En écoutant Mehdi Alaoui, fondateur et PDG de LaStartupStation et business angel, décrire le chemin vers les premières licornes marocaines, un constat revient avec insistance : le potentiel existe, les talents sont là, mais le cadre juridique manque. Une licorne, rappelle-t-il, est une startup valorisée à plus d’un milliard de dollars, capable de créer des dizaines de milliers d’emplois et de peser lourd dans l’économie. Des entrepreneurs marocains en ont déjà bâti depuis l’étranger. Depuis le territoire national, le passage à l’échelle reste freiné.
Le sujet n’est pas nouveau. Il figure depuis des années dans les discussions entre fédérations professionnelles, ministère et acteurs de l’écosystème. La stratégie Maroc Digital 2030 vise explicitement à porter le nombre de startups de quelques centaines à 3 000 d’ici 2030, à amplifier les levées de fonds et à faire émerger des gazelles puis une à deux licornes.
Elle prévoit une « Startup Policy » avec label et mesures d’internationalisation. Pourtant, en novembre 2026, aucun texte créant un statut juridique général de startup n’a encore été adopté. Les entreprises innovantes évoluent toujours sous le droit commun (SARL, SAS, auto-entrepreneur), avec des outils sectoriels comme le label Jeune Entreprise Innovante (JEI) qui ouvre surtout des facilités de change, sans constituer un cadre unifié comparable aux Startup Acts africains.
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Pourquoi une définition juridique change la donne
Alaoui le dit clairement : sans définition, aucune institution publique ne peut légitimement créer des avantages ciblés. On ne distingue pas une startup d’une TPE, d’une PME classique ou d’une grande entreprise. Les dispositifs fiscaux, sociaux ou d’accès au marché risquent alors d’être dilués ou contestés. Les startups traversent souvent une phase longue d’incertitude (un à trois ans) avant de trouver un modèle économique viable et scalable. Pendant cette période, un cadre dédié permet d’alléger les charges, de faciliter l’embauche ou d’ouvrir des marchés sans attendre qu’elles deviennent rentables.
Cette logique n’est pas théorique. Elle explique pourquoi plusieurs pays africains ont légiféré. La Tunisie a adopté dès 2018 la loi n° 2018-20 relative aux startups, première du continent. Le label, délivré selon des critères d’âge (moins de huit ans), de taille (moins de 100 salariés, chiffre d’affaires ou bilan inférieur à 15 millions de dinars), d’indépendance du capital et de modèle innovant à fort potentiel, ouvre des avantages concrets : exonération d’impôt sur les sociétés pendant la durée du label, prise en charge de cotisations sociales, compte en devises, bourses pour les fondateurs. Plus de 1 150 startups ont été labellisées selon des données CEPEX et Startup Tunisia, et le pays travaille déjà sur une version 2.0.
D’autres pays ont suivi : Sénégal, Nigeria, Côte d’Ivoire, entre autres. Les résultats sont inégaux – l’implémentation compte autant que le texte –, mais le signal est clair pour les investisseurs. Au Maroc, le label JEI, géré notamment via l’Agence de développement du digital, a déjà bénéficié à plusieurs centaines d’entreprises et facilite certaines opérations internationales. Il ne remplace pas un statut législatif global.
Ce que le Maroc peut tirer de ses voisins
La Tunisie offre le parallèle le plus proche. Deux fondateurs tunisiens ont produit des sorties majeures : InstaDeep, née à Tunis en 2014, rachetée par BioNTech en 2023 dans une opération pouvant atteindre environ 680 millions de dollars, l’une des plus importantes de la tech africaine ; Expensya, acquise par Medius la même année. Ces entreprises ont souvent délocalisé leur siège ou structuré leurs opérations pour lever à l’international, mais elles sont nées dans un écosystème qui a rapidement mis en place un cadre. La Tunisie compte aujourd’hui plus de 1 400 startups selon certaines estimations officielles, et son écosystème progresse dans les classements StartupBlink.
Le Maroc se situe autour de la 7e place africaine en levées de fonds ces dernières années (environ 81 millions de dollars en 2025 selon des consolidations), derrière les « Big Four » et quelques autres, alors qu’il dispose d’un marché plus large, d’une base industrielle et d’une diaspora active. Alaoui note que le pays mériterait d’être plus haut dans ces classements au regard de son potentiel. La lenteur législative en est une explication parmi d’autres. Il cite l’exemple de la loi sur le crowdfunding (loi 15-18), dont le chemin de l’idée à l’opérationnalité a pris près d’une décennie. Entre-temps, le concept s’est déployé ailleurs.
