Ce qu’il faut retenir
- Aucune relation diplomatique officielle n’existe entre l’Algérie et Israël, mais des flux commerciaux apparaissent dans les bases de données internationales (32,3 millions de dollars d’importations israéliennes déclarées en 2024, selon l’OEC/UN Comtrade)
- Depuis septembre 2024, l’Algérie verse 60 000 dollars par mois (720 000 dollars par an) au cabinet de lobbying washingtonien BGR Government Affairs, un contrat reconduit en septembre 2025
- BGR entretient des liens documentés avec Israël, notamment via son rôle dans les accords d’Abraham de 2020
- Aucun nouvel enregistrement FARA n’apparaît pour 2026-2027 à ce jour
Selon les données de l’ONU/UN Comtrade reprises par l’Observatory of Economic Complexity (OEC), Israël a déclaré en 2024 des importations en provenance d’Algérie d’une valeur d’environ 32,3 millions de dollars, concernant notamment des produits chimiques inorganiques, des composés de métaux précieux et certains isotopes.
Source : https://oec.world/es/profile/bilateral-country/dza/partner/isr
Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence : les statistiques douanières enregistrent les flux déclarés par les pays, sans nécessairement établir un commerce bilatéral direct entre entreprises algériennes et israéliennes. Des mécanismes de commerce triangulaire, impliquant des pays tiers, peuvent expliquer une partie de ces données — une mise au point publiée en 2024 soulignait déjà cette possibilité pour des échanges antérieurs.
Un contrat signé discrètement en pleine rentrée diplomatique
Le montant, l’identité du cabinet et la nature de ses liens avec Israël sont documentés dans les déclarations que BGR est tenu de déposer auprès du département américain de la Justice, en application du Foreign Agents Registration Act (FARA), loi de 1938 imposant la transparence sur les démarches menées aux États-Unis pour le compte d’un gouvernement étranger.
Le contrat a été paraphé début septembre 2024 par Sabri Boukadoum, ambassadeur d’Algérie à Washington et ancien ministre des Affaires étrangères. Il porte sur des services de government affairs et de relations publiques concernant les relations bilatérales algéro-américaines. Le tarif convenu :
- 60 000 dollars par mois, soit 720 000 dollars sur une année pleine
- Contrat reconduit en septembre 2025 pour 12 mois supplémentaires, aux mêmes conditions
- Engagement algérien total : 1,44 million de dollars sur deux exercices
Ce type d’accord n’a rien d’exceptionnel en soi : le Bahreïn, par exemple, a versé à BGR 730 000 dollars en 2023 pour des services comparables. Ce qui distingue le dossier algérien, c’est le choix précis du prestataire.
Qui est BGR Government Affairs
Fondé en 1991, BGR Group est l’un des cabinets de lobbying les plus influents de Washington, avec près de deux cents clients dans le monde. Le mandat algérien est piloté par Scott Eisner, ancien président du US-Africa Business Center à la Chambre de commerce américaine, qui gère aussi le dossier tanzanien du cabinet.
C’est un autre aspect qui alimente la controverse : les liens documentés de BGR avec Israël. Le cabinet a participé aux tractations ayant mené aux accords d’Abraham de 2020 entre Israël et le Bahreïn. L’un de ses associés, David Barak, entretient des liens avec des institutions israéliennes. Le jour même de l’entrée en vigueur du contrat algérien, en septembre 2024, Magen David Adom (l’équivalent israélien de la Croix-Rouge) annonçait la nomination de Gilad Erdan, ancien ministre du gouvernement Netanyahou, à sa présidence internationale — une coïncidence de calendrier qui, sans prouver d’intention algérienne particulière, a nourri l’idée d’une proximité structurelle entre le cabinet choisi par Alger et l’écosystème politique israélien.
Ce que montrent les paiements déclarés
Les déclarations semestrielles de BGR permettent de retracer les flux financiers réels :
- 180 000 dollars versés pour les premiers mois du contrat en 2024
- 360 000 dollars versés entre décembre 2024 et mai 2025 (six mensualités au tarif convenu)
Ces montants confirment que l’engagement algérien s’est traduit par des paiements réguliers, et non par un simple accord de principe resté sans suite budgétaire.
Un travail de mise en relation avec le Congrès et l’exécutif
Les documents FARA décrivent un travail classique de lobbying institutionnel : sollicitations et rencontres avec des collaborateurs de la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, de la Commission des relations extérieures du Sénat, ainsi que des interlocuteurs au département d’État et au Conseil de sécurité nationale.
