été élu ?
Non. Il a été nommé ministre des Affaires étrangères en 2017 par le Roi Mohammed VI, sur la base d’une carrière diplomatique, et non d’un scrutin.
Quel a été le principal point de friction du gouvernement Benkirane ?
La réforme de la Caisse de compensation et la libéralisation des prix des carburants, ainsi que la réforme des retraites votée en 2016, toutes deux jugées très impopulaires, ont provoqué le retrait de l’Istiqlal de sa coalition dès 2013.
Le Parlement a-t-il un pouvoir réel sur la politique étrangère ?
Très limité dans la pratique. Les grandes orientations diplomatiques relèvent du Conseil des ministres, présidé par le Roi, et non de la Chambre des représentants.