Douze à quatorze appareils ont été commandés en 2021 pour plusieurs milliards de dollars, les premiers étant arrivés en 2025 sur la base d’Oum El Bouaghi. Le message officiel est clair : l’Algérie serait désormais la première puissance aérienne furtive d’Afrique et du monde arabe. Ce récit mérite d’être confronté aux faits, et les faits sont nettement moins flatteurs que la communication qui les accompagne.
Car à l’examen des documents disponibles, des retours d’expérience étrangers et du seul engagement réel du Su-57 sur un théâtre de guerre, un constat s’impose : cet appareil n’a strictement rien prouvé de ses capacités annoncées, et tout indique au contraire qu’il en est loin.
Un avion accepté par sa propre armée dans un état dégradé
Le signal le plus accablant ne vient pas d’un rival occidental mais de l’intérieur même du programme russe. Des documents internes obtenus par le média d’enquête ukrainien Frontelligence Insight montrent que le ministère russe de la Défense a formellement accepté, dès 2021, des Su-57 livrés sans le système de ciblage optoélectronique 101KS-N, l’une des briques technologiques censées justifier son statut de cinquième génération. Une décision administrative ad hoc a permis à l’armée russe d’accueillir ces appareils dans une version tronquée, avec une promesse de mise à niveau ultérieure jamais pleinement tenue.
La cause est documentée : les sanctions occidentales ont asséché l’accès aux microcomposants nécessaires à la fabrication du module MPPU-50 et aux machines-outils indispensables à l’usinage de certaines pièces. D’autres fuites, publiées par InformNapalm à partir de documents de l’entreprise OKBM, révèlent que même des organes aussi élémentaires que des engrenages et des vérins hydrauliques restent dépendants de technologies étrangères que l’industrie russe ne parvient pas à remplacer. Résultat, une cadence de production dérisoire pour un programme censé incarner l’aviation de pointe : une dizaine d’appareils par an selon plusieurs cabinets spécialisés, quand la Russie promettait 76 unités pour ses propres forces d’ici 2028.
Un pays qui vend à l’export un avion que sa propre armée réceptionne incomplet ne peut raisonnablement présenter cette vente comme la preuve d’une supériorité technologique.
L’Inde a testé l’appareil de l’intérieur et l’a rejeté
L’Algérie n’est pas la première à s’être penchée sur le Su-57. L’Inde a codéveloppé l’appareil pendant près d’une décennie avant d’en sortir en 2018, après y avoir englouti plusieurs centaines de millions de dollars. Le verdict indien, loin d’être une posture diplomatique, reposait sur des essais concrets : moteurs AL-41F jugés peu fiables, qualité de fabrication de la cellule insuffisante, et surtout une furtivité largement en deçà des standards revendiqués. Selon l’analyste Abhijit Iyer-Mitra, cité par la presse de défense indienne, le Su-57 resterait proche du Su-30 sur le plan de la signature radar, avec des rivets semi-encastrés, des pales de turbine partiellement visibles et des jeux de panneaux qui trahissent sa discrétion.
Le plus révélateur, c’est que ce constat n’émane pas seulement de détracteurs étrangers : la documentation technique de Sukhoi elle-même situe la surface équivalente radar frontale du Su-57 entre 0,1 et 1 mètre carré. Le Rafale français, un chasseur de génération 4,5 et non de cinquième génération, est estimé entre 0,05 et 0,1 mètre carré. Le F-35 américain se situe autour de 0,001 mètre carré. Sur son propre terrain de prédilection, la furtivité, l’avion que Moscou vend comme un concurrent du F-35 affiche donc, par ses propres chiffres, une discrétion inférieure ou égale à celle d’un appareil que l’aviation russe est censée surclasser.
Un unique engagement réel, et un fiasco
S’il existait une occasion de faire la démonstration de ses capacités, c’était bien la guerre en Ukraine. Le résultat est sans appel : le Su-57 y a été utilisé avec une extrême parcimonie, cantonné à des tirs de missiles longue portée depuis l’espace aérien russe, évitant soigneusement toute exposition à la défense antiaérienne ukrainienne. Aucune démonstration de supériorité aérienne, aucune mission de pénétration furtive documentée, plus de deux ans après l’entrée en service de l’appareil.
