Derrière ce revirement, il y a des opérations maritimes complexes, des routes de contournement et un soutien militaire américain qui modifient peu à peu le rapport de force dans la région.
À retenir
- Les exportations de pétrole du Moyen-Orient se rapprochent de leur niveau d’avant-guerre, selon Kpler.
- L’oléoduc saoudien vers la mer Rouge et des navettes dans le golfe d’Oman contournent le détroit d’Ormuz.
- Les États-Unis protègent ces opérations par de courtes fenêtres de passage de nuit.
- Ce dispositif coûte environ 30 % de plus par baril, ce qui maintient les prix élevés.
- L’Iran perd un levier de négociation et pourrait durcir ses attaques.
Un détroit qui se rouvre sans l’accord de Téhéran
Pendant des mois, j’ai suivi comme beaucoup d’observateurs la même scène : des pays du Golfe réclamant l’aide de Washington, et des Américains incapables de lever eux-mêmes le blocus. Quelques tirs de missile suffisaient à Téhéran pour dissuader les armateurs d’emprunter le passage. Cette dissuasion fonctionnait comme un interrupteur.
Elle fonctionne beaucoup moins aujourd’hui. Selon l’analyse sur laquelle je m’appuie, les attaques iraniennes contre les navires qui transitent par Ormuz n’ont plus qu’un effet marginal sur les pays du Golfe. Pour les flux pétroliers, la situation ressemble par moments à celle d’avant la guerre. Il ne s’agit pas d’un retour à la normale : les contournements coûtent cher et restent dangereux. Mais le constat est inattendu, et c’est ce qui rend le sujet important : le détroit était censé être le point faible de toute la région.
Ce que disent les chiffres
Les données proviennent de Kpler, société spécialisée dans le suivi du trafic maritime. Je les rapporte telles qu’elles m’ont été communiquées, avec la réserve d’usage tant qu’elles n’ont pas été recoupées.
- En septembre, les exportations de pétrole du Moyen-Orient ont atteint leur plus haut niveau depuis février, c’est-à-dire avant le début de la guerre.
- Ormuz et les routes de contournement réunis représentent près de 80 % du niveau d’avant-guerre, la production iranienne, qui ne peut pas s’exporter, étant exclue.
- La moyenne de septembre s’établit à 13 millions de barils par jour, contre 20 millions avant le conflit.
- Sur la dernière semaine de septembre et les premiers jours d’octobre, les volumes dépasseraient 20 millions de barils par jour.
Cette dernière observation demande de la prudence. Plusieurs navires attendaient de pouvoir sortir, et leur départ gonfle sans doute ponctuellement les chiffres. Il faudra voir si ce niveau se maintient.
L’oléoduc saoudien, première soupape
La première voie de contournement est la plus simple à comprendre. L’Arabie saoudite exporte normalement l’essentiel de son brut par le golfe Persique. Dès le blocage d’Ormuz, Riyad s’est tourné vers son oléoduc est-ouest, qui traverse le pays jusqu’à la mer Rouge. Il a permis de déplacer environ 5 millions de barils par jour, pour une production d’environ 7 millions, ce qui est considérable.
Les exportations saoudiennes passant par Ormuz, de l’ordre de 7 à 8 millions de barils par jour, se sont effondrées au début du conflit, tandis que celles de la mer Rouge, via le détroit de Bab el-Mandeb, se stabilisaient autour de 5 millions. Le dispositif a paru assez convaincant pour que l’Arabie saoudite envisage un second oléoduc, qui porterait la capacité à 7 ou 8 millions de barils par jour. Ce serait une assurance durable contre tout futur blocage du détroit.
L’Iran l’a bien compris. Des drones venus d’Irak ont frappé l’oléoduc et interrompu les exportations pendant plusieurs jours. L’épisode a été une crise nationale pour Riyad. Quand l’exportation s’arrête, la production continue jusqu’à saturation des stocks, après quoi il faut fermer des puits, une opération technique lourde dont les effets peuvent durer des années. La reprise des flux par le golfe Persique, ensuite, a ramené les exportations saoudiennes près de leur niveau d’avant-guerre.
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Des navettes pour contourner le blocage
La seconde voie est plus inhabituelle. Elle naît des Émirats arabes unis, qui, vers le mois de mai, ont compris que la situation allait durer.
Le problème n’était pas seulement militaire, il était logistique. Les navires commerciaux refusaient d’entrer dans le Golfe pour se charger, à cause du risque d’assurance, de la sécurité des équipages et du danger de déversement. Les routes internationales traditionnelles étaient en outre jugées minées ou trop peu sûres. Il existait aussi des routes désignées par l’Iran, assorties d’un péage, que les États du Golfe n’entendaient pas emprunter.
Abu Dhabi a donc désigné 11 pétroliers appartenant à l’État pour servir de navettes. Ils se chargent dans le Golfe, longent de très près la côte omanaise et retrouvent, dans le golfe d’Oman, les navires des clients ou des armateurs internationaux. Les deux bâtiments s’alignent en haute mer et la cargaison passe de l’un à l’autre par un système de pompage. La technique est connue dans le domaine militaire, pour le ravitaillement, et dans le commerce du brut iranien vers la Chine, souvent transbordé près de la Malaisie. Ici, elle sert à contourner le piège d’Ormuz.
Le procédé alourdit l’opération : il est long, coûteux et dangereux. Il a pourtant permis aux Émirats d’exporter leur propre pétrole et de vendre de la capacité excédentaire, notamment à l’Irak, contre des frais élevés. D’autres États du Golfe ont copié le modèle, puis l’Arabie saoudite. D’une onzaine de navettes, on serait passé à plus d’une centaine.
