Selon l’Institut pour l’étude de la guerre et le Critical Threats Project, deux centres de réflexion américains, Israël a été visé par un peu plus de 50 drones dans les premiers jours, alors que Téhéran en a lancé plus de 1 000 contre les pays du Golfe, essentiellement des Shahed-136. Ces appareils lents et bon marché ont mis à l’épreuve certaines des défenses aériennes les plus sophistiquées du monde.
Mais le Golfe n’est que le dernier chapitre. La guerre en Ukraine, entrée dans sa cinquième année, a été le véritable laboratoire. Pour le Maroc, la leçon dépasse l’un comme l’autre de ces théâtres. Je pense qu’elle justifie un effort massif dans le drone kamikaze, aussi appelé munition rôdeuse, et, tout aussi urgent, dans la défense anti-drone.
Ce que l’Ukraine nous a appris
Quand la Russie a envahi le pays en 2022, peu d’analystes auraient parié sur la résistance aussi longue de la plus petite armée face à une puissance dotée d’un arsenal bien supérieur. Les drones expliquent en grande partie cette résistance, des deux côtés.
L’Ukraine les a utilisés offensivement pour compenser son manque de moyens conventionnels. Des drones navals ont contraint la flotte russe de la mer Noire à se replier de sa principale base de Crimée, selon des récits largement rapportés depuis 2024. En juin 2025, le service de sécurité ukrainien (SBU) a affirmé avoir frappé des appareils militaires russes en profondeur sur le territoire russe, grâce à des drones acheminés près des cibles, une opération dont le bilan reste débattu. Des drones à longue portée ont aussi visé des infrastructures énergétiques, imposant un coût à une économie bien plus grande.
La Russie, de son côté, s’est industrialisée. Le Geran-2, sa version du Shahed-136 iranien, est passé d’un petit stock importé à une arme produite en série sur son sol. D’après des données ukrainiennes citées dans une note de la Missile Defense Advocacy Alliance de juin 2026, plus de 38 000 drones de type Shahed ont été lancés contre l’Ukraine en 2025. Le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) estimait la production russe à environ 5 500 drones par mois en mars 2026, et un rapport cité par Euronews compte 6 462 lancements de type Shahed et assimilés ce même mois, avec des pointes au-delà de 900 en une seule journée.
Ce que je retiens n’est pas que les drones gagnent seuls les guerres. C’est que la capacité industrielle est la variable décisive. La réussite russe, comme le formule la Missile Defense Advocacy Alliance, est industrielle plus que technologique : une cellule volante délibérément bon marché, produite en série.
Ce que la guerre d’Iran a ajouté
Le Shahed-136 pèse environ 200 kilos, vole à près de 185 km/h et emporte une charge de 50 kilos d’explosif. Son prix fait débat : les estimations de coût de production varient de 10 000 à 50 000 dollars, alors que le prix à l’export est évalué autour de 193 000 dollars.
Face à lui, les défenseurs ont dû sortir l’artillerie lourde. Dans une analyse publiée en mai, le magazine spécialisé Quwa estime que les défenses occidentales interceptent 87 à 91 % des drones dans le Golfe. Mais à 40 drones par vague, même 90 % d’interception en laisse passer quatre. Les stocks de missiles Patriot se sont tendus, et Washington s’est tourné vers des drones intercepteurs d’inspiration ukrainienne, dont le coût unitaire serait de 2 000 à 5 000 dollars.
Le cas français est éclairant. Selon l’AFP, les Rafale déployés aux Émirats et en Jordanie ont multiplié les tirs de missiles pour protéger des pays partenaires. Le journaliste Philippe Leymarie note dans son blog du Monde diplomatique qu’ils ont abattu moins d’une centaine de drones : des avions des milliers de fois plus chers, tirant des missiles des dizaines de fois plus chers, contre des cibles low-cost. La question du rapport coût-efficacité est désormais posée ouvertement.
Première raison, la logique économique
Un avion de chasse est un outil remarquable, mais rare, coûteux à acheter et à entretenir, et limité par le nombre de pilotes et d’heures de vol. Une flotte de quelques dizaines d’appareils ne peut pas tout faire, partout, tout le temps.
Un drone kamikaze inverse l’équation. Il coûte peu, ne met aucun pilote en danger et peut être lancé en salve. Sa vertu n’est pas de remplacer l’aviation, mais de créer un déséquilibre financier chez l’adversaire, qui doit répondre avec des munitions bien plus chères. Je le crois sincèrement : dans un conflit long, celui qui paie le moins cher pour chaque frappe ou chaque interception garde l’avantage.
Une nuance s’impose ici. Dire que les chasseurs ont une portée limitée est vrai pour un appareil seul, mais les avions ravitaillés en vol peuvent frapper très loin. Le vrai avantage du drone est ailleurs : il est consommable, difficile à détecter et produisable en masse.
Deuxième raison, l’industrialisation
L’Ukraine et la Russie montrent la même chose vue de deux côtés opposés : celui qui produit en volume impose le rythme. Un drone acheté à l’étranger reste dépendant de son fournisseur, de ses pièces et de son calendrier politique. Un drone produit localement change la nature de la dépendance.
