Derrière cette posture, une constante : utiliser la question touareg sans jamais la résoudre, pour préserver son influence et empêcher l’émergence d’un Azawad indépendant susceptible d’inspirer ses propres populations du Sud. En 2026, cette politique a franchi un seuil. En normalisant précipitamment avec Bamako, en se ralliant à la stratégie russe et en durcissant sa propre main de fer dans le Hoggar, l’Algérie a choisi ses intérêts stratégiques au détriment des Touaregs. Ce choix, déjà dénoncé comme un abandon, risque désormais de se retourner contre elle.
Une instrumentalisation historique devenue rupture
L’Algérie n’a jamais voulu l’indépendance de l’Azawad. Sa doctrine était claire : médiation pour un Mali décentralisé, contrôle des groupes armés, peur obsessionnelle d’une contagion vers le Hoggar et Tamanrasset.
🪖🇲🇱 Kidal, au #Mali : échange de tirs entre les FAMa et le FLA, mouvement séparatiste de l’#Azawad, qui bénéficie du soutien d’#Alger selon Bamako. Ca chauffe à Kidal. #JNIM #Algérie
Une do3a à tous les civils sur place qui souffrent de ce conflit 🤲 https://t.co/cZB3lIryFx
— Silicon Valley (@SiliconValleyMa) October 7, 2026
Certains analystes, dont Bernard Lugan, vont plus loin et décrivent une stratégie plus active d’instrumentalisation des jihadistes pour affaiblir le nationalisme touareg laïc. Quoi qu’il en soit, le soutien, lorsqu’il existait, était toujours plafonné.
Le tournant est intervenu en 2025-2026. Après la destruction d’un drone malien près de Tin Zaouatine en avril 2025 — interprétée par Bamako comme une protection des bases du Front de libération de l’Azawad (FLA) —, les relations ont atteint un point de rupture.
Puis, après les attaques coordonnées FLA-JNIM d’avril 2026 (reprise de Kidal, mort du ministre de la Défense Sadio Camara) et la bataille d’Anéfis, Alger a opéré un revirement rapide. Le 10 juillet 2026, réouverture des espaces aériens et retour des ambassadeurs. Dans la foulée, soutien militaire à la junte nigérienne. Pour Lugan et d’autres observateurs critiques, ce n’est pas une simple détente : c’est l’abandon d’une politique de soutien (même limité) aux Touaregs au profit d’un alignement sur Moscou et les juntes de l’AES.
Le prix de la realpolitik : gazoduc, veto russe et contre-feu marocain
Les motivations avancées sont multiples et convergentes. La sécurisation du projet de gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie exige un corridor relativement stable au Niger et au Mali ; les mouvements touaregs deviennent alors un obstacle. Parallèlement, Alger aurait cherché à obtenir un soutien russe plus affirmé sur le dossier du Sahara Marocain.

«Pour Alger, le temps presse car le projet concurrent marocain de désenclavement du Sahel par l’Atlantique avance. »
— Bernard Lugan
Le 1er novembre 2026, Ahmedou Ould M’Barek, président du Centre DILLOUL (Mauritanie), a formulé l’accusation la plus directe : un « abandon des Azawadiens » sacrifiés « en échange des intérêts russes et d’un veto de Moscou en faveur de la cause sahraouie ». Selon cette lecture, l’Algérie aurait mis tous ses leviers dans le même panier, pour un gain qui, ironiquement, aurait aussi pu servir les intérêts marocains.
Le contexte régional renforce cette interprétation. Le Mali a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara. L’Initiative atlantique marocaine (port de Dakhla) progresse. En se rapprochant des juntes de l’AES tout en lâchant les Azawadiens, Alger tente de contenir l’influence de Rabat, mais au prix d’une perte de crédibilité auprès des populations sahéliennes qu’elle prétendait défendre.
Le boomerang du Sud : les Touaregs algériens ne sont pas un détail
C’est ici que le calcul d’Alger devient le plus dangereux pour elle-même. Le Sud algérien n’est pas une périphérie abstraite : c’est le prolongement naturel des confédérations touaregs de l’Azawad. Familles, réseaux économiques, culture et mémoire historique traversent la frontière. L’Algérie a toujours redouté cette réalité. En 2026, elle la matérialise.
🎥 مظاهرات لطوارق جنوب الجزائر عقب مقتل 7 من أبنائهم في قصف لـ “الجيش الجزائري ” مطالبين بوقف ” استخدام القوة والمساواة الاجتماعية وسياسة العقاب الجماعي “.
