Il y a six ans encore, l’idée qu’Israël puisse devenir un pilier de l’armement marocain aurait semblé incongrue. Les deux pays n’entretenaient aucune relation diplomatique officielle, et Rabat s’appuyait sur un socle historique de fournisseurs occidentaux, la France en tête. Depuis la signature des accords d’Abraham en décembre 2020, ce paysage s’est redessiné à une vitesse qui mérite qu’on s’y arrête. Selon les données les plus récentes, Israël fournit désormais 24 % des importations militaires du Royaume, se plaçant juste derrière les États-Unis et devant la France. Ce chiffre, à lui seul, raconte une histoire de recomposition géopolitique rapide dans une région où les équilibres militaires pèsent lourd.
Un basculement amorcé par la normalisation diplomatique
Le point de départ est connu, mais il mérite d’être rappelé pour comprendre la suite. En échange de la reconnaissance par Washington de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, Rabat a normalisé ses relations avec Tel-Aviv fin 2020. Dès novembre 2021, le ministre israélien de la Défense de l’époque, Benny Gantz, effectuait une visite officielle à Rabat, la première du genre, pour signer un mémorandum de coopération militaire. Ce texte a posé les bases de tout ce qui a suivi : partage de renseignement, formation militaire, soutien logistique mutuel, et surtout ouverture du marché marocain aux industriels de défense israéliens.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la rapidité de la montée en puissance. En un peu plus de cinq ans, le Royaume a construit avec Israël une relation stratégique de premier ordre, au point que les Forces armées royales (FAR) figurent aujourd’hui parmi les clients notables de l’industrie de défense israélienne. Un comité militaire mixte se réunit chaque année depuis 2020 ; sa dernière session, tenue à Tel-Aviv début janvier 2026, a acté un changement de méthode : passer d’achats ponctuels à une coopération institutionnalisée sur le long terme, structurée autour de quatre axes — innovation technologique et industrielle, préparation opérationnelle, renseignement et cyberdéfense, développement capacitaire de long terme.
Israel has emerged as a major arms supplier to Morocco, accounting for 24% of the nation's defense imports and ranking second behind the United States. Military ties between the two nations have expanded significantly following the 2020 Abraham Accords. pic.twitter.com/zQd1D20yLS
— Israel Military Channel (@IsraelMilitaryC) September 26, 2026
Le Barak MX, la pièce maîtresse de la défense antiaérienne marocaine
L’acquisition la plus significative reste, à ce jour, le système de défense aérienne multicouche Barak MX, commandé en 2022 auprès d’Israel Aerospace Industries (IAI) pour environ 500 millions de dollars. Ce système, capable d’intercepter avions, drones, missiles de croisière et missiles balistiques tactiques dans un rayon de 35 à 150 kilomètres, a été installé sur la nouvelle base militaire de Sidi Yahya El Gharb, à environ 200 kilomètres de Ceuta. Il repose sur trois familles de missiles selon la portée recherchée, couplées au radar multi-missions ELM-2084.
Ce choix technologique place le Maroc parmi les rares pays disposant d’une capacité d’interception multicouche intégrée. À titre de comparaison, l’Espagne doit combiner deux systèmes distincts, le NASAMS norvégien pour la moyenne portée et le Patriot américain pour la longue portée et l’antimissile, ce dernier étant par ailleurs largement mobilisé ailleurs dans le dispositif de l’OTAN. Le rapprochement n’est pas anodin dans un contexte où les tensions entre Rabat et Madrid, notamment autour de Ceuta et Melilla, restent un arrière-plan constant de la relation bilatérale.
Artillerie, drones et satellites, une diversification rapide des acquisitions
Au-delà de la défense antiaérienne, le portefeuille d’équipements israéliens acquis par le Maroc s’est étoffé sur plusieurs segments en quelques années à peine. Quelques repères permettent de mesurer l’ampleur du mouvement :
- Trente-six obusiers automoteurs ATMOS 2000 de 155 mm, fabriqués par Elbit Systems, acquis en 2025, avec une portée dépassant 40 kilomètres
- Entre huit et douze lance-roquettes multiples PULS, également d’Elbit Systems, pour un contrat estimé à 150 millions de dollars, dont les livraisons sont en cours
- Plusieurs familles de drones, des modèles tactiques WanderB et ThunderB de BlueBird Aero Systems et Hermes 450 d’Elbit, jusqu’aux plateformes MALE Hermes 900 et Heron 1 d’IAI, déployées notamment à Ben Guérir, Dakhla et Mahbès
- Deux satellites de reconnaissance de nouvelle génération Ofek 13, commandés à IAI en juillet 2024 pour environ un milliard de dollars, avec une livraison attendue d’ici la fin de la décennie
Ce dernier contrat mérite un mot particulier : il constitue, selon plusieurs sources marocaines, le plus important accord signé entre les deux pays depuis les accords d’Abraham, et il a été emporté au détriment du constructeur européen Airbus, illustrant la manière dont Israël grignote des parts de marché autrefois acquises à des fournisseurs occidentaux traditionnels.
