Aucune annonce officielle n’a été faite, ni par Rabat, ni par Washington. Mais un faisceau d’indices matériels, croisé avec ce que l’on sait du renouvellement en cours de l’aviation des Forces armées royales (FAR), mérite qu’on s’y attarde.
Un document qui a mis le feu aux poudres
Tout est parti d’un avis de marché fédéral américain, de ceux que le Department of Defense publie régulièrement pour organiser ses achats groupés au profit de plusieurs clients étrangers dans le cadre du programme Foreign Military Sales (FMS). Le document en question porte sur l’acquisition de cent cinquante unités du RT-1987, pour trois dossiers FMS distincts : un pour les Pays-Bas, un pour l’Australie, et un troisième, référencé MO-B-UTN, pour le Maroc.
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Le RT-1987 n’est pas un équipement anodin. Il s’agit de la dernière génération de la radio AN/ARC-231A, produite par BAE Systems : un système de communication logicielle (software defined radio) couvrant les bandes VHF et UHF, doté d’un chiffrement de type 1 conforme aux standards de la National Security Agency, et compatible avec les modes de résistance au brouillage HAVE QUICK, SATURN et SINCGARS. C’est, en somme, l’un des standards de communication tactique les plus répandus dans l’aviation militaire américaine et alliée.
Le nombre – cent cinquante exemplaires – a immédiatement intrigué les observateurs, notamment parce qu’il peut être mis en perspective avec un autre chiffre connu : les cinquante-deux radios du même type acquises par le Maroc pour équiper sa flotte de vingt-quatre hélicoptères d’attaque AH-64E Apache Guardian, actuellement en cours de livraison. Le ratio suggéré – environ deux radios par appareil, plus des exemplaires de rechange – donne une indication du volume d’appareils que peut couvrir un lot de cent cinquante unités, largement supérieur à ce que nécessiterait le seul programme Apache.
Morocco purchased 150 AN/ARC-231A RT-1987 Airborne Communications System from BAE , note that we purchased 52 similar systems for our AH-64E Guardians , however 150 systems might indicate something …. pic.twitter.com/U80F8eh5RM
— Semper Supra (@CaelumPugnator) March 2, 2024
Trois plateformes seulement, pas quatre
Un second document, une fiche technique commerciale de BAE Systems consacrée au RT-1987, apporte un éclairage complémentaire. Le fabricant y précise explicitement les plateformes certifiées compatibles avec cette radio : l’UH-60 Black Hawk, le CH-47 Chinook et l’AH-64 Apache. Deux autres appareils, l’hélicoptère utilitaire UH-72 Lakota et le drone MQ-1C Grey Eagle, en sont exclus.
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Cette précision réduit sensiblement le champ des hypothèses. Le programme Apache marocain étant déjà couvert par son propre lot de radios, il resterait donc deux candidats plausibles pour expliquer ce nouvel achat : le Chinook, ou le Black Hawk.
Or la flotte marocaine de CH-47 Chinook demeure modeste. Acquis d’occasion à partir de 2013, ces appareils de transport lourd ne sont qu’une poignée – une demi-douzaine environ – utilisés pour des missions logistiques et d’assaut aéroporté, notamment lors des exercices conjoints African Lion avec les forces américaines. Un parc de cette taille ne justifierait raisonnablement pas l’acquisition de cent cinquante radios supplémentaires, même en tenant compte d’une marge de pièces de rechange généreuse.
Reste le Black Hawk. Le Maroc n’est d’ailleurs pas totalement étranger à cet appareil : selon les inventaires ouverts recensant les flottes mondiales de Black Hawk, le Groupement aérien de la gendarmerie royale marocaine dispose déjà de deux exemplaires, vraisemblablement affectés à des missions de sécurité intérieure ou de recherche et sauvetage. Un programme plus large, destiné cette fois aux Forces armées royales elles-mêmes, constituerait une montée en gamme significative.
Pourquoi ce sujet compte pour le Maroc
Cette hypothèse s’inscrit dans une dynamique plus large de modernisation accélérée de l’outil militaire marocain, engagée depuis le début des années 2020. Le royaume a réceptionné cent soixante-deux chars M1A1 Abrams remis à niveau entre 2022 et 2023, a obtenu en avril 2025 l’approbation d’une vente de six cents missiles Stinger Block I pour un montant estimé à 825 millions de dollars, et poursuit la livraison de ses vingt-quatre hélicoptères Apache AH-64E commandés en 2020 – la moitié de la flotte étant arrivée à ce stade, l’achèvement du contrat étant prévu pour la mi-2026.
Ce rythme d’acquisitions traduit une relation de sécurité bilatérale de plus en plus étroite entre Rabat et Washington, symbolisée chaque année par l’exercice African Lion, le plus important déploiement du commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM) sur le continent. Le statut d’allié majeur hors OTAN accordé au Maroc facilite par ailleurs l’accès à des équipements de pointe via le programme FMS, dans des délais généralement plus courts que pour d’autres partenaires régionaux.
