Fin juin 2025, le gouvernement britannique a fait savoir qu’il ne soutiendrait pas, par un contrat pour différence (CfD), le projet Xlinks Morocco–UK Power Project. Ce mécanisme garantit un prix d’achat de long terme à un producteur d’électricité. Sans lui, un chantier de cette ampleur ne trouve guère de financeurs. Quinze mois plus tard, la question posée par notre titre mérite une réponse précise : le câble prévu entre le Sud marocain et le Devon n’est pas sur le point d’être posé, mais l’idée qui le portait n’a pas disparu. Elle a changé de destination, puis de nature.
À retenir
- Londres a refusé en juin 2025 de soutenir le câble Maroc–UK de Xlinks.
- Il prévoyait 3,6 GW livrés au Royaume-Uni par 4 000 km de câble sous-marin.
- Xlinks vise maintenant l’Allemagne avec Sila Atlantik, sans financement final annoncé.
- Le site britannique accueillerait un campus de données IA de 1,5 GW, contesté localement.
- Pour le Maroc, l’enjeu est d’obtenir de vraies retombées locales.
Ce que prévoyait le projet
Xlinks, société britannique fondée en 2018, proposait de produire de l’électricité solaire et éolienne dans la province de Tan-Tan, au sud du Maroc, et de l’acheminer jusqu’au Royaume-Uni par un câble sous-marin à courant continu haute tension (HVDC), sur environ 4 000 kilomètres. Cette technologie limite les pertes sur de très longues distances. Les principaux chiffres, tels que les présente le développeur :
- 11,5 GW de capacité de production renouvelable au Maroc ;
- 22,5 GWh de stockage par batteries ;
- 3,6 GW de puissance livrée au réseau britannique, soit environ 8 % de la consommation électrique actuelle du pays selon Xlinks, de quoi alimenter sept millions de foyers ;
- un point de raccordement à Alverdiscott, dans le Nord du Devon ;
- un coût estimé à environ 20 milliards de livres, selon les estimations les plus souvent citées.
L’argument central tenait à la complémentarité : la météo marocaine n’est pas corrélée à celle de l’Europe du Nord. Quand le vent faiblit et que le soleil manque outre-Manche, un épisode que les Allemands appellent Dunkelflaute, l’électricité marocaine continuerait d’arriver. Des investisseurs de poids avaient rejoint l’aventure, dont TotalEnergies, entré au capital en novembre 2023, et, selon la presse spécialisée, TAQA et Octopus Energy.
Pourquoi Londres a dit non
Selon les informations rapportées par la presse énergétique, le ministère britannique de l’Énergie (DESNZ) a mis en avant la complexité d’exécution du projet et l’exposition sécuritaire d’une infrastructure aussi longue et aussi concentrée. Ces deux réserves méritent d’être prises au sérieux. Aucun câble sous-marin de cette longueur et de cette puissance n’a encore été construit. Les câbles HVDC de très haute capacité sont fabriqués par un nombre restreint d’industriels, dont les carnets de commandes sont déjà chargés. Un câble unique de 3,6 GW représenterait en outre une dépendance dont la vulnérabilité, dans un contexte de menaces sur les infrastructures sous-marines, ne peut être ignorée.
Xlinks et ses soutiens, parmi lesquels des personnalités du secteur comme Greg Jackson (Octopus Energy) ou Michael Liebreich, selon la communication de l’entreprise, ont défendu une autre lecture. À leurs yeux, la diversification des sources renforce la sécurité d’approvisionnement plutôt qu’elle ne l’affaiblit. Le débat tient à une question de fond : faut-il parier sur un seul projet très capitalistique ou sur une multitude de capacités plus petites, plus rapides à déployer ? Il n’a pas de réponse purement technique, parce qu’il engage des arbitrages budgétaires et politiques.
Le projet britannique est-il vraiment mort
Dans sa forme initiale, oui, du moins tant qu’aucun soutien public n’est rétabli. Xlinks indique sur son site avoir pris acte de la décision britannique et explorer des alternatives, et a mis fin à la consultation prévue en France sur le tracé du câble, faute de CfD. Nous n’avons trouvé aucun signe d’un revirement de Londres.
Ce que le groupe a fait de ses actifs est plus intéressant. Il ne s’est pas contenté de classer le dossier : il a recyclé ce qui pouvait l’être, à savoir la connaissance technique, les accords de raccordement et le terrain. C’est là que le sujet quitte l’énergie pure pour rejoindre la tech.
Sila Atlantik, la même idée tournée vers l’Allemagne
Dès l’automne 2025, la presse marocaine et internationale a fait état d’un nouveau projet, Sila Atlantik, officialisé par Xlinks début 2026. Il s’agirait de relier le Maroc à l’Allemagne par deux câbles HVDC d’environ 4 800 kilomètres. D’après TelQuel, qui cite une source proche du dossier, le dispositif reposerait sur jusqu’à 15 GW de production solaire et éolienne et environ 10 GWh de stockage, pour une puissance acheminée avoisinant 3,6 GW. Les électriciens allemands E.ON et Uniper sont cités comme soutiens, selon Morocco World News. Début 2026, le gouvernement allemand et un grand industriel local ont par ailleurs fait part de leur intérêt dans une lettre adressée aux autorités marocaines, rapportée par la presse.