Les objectifs déclarés couvrent un spectre large — coopération de défense, relations commerciales, sécurité régionale, lutte antiterroriste — et, dans certaines correspondances, le dossier du Sahara occidental, sujet sur lequel Washington a pris position en faveur du plan d’autonomie marocain sous l’administration Trump. Cela explique l’intérêt algérien à maintenir un canal d’influence à Washington sur cette question précise.
L’offensive de communication autour de l’ambassadeur
Au-delà du travail institutionnel, BGR a œuvré sur l’image publique de l’Algérie aux États-Unis. À la mi-février 2025, le cabinet a proposé une interview de l’ambassadeur algérien à un large éventail de rédactions américaines : Reuters, CNN, Bloomberg, Associated Press, le New York Times, le Washington Post, Politico, NPR et Foreign Policy.
Des supports de communication ont également été enregistrés auprès de FARA, notamment autour de la relation entre le président Abdelmadjid Tebboune et le pape Léon XIV — rencontre matérialisée par une audience au Vatican en juillet 2025, dans un contexte où une visite pontificale en Algérie est annoncée pour 2026.
Le vrai débat : l’activité contre le résultat
Ces éléments établissent sans ambiguïté que BGR a été actif : démarches au Congrès, sollicitations médiatiques, diffusion de supports. La vraie question n’est donc pas celle de l’existence du travail, mais de son efficacité. Les déclarations FARA renseignent sur l’effort déployé, pas sur le résultat obtenu — elles ne permettent pas d’établir qu’une décision américaine majeure ou une avancée diplomatique sur le Sahara occidental découlerait directement de cette intervention.
Autre zone d’ombre : le contrat renouvelé en septembre 2025 arrivait à échéance en septembre 2026. Or, dans le registre FARA tel que consultable fin septembre 2026, aucun nouvel accord pour 2026-2027 n’apparaît encore — sans qu’on puisse dire s’il s’agit d’un simple délai administratif ou d’une réévaluation algérienne.
Une contradiction difficile à ignorer
L’Algérie affiche, dans son discours diplomatique officiel, un soutien constant à la cause palestinienne, régulièrement rappelé dans les discours présidentiels et aux Nations unies. Dans le même temps, l’État algérien finance, via un contrat commercial ordinaire, un cabinet dont plusieurs figures et clients historiques sont associés à la normalisation des relations israélo-arabes.
Cette situation n’est pas nécessairement le signe d’une incohérence délibérée : la diplomatie économique obéit souvent à des logiques distinctes du discours public, et de nombreux États arabes non normalisés recourent à des cabinets similaires par pragmatisme washingtonien. Il n’en demeure pas moins que l’écart entre la ligne diplomatique affichée et le choix du prestataire nourrit un débat légitime sur la cohérence de la politique étrangère algérienne.
Ce que cette enquête ne permet pas de trancher
Une chose est établie : l’Algérie paie, BGR travaille, et les traces de ce travail sont publiques. Ce qui reste ouvert, c’est le rendement de cet investissement diplomatique. Sans indicateur de résultat clairement identifiable — un vote au Congrès, un accord commercial daté, une inflexion mesurable de la position américaine sur le Sahara occidental — les 720 000 dollars annuels demeurent le coût documenté d’un effort d’influence, dont l’efficacité reste, pour l’instant, une affaire de jugement plus que de preuve.
FAQ
Le contrat entre l’Algérie et BGR est-il illégal ?
Non. Il est enregistré conformément au Foreign Agents Registration Act, qui impose la transparence sur ce type d’accord plutôt que de l’interdire.
D’autres pays de la région recourent-ils au même type de cabinet ?
Oui. Le Bahreïn, la Somalie et la Tanzanie figurent parmi les clients africains et moyen-orientaux de BGR, à des tarifs mensuels variables selon l’ampleur du mandat.
Le contrat a-t-il été reconduit pour 2026-2027 ?
Aucun nouvel enregistrement n’apparaissait publiquement dans le registre FARA à la fin septembre 2026, sans que cela permette de conclure définitivement à une non-reconduction.
Pourquoi le choix de BGR pose-t-il question ?
Parce que certaines figures et certains clients historiques du cabinet sont associés à la normalisation des relations avec Israël, ce qui contraste avec le discours diplomatique pro-palestinien constant d’Alger.