Pendant des années, la diplomatie économique marocaine a reposé sur une idée simple : ne fermer aucune porte. Alliance sécuritaire avec Washington, relations commerciales et industrielles de plus en plus denses avec Pékin, partenariats européens en toile de fond. Je me demande aujourd’hui si ce mode d’emploi résistera à la guerre froide de l’IA, car l’intelligence artificielle est en train de transformer des choix techniques en choix d’alliance.
Ce que Washington s’apprête à demander
Le 14 août, Reuters a révélé qu’un projet de lettre du département d’État américain s’adresse aux 35 signataires de l’« AI Opportunity Statement », adopté en juin à Washington lors du deuxième sommet de Pax Silica. Le message, tel que rapporté, est sans ambiguïté : participer à l’écosystème américain tout en rejoignant le cadre concurrent porté par Pékin pourrait devenir incompatible. La lettre affirme que signer la déclaration Pax Silica n’est pas un simple abonnement mais un engagement, et invite les pays à « choisir délibérément ».
Je tiens à rester précis sur ce que l’on sait. Reuters n’a pas pu établir quand la lettre serait envoyée ni si son texte serait modifié. Le département d’État a refusé de commenter ce qu’il a qualifié de documents internes présumés divulgués. Selon les informations rapportées, la Chine n’est pas nommée dans le texte, qui vise des initiatives « concurrentes ».
Pax Silica, de quoi parle-t-on
Pax Silica est une initiative lancée par les États-Unis en décembre 2025 avec sept pays : États-Unis, Royaume-Uni, Japon, Corée du Sud, Singapour, Australie et Israël. Son objet est de sécuriser les chaînes d’approvisionnement de l’IA : semi-conducteurs, minerais critiques, énergie, capacités de calcul. Selon l’ITIF, un centre de réflexion américain, elle comptait 25 signataires de la déclaration en août 2026, tandis que 35 pays avaient signé le texte séparé sur l’opportunité de l’IA.
Le cadre est non contraignant. C’est un point central, parce qu’il explique la méthode américaine : faute de sanction juridique, le levier est l’exclusion du club et de ses avantages, notamment l’accès à des projets d’investissement communs et à des mécanismes de coopération industrielle.
En face, la Chine a lancé en juillet une organisation internationale de coopération en matière d’IA, présentée par la presse d’État comme basée à Shanghai. Pékin y promeut ses modèles ouverts. Reuters a aussi rapporté que les autorités chinoises envisageaient de restreindre l’accès étranger à leurs modèles les plus avancés, ce qui nuance l’image d’une offre entièrement ouverte.
Le cas du Kazakhstan, premier test
L’exemple le plus parlant est celui du Kazakhstan. Présenté en juin par Washington comme le premier pays d’Asie centrale à rejoindre Pax Silica, il a ensuite adhéré aussi à l’organisation chinoise. Un pays fournisseur de minerais critiques qui joue sur les deux tableaux : c’est exactement le scénario que l’initiative américaine veut empêcher. À ce stade, aucune sanction n’a été rapportée.
Je retiens deux enseignements. D’abord, la pression américaine est réelle mais son application reste incertaine. Ensuite, les pays riches en ressources, dont le Maroc fait partie par ses phosphates et son potentiel en cobalt et en batteries, disposent d’un pouvoir de négociation que les pays simples consommateurs de technologie n’ont pas.
La position singulière du Maroc
Le Royaume a plusieurs atouts et plusieurs fragilités dans cette configuration.
- Sécurité et défense. Le lien avec Washington est ancien : statut d’allié majeur non membre de l’OTAN, accord de libre-échange en vigueur depuis 2006, exercices militaires conjoints comme African Lion.
- Industrie. Des groupes chinois se sont implantés dans l’automobile, les batteries et les composants, en s’appuyant sur la position du Maroc comme plateforme d’exportation vers l’Europe et les États-Unis.
- Souveraineté numérique. Rabat a affiché une stratégie « AI Made in Morocco » et signé en septembre 2025 un protocole d’accord avec la société française Mistral AI, ce qui montre une volonté de ne dépendre d’aucun bloc unique.