L’épisode le plus embarrassant concerne son partenaire censé compléter ses capacités, le drone furtif S-70 Okhotnik. Le 5 octobre 2024, un exemplaire a été abattu par un chasseur russe au-dessus du Donbass après avoir apparemment perdu la liaison avec son Su-57 contrôleur, préférant visiblement le détruire plutôt que de le voir tomber intact aux mains de Kiev. L’épave, récupérée par les forces ukrainiennes, a livré son verdict : les services de renseignement militaire ukrainiens y ont dénombré une trentaine de composants occidentaux, issus notamment d’Analog Devices, Texas Instruments, Xilinx-AMD, Infineon et STMicroelectronics, malgré des sanctions en vigueur depuis plus de deux ans. Le programme censé illustrer l’autonomie technologique russe reste, dans les faits, une dépendance à peine masquée.
Même les clients historiques de Moscou s’en détournent
Le contexte régional n’est pas plus favorable au récit algérien. L’Égypte, longtemps cliente fidèle de l’industrie russe, a purement et simplement annulé son contrat pour le Su-35 après les pertes subies par l’aviation russe en Ukraine. Lors d’exercices menés sur le sol égyptien, un Rafale a neutralisé le radar à antenne active du Su-35 grâce à son système de guerre électronique Spectra, empêchant l’appareil russe de guider ses armements, avant d’être désigné vainqueur du duel simulé. Le Caire s’est depuis tourné vers des offres françaises et chinoises. Si un client historique de l’aviation russe renonce après avoir vu l’appareil échouer face à un concurrent occidental de génération inférieure, la prudence devrait s’imposer à quiconque envisage un achat comparable.
Quelques repères chiffrés
- Surface équivalente radar frontale du Su-57 selon Sukhoi : 0,1 à 1 m², contre 0,05 à 0,1 m² pour le Rafale et environ 0,001 m² pour le F-35
- Cadence de production réelle du Su-57 : environ 10 appareils par an, loin de l’objectif de 76 unités d’ici 2028
- Composants occidentaux identifiés sur l’épave du drone S-70, malgré les sanctions : au moins une trentaine
- Investissement indien abandonné après le retrait du programme FGFA en 2018 : plusieurs centaines de millions de dollars
- Contrat algérien : 12 à 14 appareils commandés en 2021, livraisons étalées jusqu’en 2027
Un achat pensé pour l’image, pas pour le rapport de force
Rien, dans l’ensemble de ces éléments, ne vient étayer le récit d’une Algérie rejoignant l’élite de l’aviation furtive mondiale. Ce que documentent les fuites russes, l’expérience indienne, l’échec de l’unique engagement ukrainien et le revirement égyptien, c’est au contraire celui d’un programme miné par les sanctions, livré incomplet à sa propre armée, et qui n’a jamais eu l’occasion, ou n’a jamais osé, prouver quoi que ce soit sur un champ de bataille. Aucune de ces informations, pourtant disponibles en sources ouvertes depuis plusieurs mois, n’a fait l’objet d’une communication officielle à Alger. Le silence est éloquent : dans un contexte de rivalité régionale avec le Maroc, la valeur du Su-57 pour les autorités algériennes se mesure moins à ses performances opérationnelles qu’à l’effet d’annonce qu’il produit. Un mirage capacitaire, entretenu tant que les livraisons resteront à l’abri du regard critique, et qui risque de se dissiper dès que ces appareils devront faire leurs preuves ailleurs que sur une piste d’atterrissage.
FAQ
Le Su-57 algérien est-il vraiment un chasseur furtif de cinquième génération ?
Selon les propres données techniques de Sukhoi, sa surface équivalente radar reste comparable, voire supérieure, à celle du Rafale, un appareil de génération 4,5, ce qui contredit directement la présentation qu’en fait Alger.
Le Su-57 a-t-il déjà démontré ses capacités au combat ?
Non. Son unique théâtre d’engagement réel, l’Ukraine, ne montre qu’un usage prudent à distance de sécurité, sans aucune mission documentée confirmant les performances annoncées.
Pourquoi l’Inde et l’Égypte ont-elles abandonné des programmes russes comparables ?
L’Inde a quitté le programme après avoir constaté des défauts de fiabilité et de furtivité, tandis que l’Égypte a annulé son contrat Su-35 après un exercice où un Rafale a neutralisé son radar et l’a “abattu” en simulation.
Que révèle la capture du drone S-70 par l’Ukraine ?
Que le programme, présenté comme une vitrine technologique russe, dépend en réalité de dizaines de composants électroniques occidentaux, malgré les sanctions censées en couper l’accès.