L’ancien chef d’état-major, premier de son rang issu des communautés mizrahies, incarne une alternative centriste qui capitalise sur l’usure du pouvoir en place et sur l’exigence de responsabilité après le 7 octobre 2023. Son parcours, de la périphérie israélienne aux plus hautes responsabilités militaires puis politiques, interroge les équilibres internes d’Israël autant que la continuité de sa doctrine sécuritaire.
De Tibériade et Eilat aux sommets de l’armée
Gadi Eisenkot naît le 19 mai 1960 à Tibériade. Ses parents, immigrés juifs marocains, arrivent en Israël dans les années qui suivent la création de l’État. Sa mère est originaire de Casablanca, son père de Marrakech (ou de Safi selon certaines sources). La famille s’installe rapidement à Eilat, ville portuaire du sud, loin des centres de pouvoir. Eisenkot grandit dans un milieu modeste : son père travaille dans les mines de cuivre de la Timna, sa mère est femme au foyer. Il étudie dans une filière maritime avant de s’engager dans Tsahal en 1978.
Il intègre la brigade Golani, unité d’infanterie prestigieuse, et y gravit les échelons. Il participe à la guerre du Liban de 1982, commande des unités au Liban Sud, dirige la brigade Golani à la fin des années 1990, puis occupe des postes clés : secrétaire militaire du Premier ministre Ehud Barak, commandant de division en Judée-Samarie pendant la seconde Intifada, chef de la direction des opérations pendant la guerre de 2006, puis commandant du front Nord.
En 2008, alors à ce poste, il formule publiquement ce qui sera appelé la « doctrine Dahiya » : l’usage d’une force disproportionnée contre des villages ou quartiers d’où partent des tirs, considérés comme des bases militaires, afin de restaurer la dissuasion. Cette approche, destinée à éviter des combats d’usure coûteux en vies israéliennes, a été appliquée ou évoquée dans plusieurs campagnes ultérieures au Liban et à Gaza.
Nommé chef d’état-major le 16 février 2015 par Benjamin Netanyahou, succédant à Benny Gantz, il devient le premier chef d’état-major d’origine mizrahi. Son mandat (jusqu’en janvier 2019) est marqué par une relative retenue opérationnelle, le renforcement des forces terrestres, la lutte contre les tunnels du Hezbollah (opération Northern Shield) et des frappes répétées contre l’implantation iranienne en Syrie. Il quitte l’armée après plus de quarante ans de service.
L’entrée en politique et la rupture de 2024
Eisenkot rejoint la scène politique en 2022 au sein de l’alliance National Unity de Benny Gantz et obtient un siège à la Knesset. Après les attaques du 7 octobre 2023, il intègre le gouvernement d’urgence et siège comme observateur au cabinet de guerre. Son fils Gal est tué au combat à Gaza en décembre 2023 ; deux neveux meurent également dans le conflit. Ces pertes personnelles pèsent sur son discours public, centré sur le retour des otages et la nécessité d’objectifs stratégiques clairs.
En juin 2024, il démissionne avec Gantz. Dans sa lettre et ses déclarations, il accuse le cabinet d’avoir été paralysé par des considérations politiques extérieures, d’avoir retardé des décisions nécessaires et de ne pas avoir fixé de stratégie cohérente pour la fin de la guerre et le retour des otages. Il reproche notamment à Netanyahou d’avoir freiné certaines opérations sous pression de ses alliés d’extrême droite.
Yashar, un projet centriste pour « réparer »
En juin 2025, Eisenkot quitte National Unity, critiquant la domination de Gantz, et démissionne de la Knesset. Le 16 septembre 2025, il fonde le parti Yashar (« droit », « honnête », « droit devant » en hébreu), dont le nom évoque aussi une formule d’un otage libéré. Le parti se présente comme une force centriste priorisant la sécurité, les intérêts nationaux et le caractère juif et démocratique d’Israël. Sa liste, déposée en septembre 2026, mêle anciens responsables sécuritaires (dont l’ex-chef du Shin Bet Yoram Cohen en deuxième position), ministres sortants et figures de la société civile.
Les axes principaux, tels que décrits dans les plateformes et interviews :
- Commission d’enquête d’État sur les défaillances du 7 octobre dès la prise de fonction.
- Service national pour tous (militaire ou civil), y compris les Haredim et les citoyens arabes, avec des exemptions limitées.
- Refus catégorique de servir sous Netanyahou, même en rotation.
- Sécurité : destruction des capacités militaires du Hamas, corridor sécuritaire, contention du Hezbollah, pression sur l’Iran.
