Son objet est la création à Tan-Tan, dans le sud-ouest du Maroc, d’un centre baptisé Africa Multidomain Training and Experimentation Center, ou AMTEC. Il doit voir le jour d’ici 2030.
L’annonce a été largement relayée, souvent dans un registre enthousiaste. Nous avons préféré prendre le temps de démêler ce qui est acté de ce qui relève, pour l’instant, de l’intention. Car un mémorandum d’entente n’est ni un traité ni un contrat de construction : il formalise une volonté commune, et le projet reste, à ce stade, en phase de planification.
Ce que prévoit le mémorandum
Selon les communiqués des FAR et d’AFRICOM, le centre reposera sur trois composantes complémentaires :
- Une zone d’entraînement multidomaine, un espace dédié à la préparation des forces dans des environnements complexes, avec une attention particulière aux opérations dans le spectre électromagnétique (brouillage, communications) et en milieu dit « contesté ».
- Une académie des drones, chargée de former des opérateurs, des planificateurs et des instructeurs marocains ainsi que de pays africains partenaires, autour de l’intégration des petits systèmes aériens sans pilote, de la gestion de l’espace aérien et de la synchronisation du renseignement.
- Un centre d’innovation et d’expérimentation, destiné à développer, tester et évaluer de nouvelles solutions, en associant industriels et institutions académiques, avec un accent sur des équipements à faible coût et évolutifs.
Le terme « multidomaine » mérite une explication. Il désigne une approche où les armées ne pensent plus la terre, l’air, la mer, le cyberespace et l’espace électromagnétique séparément, mais comme un ensemble à coordonner. C’est l’une des doctrines qui structurent aujourd’hui la modernisation des armées occidentales.
Un projet encore au stade de la planification
Il faut être précis sur ce que l’on sait et ce que l’on ignore. Le mémorandum fixe un cap, 2030, et une architecture en trois volets. À notre connaissance, aucun montant d’investissement, aucune répartition des coûts entre Rabat et Washington, aucun calendrier de travaux ni aucun détail sur le statut juridique des personnels américains présents n’a été rendu public.
Les communiqués que nous avons consultés décrivent un centre conjoint hébergé au Maroc, au service du Maroc et de partenaires africains. Ils ne parlent pas de base américaine permanente. Cette nuance a son importance, et il reviendra aux textes d’application, s’ils sont publiés, de la confirmer ou de la nuancer.
Un jalon est en revanche annoncé : l’exercice African Lion 2027 doit servir de première démonstration de faisabilité pour l’AMTEC.
Pourquoi Tan-Tan
Le choix de Tan-Tan n’a rien d’improvisé. La région accueille depuis des années des phases de l’exercice African Lion, le grand rendez-vous militaire annuel entre le Maroc et les États-Unis, organisé pour la première fois au début des années 2000. L’édition 2026, programmée du 20 avril au 8 mai, a notamment mobilisé les sites d’Agadir, de Tan-Tan, de Taroudant, de Kénitra et de Benguérir. Les champs de tir des environs, comme celui du Cap Draa, offrent de vastes espaces peu peuplés, un atout pour tester des systèmes aériens.
Le général Berrid a d’ailleurs fait valoir, lors de la signature, que les infrastructures existantes et les compétences humaines du royaume permettaient de passer rapidement du concept à la réalité opérationnelle. Il a aussi mis en avant le Maroc comme partenaire industriel fiable. Le général Anderson a souligné de son côté l’intérêt d’une innovation conjointe et d’opportunités d’exportation pour les industries des deux pays.
Une pièce d’un édifice plus large
Le mémorandum s’inscrit dans la feuille de route de coopération en matière de défense 2026-2036, signée à Washington le 16 avril 2026 à l’issue de la 14e réunion du Comité consultatif de défense maroco-américain. La délégation marocaine, conduite par Abdellatif Loudiyi, ministre délégué chargé de l’Administration de la Défense nationale, et par le général Berrid, y avait été reçue au Pentagone. Les communiqués marocains de l’époque évoquaient l’extension de la coopération à l’industrie de défense et à la cybersécurité.
Cette continuité explique la logique de l’AMTEC. Le partenariat, ancien et solide, dépasse désormais les exercices ponctuels pour chercher à s’inscrire dans la durée. Le Maroc, allié majeur hors OTAN des États-Unis et bénéficiaire depuis 2020 de la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara, y trouve un accès privilégié aux technologies et à la formation. Washington y gagne un point d’appui fiable sur la façade atlantique de l’Afrique, à l’heure où sa présence sur le continent est repensée.
