Mais l’annonce relayée par le Bureau des affaires économiques du Département d’État américain mérite mieux qu’un simple relais. Dix-neuf pays supplémentaires, dont le Maroc, ont signé la « Joint Statement on AI Opportunity Partnership » à l’occasion de la semaine de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2026. Selon le Département d’État, ils sont désormais 54 à l’avoir endossée.
Je m’arrête sur ce texte parce qu’il révèle la manière dont Washington entend structurer, pays par pays, la diffusion de son écosystème d’intelligence artificielle. Il intervient aussi à un moment où la rivalité avec la Chine se joue de moins en moins sur les discours et de plus en plus sur les puces, l’énergie et les contrats.
Ce que dit réellement le texte
Il faut d’abord éviter une confusion. La déclaration signée par ces 19 pays n’est pas un traité de libre-échange, ni un contrat d’achat de technologies. Le texte, publié par le sous-secrétariat d’État aux Affaires économiques, invoque une « colonne vertébrale physique » de l’IA, qui va des minerais critiques à l’énergie, en passant par la puissance de calcul et la fabrication de semi-conducteurs. Les signataires y affirment partager l’idée que l’avenir de l’IA doit reposer sur une collaboration de confiance, la sécurité économique, l’innovation et une concurrence loyale.
Le passage le plus structurant est celui où les pays disent vouloir explorer des moyens d’exporter conjointement leur « pile » technologique, y compris la connectivité de confiance, vers des pays tiers. Par « pile technologique » (en anglais stack), on désigne l’empilement des couches nécessaires à l’IA : l’énergie, les centres de données, les puces, les services d’informatique en nuage, les modèles et les applications.
D’après la présentation du Département d’État, le partenariat prévoit aussi des initiatives conjointes de recherche et développement, portant sur l’énergie, la production de minerais critiques, la formation de main-d’œuvre qualifiée et le développement d’écosystèmes de semi-conducteurs « de confiance ». Je n’ai pas relevé, dans les extraits consultés, de mécanisme de sanction ni d’obligation d’achat. Un média spécialisé qui a commenté la signature initiale de juin la décrit comme un accord symbolique sur un « objectif commun » et une « vision partagée ». C’est une lecture à prendre avec prudence, mais elle correspond à ce que le texte laisse apparaître.
19 more countries just aligned with the American tech stack.
🇦🇱 🇦🇹 🇭🇷 🇨🇾 🇨🇿 🇩🇴 🇬🇪 🇮🇸 🇲🇾 🇲🇹 🇲🇺 🇲🇦 🇵🇪 🇵🇼 🇹🇴 🇷🇴 🇷🇸 🇸🇮 🇻🇳
For U.S. companies, that means more trusted suppliers and more open markets.
Our Super Intelligence partnership is 54 countries strong and growing. pic.twitter.com/PJhZMQYof1
— State Department Economic Affairs (@EconAtState) October 1, 2026
Une architecture à deux étages
Pour comprendre l’enjeu, il faut distinguer deux dispositifs qui se recoupent sans se confondre.
Le premier est Pax Silica, lancé par le Département d’État en décembre 2025. Il vise à sécuriser les chaînes d’approvisionnement de l’IA, des semi-conducteurs et des minerais critiques. Le sous-secrétaire d’État Jacob Helberg le présente comme une « coalition de sécurité économique », fondée sur l’idée que la sécurité américaine est indissociable de son avance technologique. À son lancement, onze pays s’étaient joints aux États-Unis : l’Australie, la Grèce, l’Inde, Israël, le Japon, le Qatar, la Corée du Sud, Singapour, la Suède, les Émirats arabes unis et le Royaume-Uni. Selon des informations de presse du mois d’août, environ deux douzaines de pays en font désormais partie.
Le second étage est plus large et plus souple : la déclaration sur l’« AI Opportunity Partnership », signée en juin 2026 par 35 pays, puis élargie à 54 en septembre. C’est ce cercle extérieur que le Maroc vient d’intégrer. Entrer dans ce cercle ne vaut pas adhésion à Pax Silica, ce qui change beaucoup de choses sur le plan des engagements.
Cette architecture s’inscrit dans une doctrine plus ancienne. En juillet 2025, le décret présidentiel 14320, intitulé « Promouvoir l’exportation de la pile technologique américaine d’IA », a lancé un programme d’exportations chargé de soutenir le déploiement mondial d’offres américaines intégrées, sous l’égide du département du Commerce. Un rapport de l’Institute for Progress, un centre de réflexion américain, y voit une tension de fond. Washington cherche à profiter d’une fenêtre d’opportunité limitée pour convaincre des pays d’adopter sa technologie avant celle de la Chine, mais de nombreux importateurs pourraient percevoir des partenariats stratégiques de long terme comme une forme de contrainte.
Pourquoi Washington élargit le cercle
Du point de vue américain, la logique est assez lisible. Le message adressé aux entreprises est celui qu’a formulé le Département d’État : plus de fournisseurs fiables, plus de marchés ouverts. Chaque pays qui s’aligne sur des standards et des fournisseurs américains devient un client potentiel pour les fabricants de puces, les fournisseurs de nuage et les développeurs de modèles.
Le Département d’État a par ailleurs évoqué, dans une communication antérieure, un service de « conciergerie » destiné à faciliter l’accès des pays partenaires à des produits d’IA américains, de l’énergie au refroidissement, du logiciel au matériel.
Un deuxième ressort est géopolitique. La Chine a lancé en juillet 2026 sa propre organisation, la World Artificial Intelligence Cooperation Organization (WAICO), à laquelle plusieurs dizaines de pays ont déjà adhéré selon la presse spécialisée. Le jeu consiste donc à constituer des réseaux d’alignement avant que les pays intermédiaires ne s’ancrent durablement dans l’autre camp.