Éléments de comparaison sur les cadres startups
- Tunisie (loi 2018-20) : label sur critères d’âge, taille, innovation et scalabilité ; exonérations fiscales et sociales ; plus de 1 000 startups labellisées ; premières sorties significatives.
- Nigeria, Sénégal, Côte d’Ivoire : textes adoptés ou en cours d’activation, avec sandboxes, accès préférentiel aux marchés publics ou fonds dédiés selon les cas.
- Maroc : absence de Startup Act général ; label JEI (facilités de change, critères technologiques et d’âge) ; stratégie Maroc Digital 2030 avec objectifs de volume et de financement, mais sans statut juridique unifié voté.
Les mesures prioritaires et la question du temps
Une fois le statut créé, Alaoui insiste sur des mesures concrètes. La priorité qu’il place en tête est l’emploi : alléger le coût du travail pour les profils technologiques et offrir des bourses ou filets de sécurité aux salariés qui quittent un emploi stable pour lancer leur projet. Ces dispositifs existent dans d’autres pays et réduisent le risque personnel. Il évoque aussi une définition participative, réunissant fédérations (CGEM, APEBI, associations de startups) et ministère autour d’une table pour éviter un cadre trop rigide qui enfermerait l’innovation.
Sur le financement, maximiser les investissements reste central. Sans capital pour tester et itérer, l’innovation ne se développe pas. Un statut clair rassure les investisseurs étrangers. La formation aux métiers de l’intelligence artificielle est l’autre levier qu’il met en avant : cette mutation va redéfinir rapidement les économies, et les startups sont les mieux placées pour en saisir les opportunités.
Le vrai frein, selon lui, n’est plus la prise de conscience – elle existe – mais la célérité. Le processus classique (ministère, secrétariat général du gouvernement, Parlement, seconde chambre) prend trop de temps. Il plaide pour un mode accéléré de trois mois plutôt que deux ou trois ans. À l’ère de l’IA, le retard se paie cher en opportunités perdues et en concurrence régionale.
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Conclusion
Le Maroc dispose des talents, d’un marché intérieur conséquent, d’une position géographique et d’une ambition affichée dans Maroc Digital 2030. Des Marocains ont déjà prouvé qu’ils pouvaient créer des entreprises de dimension internationale. La question n’est plus « si » une licorne peut émerger depuis le territoire, mais « à quelles conditions » et « à quel rythme ». Un statut juridique clair n’est pas une baguette magique ; il est le point de départ qui permet d’adapter fiscalité, emploi, accès aux marchés et financement aux réalités des entreprises à fort potentiel. Sans lui, les politiques publiques restent générales et les investisseurs hésitent.
Les acteurs privés ont déjà formulé des demandes inspirées des modèles voisins. Les pouvoirs publics sont sensibilisés. Reste à organiser les ateliers, écrire le texte et le faire voter rapidement. Le temps, comme le souligne Alaoui, est aujourd’hui le principal concurrent.
FAQ
Qu’est-ce qu’une licorne ?
Une startup valorisée à plus d’un milliard de dollars, capable de créer un volume important d’emplois et d’impacter significativement l’économie de son pays.
Le Maroc a-t-il un Startup Act ?
Non. Il existe un label Jeune Entreprise Innovante et la stratégie Maroc Digital 2030 qui prévoit une Startup Policy, mais aucun texte législatif créant un statut général de startup n’a été adopté à ce jour.
Pourquoi s’inspirer de la Tunisie ?
Parce que la Tunisie a adopté dès 2018 un cadre dédié qui a permis de labelliser plus d’un millier de startups et a accompagné l’émergence de sorties internationales notables (InstaDeep, Expensya). Les deux pays présentent des similitudes de contexte.
Quelle réforme urgente prioriser selon les acteurs ?
L’adoption rapide d’un statut juridique, combinée à des mesures d’allègement du coût de l’emploi et de soutien aux entrepreneurs qui quittent le salariat, pour libérer le potentiel existant dans les trois à six mois.