Des navires marchands attendent une escorte militaire en mer Rouge, faute de frégates disponibles. La France envoie des moyens supplémentaires en Arabie saoudite après les attaques contre les installations pétrolières de Yanbu. Le détroit d’Ormuz reste sous très forte tension. Depuis plusieurs semaines, les marines militaires sont sollicitées partout en même temps. Je veux comprendre ce que cela change pour leur format, leurs équipements et leur place dans les stratégies de défense.
- Les marines sont sollicitées partout à la fois : mer Rouge, Ormuz, Arabie saoudite.
- Selon l’amiral Merveilleux du Vignaux, les flottes ont perdu en format depuis des décennies et doivent être renforcées.
- Les drones multiplient les moyens, mais ne remplacent pas les navires.
- Survivabilité, guerre électronique et disponibilité deviennent des priorités.
- Euronaval annonce environ 40 % d’exposants en plus cette année.
Une mer qui redevient un espace disputé
La question du titre mérite d’être posée, car on a longtemps tenu les grandes flottes de combat pour un héritage. Les conflits récents semblaient se jouer sur terre, dans les airs ou dans le cyberespace. La mer, elle, paraissait acquise, un espace de circulation plus que de confrontation.
Les événements actuels contredisent cette impression. Quand un détroit se ferme ou qu’une route maritime devient dangereuse, ce sont les marines qui sont appelées, parce qu’elles seules peuvent escorter, surveiller et dissuader dans la durée.
Sur ce point, le contre-amiral Guillaume Merveilleux du Vignaux, commissaire général du salon Euronaval, est explicite. Je m’appuie ici sur l’entretien qu’il a accordé à une émission consacrée à l’aérospatial et à la défense. Il rappelle que la mer n’est pas un simple décor. Elle porte des enjeux de ressources naturelles et de routes climatiques, et surtout le commerce international. Selon lui, environ 80 % en valeur et 90 % en volume des biens échangés dans le monde transitent par voie maritime. Ces ordres de grandeur sont avancés par l’amiral et gagneront à être croisés avec une source institutionnelle avant publication.
Des formats de flotte devenus insuffisants
Le raisonnement qui en découle est simple. Protéger ces flux demande des moyens en nombre et en qualité. Or, rappelle l’amiral, les marines ont connu au cours des dernières décennies une baisse assez nette de leur format.
L’un des journalistes présents lui a fait remarquer que la guerre en Ukraine avait révélé un manque de masse dans le terrestre, avec trop peu de chars et d’artillerie. Il se demandait si le naval connaissait le même problème. L’amiral n’a pas contesté le parallèle. Il a jugé que le nombre de bâtiments restait insuffisant dans le contexte actuel, y compris pour une marine comme la marine française, dont la flotte de frégates de premier rang compte une quinzaine d’unités, un chiffre évoqué lors de l’entretien.
Cette notion de masse mérite d’être expliquée. Un navire de guerre ne peut être qu’à un endroit à la fois. Il a besoin de périodes d’entretien et de relèves d’équipage, et il ne peut pas être remplacé du jour au lendemain. Lorsque plusieurs théâtres s’embrasent simultanément, comme la mer Rouge, le golfe Arabo-Persique et la Méditerranée, le nombre de bâtiments disponibles devient vite le facteur limitant.
Le passage à la haute intensité
Le second changement tient à la nature de la menace. L’amiral explique que les marines occidentales ont longtemps évolué dans des environnements permissifs. Elles sont aujourd’hui confrontées à un recours plus rapide à la violence et à une montée aux extrêmes plus brutale. C’est ce que les militaires appellent la haute intensité : un affrontement où l’on s’attend à subir des pertes et à devoir continuer à combattre.
Concrètement, cela déplace les priorités vers ce qu’il appelle la survivabilité des plateformes. Un navire doit pouvoir encaisser des attaques, réparer en mer et fonctionner en mode dégradé. Les débats d’Euronaval porteront donc beaucoup sur plusieurs domaines :
- la guerre électronique, pour brouiller les capteurs adverses et protéger ses propres communications ;
- l’intelligence artificielle, pour traiter la masse de données collectées ;
- les radars et les défenses antiaériennes, pour contrer la saturation par des missiles et des drones ;
- la cybersécurité, pour protéger des systèmes de plus en plus interconnectés.
La dronisation, un multiplicateur plutôt qu’un substitut
La marine a longtemps paru en retard sur les drones. L’amiral espère qu’Euronaval 2026 marquera un passage à l’opérationnel, tout en rappelant que cette décision appartient aux autorités qui achètent les équipements.
Il insiste surtout sur une nuance que je trouve juste. Le sujet n’est plus seulement le drone lui-même, mais son intégration dans une flotte existante, qui continuera d’embarquer des femmes et des hommes, avec un système de commandement, des transmissions et une logistique adaptés. Il donne un exemple très concret : comment embarquer, mettre à l’eau et récupérer un drone de surface d’une quinzaine de mètres depuis une frégate, par mer formée ? Ce sont ces détails d’ingénierie qui décideront de l’utilité réelle de ces systèmes.
Interrogé sur le risque que les drones servent à masquer des lacunes capacitaires, l’amiral répond qu’ils ne sont pas là pour cacher, mais pour multiplier. Ils permettent d’agir dans des zones ou des volumes où l’on ne peut pas envoyer de bâtiments, faute d’en avoir assez. Cela reste un complément et non un remplaçant : la présence d’un navire, avec son équipage, conserve une valeur que ne remplace pas un engin autonome.