Les intérêts en présence
Pour Rabat, les FAR parlent d’un moyen de consolider le leadership sécuritaire du royaume, de renforcer l’interopérabilité avec les forces américaines et de faire du pays un pôle d’entraînement pour des armées africaines partenaires. S’y ajoute une ambition industrielle : le Maroc développe une industrie de défense, notamment dans les drones, et voit dans un centre d’expérimentation un levier de transfert de compétences.
Pour Washington, la justification affichée est double. AFRICOM met en avant la lutte contre le terrorisme, dans un contexte de progression des groupes jihadistes en Afrique de l’Ouest et au Sahel, et la formation de partenaires à des outils peu coûteux, comme les drones. Le second volet est industriel : d’après les déclarations rapportées de responsables de l’US Army, le programme d’ouverture de champs de tir aux industriels américains vise à réduire des délais d’attente qui atteignent aujourd’hui douze à dix-huit mois pour accéder à un site d’essai, avec un objectif de trente jours.
Les premiers essais et leurs zones d’ombre
Le site n’a pas attendu 2030 pour servir de terrain d’essai. En mai, pendant African Lion 2026, l’US Army y a tiré des munitions à longue portée, selon le média spécialisé MENADEFENSE. Du 3 au 7 août, un site d’essai temporaire a accueilli une démonstration de tir au profit d’un industriel américain. Le communiqué d’AFRICOM ne nommait ni l’entreprise ni le système. Ce sont l’agence Associated Press et le secrétaire à l’Armée de terre américain, Dan Driscoll, qui ont identifié Covenant Industries et son missile de croisière à bas coût Anthem, toujours d’après MENADEFENSE. Nous n’avons pas pu vérifier ces éléments de manière indépendante, et aucune caractéristique technique du missile n’a été publiée.
Ce même média note que, dans ce dispositif, les FAR sont décrites comme ayant « rendu possible » l’essai, et qu’aucune source publique ne fait état d’un accès marocain aux données recueillies, des règles américaines de contrôle des exportations pouvant en limiter le partage. Il relève enfin l’absence de communication officielle marocaine sur ce tir. Ce sont des analyses, pas des faits établis, mais elles posent une question légitime : que retirera concrètement le Maroc, au-delà de l’accueil d’essais, en compétences et en retombées industrielles ?
Des lectures contrastées
Les réactions ne sont pas uniformes. La presse marocaine a majoritairement salué un renforcement de la position du royaume. Des médias de propagande algériens, à l’image d’Algérie Patriotique, ont au contraire lu dans le projet un « virage » militaire préoccupant, redoutant une banalisation des capacités de drones dans la région. Cette lecture s’inscrit dans la rivalité stratégique qui oppose depuis des décennies Alger et Rabat, et elle doit être replacée dans ce contexte.
D’autres questions, plus techniques, restent ouvertes. Quels pays africains seront invités, et selon quels critères ? Quelle gouvernance partagée entre commandement marocain et américain ? Quelle place pour les industriels marocains, dont la part dans la chaîne de valeur n’est pas précisée ?
Un projet à juger sur pièces
L’AMTEC a de quoi devenir un instrument utile de formation et d’innovation, dans un domaine, celui des drones et de la guerre électronique, où les enseignements des conflits récents ont bouleversé les armées. Mais un mémorandum n’est qu’une déclaration d’intention. Il faudra suivre trois marqueurs : le financement et le calendrier de construction, le contenu de l’exercice African Lion 2027, et la publication éventuelle d’accords d’application précisant la gouvernance et le statut des personnels.
À l’horizon 2030, la question ne sera pas seulement de savoir si le centre existe, mais à qui il profite réellement : au Maroc, à ses partenaires africains, aux industriels américains ou, idéalement, à un équilibre entre les trois.
FAQ
Qu’est-ce que l’AMTEC ?
C’est le futur Centre africain d’entraînement et d’expérimentation multidomaine, prévu à Tan-Tan, avec une zone d’entraînement, une académie des drones et un centre d’innovation.
Le centre est-il déjà opérationnel ?
Non. Le mémorandum signé le 13 juillet 2026 fixe un objectif à l’horizon 2030. Le projet est au stade de la planification, avec African Lion 2027 comme première démonstration annoncée.
S’agit-il d’une base américaine au Maroc ?
Les communiqués officiels décrivent un centre conjoint hébergé au Maroc, sans évoquer de base américaine permanente. Le statut juridique détaillé n’a pas été rendu public.
Quels pays africains pourront y participer ?
Les textes parlent de « pays partenaires africains » sans les nommer. Les critères de sélection restent à préciser.