- Position d’exportateur. L’accord de libre-échange avec les États-Unis fait de la conformité aux règles américaines un intérêt économique concret, pas seulement diplomatique.
C’est précisément cette quatrième ligne qui rend le sujet délicat. Des batteries produites au Maroc avec des capitaux chinois, destinées à des marchés américains ou européens, peuvent se heurter à des règles d’origine et de sécurité de plus en plus strictes.
Où se situent les lignes rouges
Si la rivalité se durcit, je pense que le débat marocain devra porter moins sur « pour ou contre » que sur le périmètre. Les États-Unis n’ont pas, à ma connaissance, demandé au Maroc de rompre avec la Chine. La vraie question est de savoir quels secteurs doivent rester à l’abri de toute dépendance. Quatre domaines me semblent prioritaires :
- les données publiques et administratives, y compris l’hébergement cloud de l’État
- la défense et les systèmes de sécurité
- les télécommunications, notamment les réseaux mobiles de nouvelle génération
- les infrastructures critiques : énergie, eau, transport, finance
Dans ces secteurs, choisir un fournisseur de cloud, un fabricant de puces ou une architecture d’IA revient en pratique à choisir un écosystème de normes, de mises à jour logicielles et de maintenance. Un fournisseur qui contrôle ces éléments dispose d’un levier durable, et c’est ce que les Américains comme les Chinois cherchent à obtenir.
Plusieurs lectures possibles
Les analystes ne s’accordent pas. Pour les partisans de la ligne américaine, l’alignement technologique est la contrepartie logique d’une alliance de sécurité, et il ouvre l’accès aux puces avancées, aux capitaux et aux grands acteurs du cloud. Pour leurs détracteurs, il expose les pays moyens à des décisions prises à Washington, comme les contrôles à l’exportation, qu’ils ne maîtrisent pas. Du côté chinois, l’argument est celui d’une offre moins conditionnée politiquement et de modèles ouverts adaptables, même si leur accès pourrait être restreint à terme.
Une troisième voie se dessine : la diversification européenne et régionale, avec Mistral, l’Europe comme partenaire normatif et des capacités locales de calcul. Elle réduit la dépendance sans l’annuler, puisque les puces restent au cœur de la chaîne et que cette chaîne est largement dominée par des acteurs proches des États-Unis ou de leurs alliés.
Une liberté de choix qui se rétrécit
Ma conviction est que la question n’est pas de choisir entre l’Amérique et la Chine, mais de savoir combien de temps Rabat pourra encore décider elle-même. Cette marge se préserve par une doctrine explicite : définir à l’avance les secteurs sensibles, imposer des exigences de souveraineté sur les données, exiger de la réversibilité dans les contrats, et conserver plusieurs fournisseurs partout où c’est possible. Une ambiguïté assumée reste défendable ; une ambiguïté subie, non.
Le Maroc a historiquement fait de sa capacité à parler à tous un atout. La guerre froide de l’IA ne l’annule pas, mais elle en augmente le prix. Reste à voir si la lettre américaine sera envoyée, sous quelle forme, et surtout si elle sera appliquée.
FAQ
Washington a-t-il officiellement demandé au Maroc de choisir ?
Pas à ma connaissance. Le projet de lettre rapporté par Reuters vise les 35 signataires de l’AI Opportunity Statement, et je n’ai pas pu confirmer que le Maroc en fait partie.
Pax Silica oblige-t-il juridiquement ses membres ?
Non, le cadre est non contraignant. Le levier est l’exclusion de la coalition et de ses avantages.
Le Maroc peut-il travailler avec les deux puissances ?
Aujourd’hui oui, et il le fait. La difficulté tient aux secteurs sensibles, où des règles de sécurité ou d’origine pourraient limiter les doubles dépendances.
Que peut faire Rabat pour garder sa marge de manœuvre ?
Définir une doctrine technologique claire, diversifier ses fournisseurs, développer des capacités locales et s’appuyer sur ses atouts, notamment ses ressources minérales.