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Le temps long, contrainte majeure des marines
C’est le thème le plus récurrent de l’entretien. Une marine se construit sur des décennies. La décision de désarmer un bâtiment peut être prise en quelques minutes, alors que reconstituer la capacité correspondante prend plusieurs années au minimum, voire plusieurs décennies si les savoir-faire ont disparu.
L’amiral cite à ce propos une formule attribuée à Richelieu, selon laquelle les souverains ont souvent négligé la mer, au détriment de leurs intérêts. Il nuance toutefois : la marine française n’a, selon lui, jamais été négligée, mais elle n’a pas toujours occupé le rang de priorité qui aurait pu être le sien. Il juge que la loi de programmation militaire et son actualisation, avec des marches budgétaires en hausse, marquent un effort de rattrapage significatif, consenti dans un contexte économique difficile.
Cette hausse intervient alors que la Marine nationale fête ses 400 ans. L’amiral y voit la preuve que le fait maritime occupe une place centrale dans la géopolitique des États.
Sur le plan industriel, il se dit confiant pour la France, qui dispose selon lui d’une base technologique et industrielle de défense parmi les premières au monde. Il souligne néanmoins deux défis :
- entretenir des compétences rares, comme la conception et la maintenance de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ou de porte-avions nucléaires ;
- recruter et former malgré la démographie et la rapidité des évolutions technologiques.
C’est dans cette logique qu’Euronaval prévoit, le dernier jour du salon, une journée consacrée à l’attractivité, destinée à rapprocher étudiants, personnes en recherche d’emploi ou en reconversion et recruteurs de l’industrie navale.
La disponibilité, le nerf de la guerre
Un chiffre de flotte ne dit rien du nombre de navires qui peuvent réellement prendre la mer. Le milieu maritime est, comme le rappelle l’amiral, extrêmement abrasif : sel, chaleur, froid, mers démontées. Les systèmes les plus sophistiqués n’ont de valeur que s’ils fonctionnent dans la durée. La capacité à durer, à réparer et à fonctionner en conditions dégradées figure donc parmi les thèmes abordés. Dans la même émission, le maintien en conditions opérationnelles (MCO) a d’ailleurs été présenté comme un sujet fondamental.
Le salon, reflet d’un réarmement global
Euronaval se présente comme le premier salon mondial du naval de défense. Son commissaire général annonce une croissance de l’ordre de 40 % du nombre d’exposants cette année, ce qu’il qualifie d’inédit. Il y voit le reflet d’un mouvement global de réarmement et de la volonté de préparation de l’industrie, notamment française.
Les visiteurs viendront d’Europe, des Amériques, d’Asie, d’Océanie et du Moyen-Orient, avec notamment les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. L’amiral relève aussi la présence croissante d’industriels d’Europe de l’Est, en particulier des pays baltes.
Une question reste ouverte, celle des exposants israéliens. L’amiral indique que le gouvernement français n’a, à ce jour, imposé aucune restriction, alors que des exposants israéliens avaient été écartés, au moins en partie, d’un autre salon l’été dernier. Il précise que la décision relève des autorités gouvernementales et sera appliquée si elle est prise.
La Chine, l’inconnue du nombre
Impossible d’évoquer le sujet sans parler de la Chine. L’amiral rappelle qu’elle est de très loin le premier producteur mondial de navires de commerce, avec plus de 90 % de la production selon lui. Il y voit le résultat d’une stratégie industrielle de long terme, qui consolide toute la chaîne de valeur, de l’approvisionnement en matières premières à la mise en œuvre des bâtiments.
Il relève que la marine chinoise a considérablement augmenté en volume. L’inconnue porte sur son niveau d’aguerrissement et sur la capacité opérationnelle de ses marins, qui n’ont pas encore été mis à l’épreuve. Il ajoute qu’il espère que cela ne sera jamais le cas. L’argument est prudent : le nombre de coques ne dit pas tout, et c’est aussi l’entraînement, la doctrine et l’expérience qui font la valeur d’une flotte.
Les navires de guerre, utiles ou non ?
Ma réponse est nuancée mais claire. Les tensions actuelles montrent que les navires de guerre restent indispensables dès lors que le commerce et l’énergie transitent par la mer. Leur utilité ne tient pas seulement à la capacité de combattre, mais aussi à celle de dissuader, d’escorter et de rassurer.
Le vrai débat porte sur la forme que doit prendre cette présence. Faut-il davantage de bâtiments, plus de drones, une meilleure disponibilité, de nouvelles compétences ? Probablement tout cela à la fois, dans un cadre budgétaire contraint et avec des délais qui se comptent en années. Euronaval sera, de ce point de vue, un bon baromètre des choix que les États et les industriels feront réellement.
FAQ
Pourquoi les marines sont-elles de nouveau très sollicitées ?
Parce que plusieurs zones maritimes sensibles connaissent des tensions simultanées, comme la mer Rouge et le détroit d’Ormuz, et que les routes commerciales y sont exposées.
Les drones peuvent-ils remplacer les frégates ?
Non, selon l’amiral Merveilleux du Vignaux. Ils servent de multiplicateurs de force et permettent d’agir où l’on ne peut pas envoyer de bâtiments, mais ils s’intègrent dans une flotte qui continue d’embarquer des équipages.
Qu’appelle-t-on la haute intensité ?
C’est un contexte de combat où la violence monte rapidement et où les forces doivent résister à des attaques massives, par exemple par missiles et drones, tout en restant opérationnelles.
Pourquoi la disponibilité des navires est-elle si importante ?
Parce qu’un bâtiment indisponible ne protège rien. Le milieu marin use rapidement les équipements, et la capacité à réparer et à durer est aussi décisive que la technologie embarquée.