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Pourquoi l’Iran n’attaque pas ces navettes
La question vient naturellement. L’analyse avance deux explications. La première tient à la capacité : l’Iran peut-il réellement frapper des cibles en mouvement, de nuit, avec constance ? La seconde est l’implication américaine.
Washington coordonnerait ses actions avec les pays de la région et concentrerait navires, avions et moyens antimissiles sur de courtes périodes. Sur une nuit d’environ sept ou huit heures d’obscurité, trois ou quatre fenêtres de passage sont ouvertes, chacune attribuée à un groupe de navires. Au lieu d’escorter chaque bâtiment, on protège toute une zone et on espère intercepter les tirs. La méthode n’est pas infaillible : cinq ou six navires auraient été touchés ces dix derniers jours. Mais, au vu des volumes, elle fonctionne dans l’ensemble.
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Pourquoi le baril reste autour de 107 dollars
Si le pétrole sort, pourquoi le baril ne baisse-t-il pas ? Le prix actuel, autour de 107 dollars, est selon l’analyse compatible avec ce qu’on observe. Si 20 millions de barils par jour avaient réellement disparu, il serait plutôt proche de 200 dollars. Plusieurs facteurs le maintiennent à un niveau élevé :
- le coût du dispositif, estimé à environ 30 % de plus par baril, du fait du doublement des navires nécessaires, de leur mobilisation permanente et de la protection militaire ;
- la campagne ukrainienne contre les raffineries russes, qui pèse sur le marché des carburants ;
- la reprise des importations chinoises, tombées de 12 à 6 millions de barils par jour au début de la guerre grâce à des mesures temporaires qui arrivent à expiration ;
- une inflation plus générale dans l’économie mondiale.
Cette dernière série d’éléments ne vient pas de l’analyse sur les routes de contournement. Je la présente donc comme un faisceau de facteurs, sans prétendre à une hiérarchie précise.
Un levier de négociation qui s’érode
Pour Téhéran, Ormuz était bien plus qu’un instrument militaire. Selon l’analyse, l’Iran se présentait comme le gardien du détroit après la guerre et négociait des mécanismes de péage avec des pays de la région, avec des taux évoqués de 3, 4 ou 7 %. C’était l’un de ses principaux gains politiques, présenté comme tel à l’opinion publique.
La dernière proposition iranienne semble marquer un infléchissement. L’Iran offrirait de rouvrir Ormuz en échange d’une normalisation économique : fin du blocus naval, levée des sanctions, restitution des avoirs confisqués. La question nucléaire en serait explicitement exclue, renvoyée à plus tard. Les Américains ont refusé. Lever le blocus et les sanctions sans contrepartie nucléaire leur ferait perdre tout levier, et ils estiment surtout que le détroit est déjà ouvert dans les faits. Reste une difficulté : à force d’affirmations contradictoires, Téhéran n’accorde plus de crédit au discours américain, quels que soient les chiffres du marché.
On peut y voir le signe que l’Iran mesure l’érosion de son atout. L’analyse ajoute que l’économie iranienne souffre : le blocus américain viserait l’ensemble des ports du pays, pas seulement les exportations de pétrole, ce qui alimenterait des pénuries de denrées, d’engrais et de matières premières. Des divergences opposeraient d’un côté le président Pezeshkian et le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, favorables à des concessions pour stabiliser le pays, et de l’autre une ligne plus dure, proche des Gardiens de la révolution. Ce sont des éléments d’analyse, que je ne peux pas vérifier ici.
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À quoi s’attendre ensuite
Si Ormuz cesse d’être un levier, l’Iran pourrait chercher à rétablir la dissuasion par d’autres moyens. L’analyse anticipe des attaques plus fréquentes contre les navettes et des frappes visant réellement des infrastructures régionales, au-delà des gestes symboliques. L’Iran a d’ailleurs annoncé son intention de bloquer les routes qu’il juge illégales dans le détroit. Un tel scénario relancerait le risque d’escalade, avec des conséquences sur les prix.
Il faut rester prudent. Les chiffres cités sont récents et pourraient être corrigés, et un dispositif qui repose sur des fenêtres nocturnes protégées reste vulnérable à un incident. La question est ouverte : la reprise des flux est-elle durable, ou le moment d’une adaptation avant une nouvelle phase de tension ? La réponse pèsera autant sur les négociations que sur le marché pétrolier.
FAQ
Les exportations de pétrole du Golfe ont-elles vraiment retrouvé leur niveau d’avant-guerre ?
Selon Kpler, elles s’en rapprochent : environ 13 millions de barils par jour en moyenne en septembre contre 20 millions avant le conflit, avec des pointes au-dessus de 20 millions fin septembre et début octobre. Les volumes de ces derniers jours sont à confirmer.
Comment le pétrole sort-il du Golfe malgré le blocage ?
Par deux voies principales : l’oléoduc est-ouest saoudien vers la mer Rouge, et des pétroliers navettes qui longent les côtes d’Oman pour transférer leur cargaison en mer à des navires clients, dans le golfe d’Oman.
Pourquoi le prix du baril reste-t-il élevé ?
Le surcoût des contournements, estimé à environ 30 % par baril, s’ajoute à la guerre en Ukraine, à la reprise des importations chinoises et à l’inflation générale.
Que veut l’Iran dans les négociations ?
D’après l’analyse, la fin du blocus naval, la levée des sanctions et la restitution des avoirs, en laissant de côté le dossier nucléaire. Les États-Unis ont refusé ce schéma.