Ces éléments sont encourageants pour le développeur, mais restent des marques d’intérêt, pas des engagements financiers. Le calendrier évoqué, autour de 2030, paraît ambitieux au regard de l’échec britannique et des contraintes industrielles évoquées plus haut. Et le précédent de Desertec, grand projet européen d’électricité solaire saharienne abandonné dans les années 2010, rappelle que l’enthousiasme politique ne suffit pas.
Du câble au data center
L’autre rebond, plus inattendu, est numérique. En juin 2026, Xlinks a présenté un projet de campus de données à Alverdiscott, le site initialement destiné à recevoir l’électricité marocaine. Baptisé Valeon, il prévoirait jusqu’à 1,5 GW de capacité de calcul dédiée à l’intelligence artificielle, adossé à une installation de stockage par batteries de 1,8 GW. L’investissement annoncé dépasse 12 milliards de livres. Xlinks justifie le choix du lieu notamment par la capacité disponible du poste électrique local, qui devait accueillir le câble marocain.
La logique est cohérente : l’IA consomme énormément d’électricité et les raccordements au réseau constituent désormais un actif rare. Mais le projet se heurte à une opposition locale. Selon Silicon UK, environ 200 personnes ont manifesté le 21 septembre devant le conseil de district de Torridge, à Bideford, contre la conversion d’environ 850 acres de terres agricoles. Une pétition en ligne avait dépassé 2 250 signatures début juillet. Xlinks, qui n’a pas encore déposé ses demandes d’urbanisme, dit vouloir le faire au début de l’année prochaine, après consultation.
Ce second épisode éclaire le premier. Xlinks transforme une infrastructure d’énergie importée en infrastructure d’énergie consommée sur place, ce qui change la nature du pari : on ne vend plus l’électricité du Maroc, on valorise un point de raccordement britannique.
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Ce que le Maroc peut en retenir
Pour le Royaume du Maroc, l’enjeu dépasse un seul client. Sa stratégie vise à devenir un exportateur d’énergie verte vers l’Europe, et la production proposée à Tan-Tan s’inscrivait dans cette ambition. TelQuel relevait en octobre 2025 que l’épisode britannique laissait une leçon : malgré les investissements préparatoires, le pays n’avait pas obtenu de garanties solides sur les retombées locales. À ce stade, nous n’avons pas trouvé de réaction officielle marocaine détaillée sur Sila Atlantik.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui achètera l’électricité, mais ce qu’en retirera le territoire : emplois, industrialisation, éventuelle fabrication de composants sur place, part de l’électricité réservée à la consommation nationale. Morocco World News évoque d’ailleurs l’idée d’une production de câbles au Maroc. Autant de conditions que Rabat peut poser avant de s’engager, d’autant que le pays a désormais deux projets concurrents à comparer, l’un abandonné, l’autre en gestation.
Une conclusion qui reste ouverte
Le câble Maroc–UK, tel qu’il avait été conçu, n’a plus de feuille de route crédible sans décision nouvelle de Londres. Mais le dossier Xlinks reste un révélateur. Il montre que la difficulté, pour les grandes interconnexions, n’est plus la ressource, abondante au Maroc, mais le financement, la fabrication des câbles, la sécurité des infrastructures et l’acceptation locale. L’Allemagne fera-t-elle ce que Londres a refusé ? Les riverains du Devon laisseront-ils naître un campus d’IA sur un terrain pensé pour l’énergie ? Et le Maroc obtiendra-t-il, cette fois, des contreparties claires ? Les prochains mois apporteront des éléments de réponse, mais aucun n’est acquis aujourd’hui.
Questions fréquentes
Le projet Xlinks Maroc–Royaume-Uni est-il officiellement abandonné ?
Le gouvernement britannique a refusé en juin 2025 de lui accorder un CfD. Xlinks dit explorer des alternatives, mais aucun nouveau soutien public britannique n’a été annoncé à ce jour.
Qu’est-ce que Sila Atlantik ?
C’est un projet d’interconnexion entre le Maroc et l’Allemagne par deux câbles sous-marins HVDC, porté par Xlinks. Il en est au stade du développement, sans financement final annoncé.
Que devient le site d’Alverdiscott ?
Xlinks y propose désormais un campus de données pour l’IA (1,5 GW) avec stockage par batteries (1,8 GW). Les demandes d’urbanisme n’ont pas encore été déposées et le projet suscite une opposition locale.
Pourquoi relier le Maroc à l’Europe par câble ?
Le Maroc bénéficie d’un fort ensoleillement et de vents réguliers, et sa production n’est pas synchronisée avec celle de l’Europe du Nord. L’enjeu est de fournir une électricité bas carbone aux moments où la production locale européenne est faible.