Dans ce contexte, l’ajout du Black Hawk présenterait une cohérence capacitaire réelle. Contrairement à l’Apache, conçu pour l’attaque et l’appui-feu, le Black Hawk est un hélicoptère utilitaire polyvalent : transport de troupes, évacuation médicale, assaut aéroporté, soutien logistique. Il comblerait un segment que l’aviation marocaine couvre aujourd’hui avec des appareils plus anciens, notamment des Puma SA 330 dont le renouvellement est régulièrement évoqué par les spécialistes de la région.
Il faut également noter un développement industriel récent qui pourrait, sans le confirmer, nourrir cette hypothèse. Lockheed Martin a dévoilé lors du salon aéronautique de Farnborough, à l’été 2026, une nouvelle configuration baptisée Armed Black Hawk, intégrant des missiles Hellfire et JAGM sur un appareil qui reste par ailleurs polyvalent. Le constructeur a explicitement présenté ce produit comme destiné aux marchés export FMS, en ciblant notamment les partenaires cherchant à combiner capacités de transport et de frappe sans entretenir deux flottes distinctes. Aucun lien direct n’a toutefois été établi entre cette annonce commerciale et le dossier marocain.
Ce que l’absence de confirmation officielle signifie
Il convient à ce stade d’insister sur une limite méthodologique importante. Aucune notification du Department of State, aucune communication de la Defense Security Cooperation Agency (DSCA) – l’organisme chargé de notifier au Congrès américain les ventes d’armes significatives – ne mentionne à ce jour un programme Black Hawk pour le Maroc. La dernière notification DSCA concernant un programme hélicoptère marocain reste celle de novembre 2019, relative aux Apache.
Cette absence n’invalide pas l’hypothèse, mais elle en limite la portée. Les avis de marché fédéraux de type FMS-BPA (blanket purchase agreement) portent parfois sur des équipements destinés à plusieurs usages simultanés – modernisation de plateformes existantes, constitution de stocks de pièces détachées, ou anticipation d’un contrat encore en négociation qui n’a pas franchi l’étape de la notification publique. Les Forces armées royales, de leur côté, ne communiquent que très rarement sur leurs acquisitions avant leur livraison effective, une pratique de discrétion largement documentée par la presse spécialisée depuis une décennie.
Les chiffres clés du dossier
- 150 radios RT-1987 commandées pour le Maroc sous le dossier FMS MO-B-UTN
- 52 radios du même type utilisées pour les 24 Apache AH-64E marocains
- 3 plateformes seulement certifiées compatibles avec le RT-1987 : UH-60, CH-47, AH-64
- 2 Black Hawk déjà en service au sein de la gendarmerie royale marocaine
- 24 AH-64E Apache commandés en 2020, environ la moitié livrée mi-2026
Une hypothèse solide, une confirmation encore attendue
Au terme de cette analyse, l’hypothèse d’un programme Black Hawk marocain repose sur un faisceau d’indices matériels cohérents plutôt que sur une preuve unique et définitive. La disproportion entre le volume de radios commandées et la taille du parc Chinook existant, combinée à la couverture déjà assurée pour le programme Apache, oriente logiquement vers le Black Hawk comme explication la plus vraisemblable. Mais tant que Washington ou Rabat n’auront pas confirmé la nature exacte de ce contrat, il restera prudent de parler d’indice sérieux plutôt que de certitude.
Si cette hypothèse se vérifiait dans les mois à venir, elle s’inscrirait dans la continuité d’un effort de modernisation entamé depuis plusieurs années et refléterait la place centrale qu’occupe désormais le Maroc parmi les partenaires de sécurité privilégiés des États-Unis sur le continent africain.
FAQ
Le Maroc a-t-il déjà des hélicoptères Black Hawk ?
Oui, mais en nombre très limité. Deux exemplaires sont recensés au sein du Groupement aérien de la gendarmerie royale, une unité distincte des Forces armées royales.
Qu’est-ce que le RT-1987 et pourquoi est-il au centre de cette affaire ?
Il s’agit d’une radio militaire de nouvelle génération (AN/ARC-231A) fabriquée par BAE Systems, certifiée compatible avec seulement trois plateformes : l’UH-60 Black Hawk, le CH-47 Chinook et l’AH-64 Apache.
Cette information est-elle officiellement confirmée par les autorités américaines ou marocaines ?
Non. Aucune notification de la Defense Security Cooperation Agency ni communication officielle marocaine ne confirme à ce jour un programme Black Hawk destiné aux Forces armées royales.
Quand pourrait-on obtenir une confirmation officielle ?
Les contrats FMS de cette ampleur font généralement l’objet d’une notification publique de la DSCA avant signature définitive. Aucun calendrier n’est pour l’instant connu pour ce dossier.