- Rejet d’un État palestinien jugé « illusoire » ou « non pertinent » après le 7 octobre. Eisenkot estime que parler de solution à deux États revient à offrir une récompense. Il privilégie le maintien du contrôle sécuritaire israélien entre le Jourdain et la Méditerranée, tout en s’opposant à une annexion complète qui transformerait Israël en État binational. Il soutient les colonies dans le cadre de la loi israélienne et des intérêts sécuritaires, mais critique les avant-postes illégaux, les violences des colons et le projet E1, qu’il qualifie d’erreur coûteuse sur le plan international. Il a déclaré que les politiques de certains ministres d’extrême droite avaient fait perdre à l’armée le contrôle effectif en Cisjordanie.
Selon les moyennes des sondages publiés jusqu’au 24-25 octobre 2026 (Channel 12, Channel 13, Kan, Maariv), Yashar recueille environ 21 à 23 sièges, souvent légèrement devant le Likoud (autour de 20-21). Eisenkot est crédité d’une meilleure aptitude au poste de Premier ministre que Netanyahou dans plusieurs enquêtes. Aucun des deux blocs (pro et anti-Netanyahou) n’atteint clairement les 61 sièges sans les partis arabes, que les deux camps excluent de principe. La formation d’une coalition restera donc incertaine.
Enjeux et limites d’une éventuelle alternance
Le sujet compte pour plusieurs raisons. D’abord, symboliquement : aucun Premier ministre israélien n’a jamais été d’origine mizrahi, alors que ces communautés représentent une part majoritaire de la population juive et ont longtemps été politiquement et socio-économiquement marginalisées face aux élites ashkénazes. Eisenkot, qui met rarement en avant ses origines mais les assume, pourrait briser ce plafond de verre. Des attaques racistes récentes (notamment le terme « singe » utilisé par un proche de Netanyahou) ont paradoxalement renforcé cette dimension.
Ensuite, stratégiquement. Eisenkot incarne une continuité sécuritaire forte – dissuasion, opérations préventives, refus d’un État palestinien souverain – tout en promettant davantage de professionnalisme institutionnel, une enquête sur le 7 octobre et une gestion moins polarisée. Ses critiques des violences de colons et de certaines expansions hors cadre légal distinguent son discours de celui de la coalition actuelle, sans pour autant ouvrir la voie à un processus de paix classique. Les observateurs notent que les différences avec Netanyahou sur le dossier palestinien restent limitées : les deux rejettent un État indépendant et veulent conserver le contrôle sécuritaire.
Enfin, politiquement. Après plus de quinze ans de domination nette de Netanyahou (avec des interruptions), une partie de l’électorat cherche une alternative crédible sur la sécurité et la gouvernance. Le succès ou l’échec d’Eisenkot dépendra moins du nombre de sièges de Yashar que de sa capacité à assembler une majorité de partis sionistes autour de conditions non négociables (État juif et démocratique, service pour tous, traitement du Hamas comme organisation terroriste à démanteler).
Pour finir
Demain, les Israéliens trancheront. Eisenkot dispose d’un capital de crédibilité militaire et d’une image de retenue qui contrastent avec la longévité et les polémiques du Premier ministre sortant. Mais son expérience politique est courte, son parti récent, et les mathématiques de coalition restent complexes. Qu’il forme ou non un gouvernement, sa percée souligne l’érosion de la confiance envers l’équipe actuelle et la persistance, au centre de l’échiquier israélien, d’une demande de responsabilité après le 7 octobre. L’histoire dira si ce général aux racines marocaines aura transformé un défi électoral en alternative durable.
FAQ
Qui est Gadi Eisenkot et pourquoi son origine marocaine est-elle soulignée ?
Né en 1960 à Tibériade de parents juifs marocains et élevé à Eilat, il est le premier chef d’état-major mizrahi (2015-2019). S’il devenait Premier ministre, il serait le premier d’origine mizrahi à ce poste dans l’histoire d’Israël.
Qu’est-ce que le parti Yashar ?
Fondé le 16 septembre 2025 par Eisenkot après sa rupture avec Benny Gantz, ce parti centriste met l’accent sur la sécurité, une commission d’enquête sur le 7 octobre, le service national pour tous et le refus de gouverner sous Netanyahou. Il est en tête ou à égalité des sondages.
Eisenkot soutient-il un État palestinien ?
Non. Il juge la solution à deux États « illusoire » ou non pertinente après le 7 octobre et insiste sur le contrôle sécuritaire israélien entre le Jourdain et la Méditerranée, tout en s’opposant aux violences de colons et à certaines expansions hors cadre légal.
Peut-il former un gouvernement s’il arrive en tête ?
Les sondages montrent que ni son camp ni celui de Netanyahou n’atteignent facilement 61 sièges sans les partis arabes, qu’il exclut. Tout dépendra des négociations post-électorales avec d’autres partis sionistes.