Le point de friction, être des deux côtés à la fois
C’est là que le sujet devient délicat pour les 54. Le 14 août, Reuters a rapporté, citant un responsable américain et un document interne, l’existence d’un projet de lettre du Département d’État aux signataires de la déclaration de juin. Selon ce brouillon, les pays ne pourraient pas rester dans la coalition américaine s’ils rejoignaient aussi le cadre chinois concurrent. Le document était, d’après les médias qui l’ont relayé, non daté, et le Département d’État n’avait pas confirmé son existence. Je ne peux pas dire à ce stade si cette lettre a été envoyée, ni sous quelle forme.
Ce point est pourtant déterminant, car beaucoup de pays signataires pratiquent ce que les analystes appellent des « piles mixtes ». Un centre de recherche singapourien, Fulcrum, décrit ce schéma pour l’Asie du Sud-Est : un même système peut combiner une puce conçue aux États-Unis, un modèle ouvert chinois, un fournisseur de nuage régional et des données locales. Le Vietnam, signataire de la dernière vague, en offre un exemple, puisque son groupe FPT développe une « usine d’IA » reposant sur des puces et des logiciels NVIDIA. Fulcrum note que la pression américaine récente pourrait réduire cette marge de manœuvre, tout en jugeant cette stratégie hybride rationnelle pour des pays qui ne peuvent pas reproduire toute la chaîne de valeur.
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Ce que cela change pour le Maroc
Le Maroc n’arrive pas sur ce terrain les mains vides, ni sans autres partenaires. Rabat a lancé la feuille de route « Maroc IA 2030 » et le projet « IA Made in Morocco », présenté en janvier par la ministre déléguée chargée de la Transition numérique, Amal El Fallah Seghrouchni, et par l’ambassadeur Omar Hilale. Le royaume a signé en septembre 2025 un protocole d’accord avec la société française Mistral AI, centré sur la formation et le développement de compétences locales. Un partenariat de formation a aussi été conclu avec le groupe AXA et trois ministères.
Cette dynamique révèle une stratégie de diversification. Le Maroc cherche à attirer des acteurs européens, américains et régionaux, tout en défendant la notion de souveraineté numérique, qui figure dans ses propres documents. La signature américaine s’inscrit donc dans un portefeuille de partenariats plus qu’elle ne le remplace.
Deux sujets méritent d’être suivis :
- Le cadre juridique. Selon une analyse du cabinet CASRAI, le Maroc ne dispose pas encore d’instrument spécifique à l’IA en vigueur. Une proposition de loi visant à créer une agence nationale de l’intelligence artificielle, portée par une coalition de partis, n’a pas été adoptée. La capacité à accueillir des investissements dépendra en partie de la clarté des règles sur les données et sur l’usage de l’IA.
- L’énergie et le calcul. La déclaration insiste sur l’énergie fiable et les infrastructures. Le Maroc a des atouts dans les énergies renouvelables, mais aucun annonce chiffrée de centre de données lié à ce partenariat n’a été, à ma connaissance, rendue publique.
Les enjeux pour les pays signataires
Pour les pays de taille moyenne, l’équation est classique mais exigeante. L’accès aux puces de dernière génération, aux capitaux et aux standards américains est un avantage réel. Il a un coût potentiel : une dépendance à des règles d’exportation décidées à Washington, susceptibles d’évoluer, comme l’a rappelé l’histoire récente des contrôles sur les semi-conducteurs.
Pour les États-Unis, le risque est inverse. Une coalition très large, mais peu contraignante, peut produire de bons chiffres d’adhésion sans changer les choix d’achat des États. C’est précisément ce que le projet de lettre cherchait, selon Reuters, à corriger.
Une conclusion ouverte
Le chiffre de 54 pays dit surtout que le terrain diplomatique de l’IA se structure en blocs. Il ne dit pas encore ce que chaque pays fera concrètement : quels contrats, quels centres de données, quels fournisseurs. La vraie mesure sera là, dans les décisions d’investissement et d’achat des prochains mois, et dans la réponse que chaque capitale donnera à la demande de clarté que Washington semble vouloir formuler. Pour le Maroc, la question n’est pas de choisir un camp, mais de savoir jusqu’où l’alignement affiché est compatible avec la souveraineté revendiquée.
FAQ
Qu’est-ce que la « Joint Statement on AI Opportunity Partnership » ?
C’est une déclaration conjointe, publiée par le Département d’État américain, qui engage ses signataires à coopérer sur l’infrastructure de l’IA : énergie, minerais critiques, puissance de calcul et semi-conducteurs. Elle prévoit d’explorer l’exportation conjointe d’une « pile » technologique de confiance.
Combien de pays l’ont signée ?
Selon le Département d’État, 54 pays à la date de septembre 2026, après l’arrivée de 19 nouveaux signataires lors de la semaine de haut niveau de l’ONU. Ils étaient 35 après la signature initiale de juin.
Est-ce la même chose que Pax Silica ?
Non. Pax Silica, lancé en décembre 2025, est un groupe plus resserré, centré sur les chaînes d’approvisionnement de l’IA, des puces et des minerais. La déclaration d’« AI Opportunity » forme un cercle plus large et moins contraignant.
Le Maroc doit-il renoncer à d’autres partenaires technologiques ?
Rien dans les éléments que j’ai consultés ne l’indique. Un projet de lettre américaine, rapporté par Reuters et non confirmé, évoquait toutefois une incompatibilité avec le cadre chinois WAICO. Ce point reste à suivre.