صحيفة المرصد – ليبيا 🇱🇾 https://t.co/TLxlr9Mo6Z— Sahel Alerte (@SahelAlerte) October 30, 2026
Le 22 octobre 2026, des frappes de l’armée algérienne à Abdinézé (environ 260 km au sud de Tamanrasset) ont tué sept orpailleurs touaregs algériens. Les manifestations ont commencé à Tin Zaouatine et Timiaouine, puis ont atteint Tamanrasset le 2 novembre. Des femmes et des mères sont sorties dans la rue avec des drapeaux algériens pour dénoncer des « exécutions depuis le ciel » et rappeler que la recherche d’or, même illégale, ne justifie pas la mort. Le 28 octobre, le président Tebboune a réuni le haut commandement militaire, dont le général Chengriha. En parallèle, des démolitions de maisons de Touaregs jugés proches du FLA à Tamanrasset ont été rapportées, dans un contexte de méfiance accrue après des contacts de certains avec le clan Haftar et les Émirats.

Ces événements surviennent exactement au moment où Alger normalise avec Bamako et renforce sa présence côté Niger. Le message reçu dans le Hoggar est brutal : l’État algérien traite ses propres citoyens touaregs avec la même logique sécuritaire qu’il applique (ou qu’il laisse appliquer) de l’autre côté de la frontière. Certains leaders touaregs de Libye, du Mali et du Soudan ont déjà dénoncé cette hostilité. Des voix rappellent le soutien de certaines confédérations pendant la guerre d’indépendance algérienne.
Un risque que Alger a elle-même créé
En abandonnant le levier extérieur tout en durcissant la répression interne, l’Algérie transforme une peur de contagion en risque réel de contagion. Les mécanismes sont connus : perte de légitimité du discours officiel de « fraternité », radicalisation de jeunes confrontés à la précarité et à la répression, bascule vers des sponsors alternatifs, flux de réfugiés ou de combattants, et renforcement de l’idée d’un Azawad transnational. Ce que des décennies de politique de contrôle visaient à empêcher est en train d’être alimenté par la politique actuelle.
Quelques heures après la réconciliation algero-malienne, le Mali a tôt fait de bombarder un camp Azawad à la frontière avec l’Algérie.
Cette fois-ci l’armée algérienne n’a pas bougé une oreille et les médias officiels algériens ont parlé..de jeux méditerranéens !
Les Azawad sont le cadeau que le Régime algérien a offert au Mali pour remercier Maiga d’avoir bien voulu consentir à honorer l’invitation qui lui a été adressée et accepté de mettre fin à sa bouderie à l’endroit d’Alger.
Il aura fallu aux Azawad tout ce temps pour enfin réaliser que l’ingratitude et la trahison sont un sport national en Algérie. La question pour eux ajd se pose dans ces termes..cette trahison sera-t-elle suffisante ou en faudra-t-il d’autres encore pour qu’ils finissent par comprendre.
— Aziz Rahel (@VanPetio) August 27, 2026
Alger peut encore croire qu’un Sud sous contrôle militaire et un Sahel aligné sur Moscou suffisent. Mais les Touaregs des deux côtés de la frontière partagent plus que des liens familiaux : ils partagent désormais le sentiment d’être sacrifiés pour des intérêts qui ne sont pas les leurs. Dans un espace où les frontières sont poreuses et les mémoires longues, ce sentiment est une matière explosive.
L’Algérie, qui a longtemps joué le rôle de gestionnaire des crises sahéliennes, risque de découvrir que le plus dangereux des retours de flamme vient de l’intérieur de ses propres frontières.
Les amazighs touareg d’Algérie sont tres solidaires avec les touareg du niger, Mali etc , cette info , l’Algérie le sait très bien sauf que y’a plus de pilote dans l’avion et ça va tres mal finir pour la dictature militaire algérienne.
Ce qui se passe aujourd’hui chez les Touaregs en Algérie est particulièrement révélateur. On voit des femmes, des mères et des familles descendre dans la rue pour réclamer justice après la mort de leurs proches, tués lors d’opérations de l’armée algérienne. Et le plus frappant, c’est que cette colère ne se limite plus à quelques localités frontalières : elle gagne désormais Tamanrasset.
Il y a quand même une énorme contradiction dans le discours d’Alger. Depuis des années, le pouvoir algérien prétend défendre les peuples sahariens et se présenter comme le protecteur des populations du Sahel. Mais lorsqu’il s’agit des Touaregs vivant sur son propre territoire, leur colère semble déranger. Pourquoi ce silence des autorités et des médias algériens ? Ces populations ont-elles moins de droits que les autres ? On ne peut pas prétendre défendre les peuples à l’extérieur tout en ignorant les souffrances de ceux qui manifestent pacifiquement chez soi.