Une coopération qui déborde largement le strict champ militaire
Ce qui distingue la relation israélo-marocaine d’un simple courant d’affaires entre industriels de la défense, c’est son extension au domaine du renseignement et du cyber. Le Maroc s’est doté, avec l’appui de sociétés israéliennes comme NSO Group, Cellebrite ou Interionet Systems, d’un arsenal de cybersurveillance qui en ferait, selon plusieurs analystes de défense, le pays africain le plus avancé sur ce terrain. Le logiciel espion Pegasus, développé par NSO Group, en est l’illustration la plus documentée : son usage a été associé à plusieurs épisodes de tension diplomatique avec l’Espagne, notamment lors de la crise migratoire de Ceuta en 2021, dans un contexte où Rabat cherchait à peser sur la position espagnole concernant le Sahara occidental — position que Madrid a effectivement infléchie en 2022.
Il serait toutefois réducteur de présenter le Maroc comme un simple relais des intérêts israéliens dans la région. Les services de renseignement marocains disposent d’une sophistication et d’une autonomie propres, largement antérieures à la normalisation de 2020. Ce que l’axe avec Tel-Aviv a surtout permis, c’est un accès accéléré à des technologies de pointe que peu de fournisseurs occidentaux étaient disposés, ou autorisés, à céder aussi rapidement.
Ce que ce basculement dit des équilibres régionaux
Pour comprendre l’ampleur de ce rapprochement, il faut le replacer dans le contexte plus large des exportations d’armement israéliennes. Le ministère israélien de la Défense avait déjà signalé qu’en 2022, les pays signataires des accords d’Abraham — Émirats arabes unis, Bahreïn et Maroc réunis — représentaient 24 % des ventes d’armes israéliennes à l’export, contre 7 % seulement l’année précédente. Ces ventes ont ensuite fluctué, notamment à la baisse pour certains clients du Golfe après le déclenchement de la guerre à Gaza en octobre 2023, ce qui montre que la trajectoire n’est pas nécessairement linéaire et reste sensible au contexte régional.
Le cas marocain, en revanche, s’est maintenu et même renforcé, au point que le chiffre de 24 % évoqué aujourd’hui ne concerne plus la part collective des pays des accords d’Abraham dans les exportations israéliennes globales, mais bien la part qu’Israël occupe spécifiquement dans les importations militaires marocaines. La nuance est importante : elle traduit un ancrage durable plutôt qu’un pic conjoncturel. D’autres estimations, notamment celles avancées par des instituts de référence comme le SIPRI, situent la part israélienne dans les importations marocaines à un niveau plus modeste, autour de 11 %, ce qui rappelle que les méthodologies de comptage — entre valeur des contrats, volume des livraisons effectives ou nombre de systèmes — peuvent produire des lectures sensiblement différentes d’un même phénomène.
Ce qui ne fait guère débat, en revanche, c’est la tendance. Le Maroc a diversifié sa base de fournisseurs au moment même où certains partenaires européens, l’Espagne en tête, ont suspendu ou restreint leurs propres exportations vers Israël en réaction à la guerre de Gaza — une décision qui, paradoxalement, prive des industriels comme Elbit Systems de débouchés en Europe tout en les orientant davantage vers des marchés comme le marché marocain.
Un partenariat encore jeune, mais déjà structurant
Six ans après la normalisation, la relation de défense entre Rabat et Tel-Aviv n’a plus grand-chose d’expérimental. Elle s’est traduite par des contrats concrets, des bases militaires réaménagées, une doctrine de défense antiaérienne repensée, et une coopération en matière de renseignement qui a des répercussions diplomatiques bien au-delà de la seule sphère militaire. La question qui se pose désormais n’est plus de savoir si ce rapprochement va durer, mais jusqu’où il ira, alors que les deux pays ont explicitement affiché leur volonté de sortir de la logique du contrat ponctuel pour construire une coopération industrielle et technologique de long terme.
FAQ
Depuis quand Israël et le Maroc coopèrent-ils militairement ?
Officiellement depuis novembre 2021, avec la signature d’un mémorandum de défense, un an après la normalisation diplomatique actée par les accords d’Abraham.
Quel est le principal système d’armement israélien acquis par le Maroc ?
Le système de défense antiaérienne multicouche Barak MX, commandé à Israel Aerospace Industries en 2022 pour environ 500 millions de dollars.
Le Maroc dépend-il désormais davantage d’Israël que de la France pour ses armes ?
Selon les données les plus récentes, Israël devance désormais la France dans les importations militaires marocaines, tout en restant loin derrière les États-Unis, premier fournisseur du Royaume.
Cette coopération se limite-t-elle au matériel militaire ?
Non, elle s’étend au renseignement et à la cybersécurité, avec l’acquisition par le Maroc de technologies israéliennes comme Pegasus, Cellebrite ou les satellites de reconnaissance Ofek 13.