Le Maroc a commencé à avancer sur ce terrain. Plusieurs médias rapportent que la filiale d’Israel Aerospace Industries, BlueBird Aero Systems, a lancé à Benslimane, près de Casablanca, une unité destinée à produire la munition rôdeuse SpyX, avec formation de techniciens et d’officiers marocains dans le cadre d’un transfert de technologie. Le turc Baykar construit de son côté une usine au même endroit, et le français Delair prépare un centre de maintenance à Rabat, selon la presse marocaine.
Je vois là un début prometteur, mais pas une fin en soi. Assembler sous licence n’est pas concevoir. La vraie souveraineté viendra de la maîtrise de la conception, des composants (moteurs, guidage, charges utiles) et du logiciel. La dépendance de la Russie envers un turboréacteur d’origine chinoise pour son dernier Geran, dont le moteur coûterait entre 35 000 et 40 000 dollars, montre à quel point un seul composant importé peut peser.
Troisième raison, la dissuasion régionale
Le Maroc utilise des drones armés depuis la reprise des hostilités au Sahara en novembre 2020, avec des appareils chinois, turcs et israéliens. Un rapport de l’institut suédois FOI, cité par la presse, lui attribuerait un net avantage militaire et politique dans la zone. Cette expérience opérationnelle est un atout.
Le voisinage reste sous tension, et le budget militaire algérien devrait atteindre un record en 2026 selon plusieurs médias. Dans ce contexte, une capacité de frappe de précision à faible coût, disponible en quantité, a une vraie valeur dissuasive : elle rend toute agression plus coûteuse pour l’adversaire sans exiger une supériorité aérienne classique. L’Ukraine en est la preuve : un État plus petit peut imposer des coûts sérieux à un plus grand.
Pourquoi l’anti-drone est tout aussi vital
Voici le point sur lequel je serai le plus ferme : investir dans le kamikaze sans investir dans l’anti-drone reviendrait à construire un toit sans murs. Si le Maroc utilise cette technologie, ses adversaires l’utiliseront aussi. Les drones sont accessibles, et un appareil commercial à 100 dollars, détourné, peut déjà représenter une menace, comme l’avait rappelé un spécialiste marocain en 2023.
L’Ukraine livre ici la leçon la plus sobre : la défense est une course, pas un achat. En mars 2026, l’Ukraine interceptait plus de 90 % des drones lancés contre elle. En juin, une fois les Geran à réaction déployés à grande échelle, ce taux était tombé à un peu plus de 50 %, selon des chiffres rapportés par Euronews. D’autres estimations parlent de 60 %, mais la tendance est la même. Kiev a répondu avec des drones intercepteurs plus rapides, et les premières destructions de modèles à réaction ont été signalées en septembre. Chaque adaptation d’un camp force l’autre à s’adapter à son tour.
Les cibles à protéger sont nombreuses :
- les bases militaires et les dépôts logistiques
- les infrastructures énergétiques et les ports, dont Tanger Med
- les aéroports et les grands sites urbains
- les événements de masse, à l’approche de la Coupe du monde 2030
Une défense efficace est forcément en couches : détection radar et radiofréquence, brouillage et guerre électronique, canons et missiles courts pour les menaces plus grosses, et intercepteurs légers pour les salves. Sur ce front, des signaux existent. La presse spécialisée a fait état de l’acquisition de systèmes de détection et de neutralisation, dont le « SkylockDome » en juillet, et d’un accord avec la start-up française Harmattan AI pour des capacités autonomes de défense aérienne dès 2026. Je les mentionne avec prudence : les détails techniques et financiers restent peu documentés publiquement.
Ce que je retiens
À mes yeux, les guerres de 2026 n’ont pas condamné l’avion de chasse, mais elles ont rappelé qu’une armée moderne a besoin d’un mix : des plateformes chères et polyvalentes, des munitions bon marché en nombre, et un bouclier constamment mis à jour contre ces mêmes armes. Le Maroc a une longueur d’avance régionale sur les drones et un début d’industrie. Reste à savoir s’il saura transformer l’assemblage en conception, et l’achat d’équipements en doctrine cohérente. La réponse se jouera dans les prochaines années, et probablement dans la transparence dont les autorités feront preuve.
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FAQ
Qu’est-ce qu’un drone kamikaze ?
C’est une munition rôdeuse : un drone chargé d’explosif qui survole une zone, identifie une cible et s’écrase dessus. Certains modèles peuvent être rappelés, d’autres non.
Qu’a changé la guerre en Ukraine pour les drones ?
Elle a montré que la production de masse compte plus que n’importe quel modèle isolé, et que les technologies de drone et d’anti-drone évoluent dans une course permanente.
Le Maroc produit-il déjà des drones kamikazes ?
Des médias rapportent le lancement d’une production du SpyX à Benslimane avec BlueBird. Les capacités réelles et le calendrier officiel restent à confirmer.
Pourquoi l’anti-drone est-il aussi important ?
Parce que ces armes sont bon marché et accessibles à de nombreux acteurs, y compris non étatiques. Sans détection et interception à faible coût, le risque de saturation est réel.