La section 1268 du projet de loi d’autorisation de la défense pour l’exercice 2027 (National Defense Authorization Act, NDAA) en est l’illustration la plus concrète. Elle demande au secrétaire à la Défense de remettre au Congrès, dans des délais précis, à la fois le texte intégral de la feuille de route de coopération défense 2026-2036 signée en avril et un plan détaillé pour la mettre en œuvre.
Ce n’est pas une simple déclaration d’intention. C’est une obligation de reporting qui, si le texte est adopté et promulgué, contraindra le Pentagone à formaliser ses options sur des sites de sécurité coopératifs, la modernisation des Forces armées royales (FAR), un centre d’excellence drones et l’élargissement d’exercices comme African Lion. Le sujet compte parce qu’il s’inscrit dans un contexte plus large : la recherche américaine de partenaires stables en Afrique du Nord et au Sahel après le recul de ses positions ailleurs sur le continent, les tensions persistantes avec l’Algérie, et la montée en puissance des menaces hybrides (drones, cyber, influence).

Une feuille de route qui cherche sa traduction législative
Le 15 avril 2026, au Pentagone, le sous-secrétaire Elbridge Colby a signé avec Abdellatif Loudiyi, ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale, et le général Mohammed Berrid, inspecteur général des FAR, la feuille de route de coopération défense pour 2026-2036. La rencontre s’inscrivait dans la 14e session du Comité consultatif de défense. Colby a rappelé sur X que le Maroc avait été la première nation à reconnaître les États-Unis, il y a 250 ans, et que le document « guidera notre relation de défense historique pour la prochaine décennie ».
Quelques semaines plus tard, le 15 juin, le sénateur Roger Wicker, président de la commission des Forces armées du Sénat, a fait rapporter le projet S. 4784. Sa section 1268 (« Plan to enhance defense cooperation with Morocco ») impose deux échéances au secrétaire à la Défense une fois la loi promulguée : 30 jours pour transmettre le texte intégral de la feuille de route aux commissions des forces armées des deux chambres, et 180 jours pour présenter un plan d’action détaillé aligné sur cette feuille de route.
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Les éléments que le Pentagone devra examiner sont précis. Ils incluent des options pour des « cooperative security locations » (sites de sécurité coopératifs) destinés à favoriser la stabilité régionale et la préparation conjointe aux crises — la doctrine américaine désigne par là des emprises légères, souvent décrites comme des « lily pads », permettant un accès rapide sans présence permanente massive. Le texte demande aussi d’étudier un partage des coûts pour la rénovation d’anciennes pistes utilisées par le Strategic Air Command, un approfondissement de la coopération antiterroriste face aux menaces visant les États-Unis, le Maroc et la région, la modernisation des FAR via des équipements américains, un complexe d’entraînement multi-domaines et un centre d’excellence drones pour les opérations conjointes tous domaines. Enfin, il envisage d’élargir des exercices comme African Lion à la lutte antidrones, la cybersécurité, les technologies sous-marines, la protection des infrastructures critiques, la guerre hybride et l’adaptation à l’usage adversaire de l’intelligence artificielle et des systèmes autonomes.
Le calendrier et les incertitudes parlementaires
Les principales échéances prévues par la section 1268 (si le texte est adopté) :
- 30 jours après promulgation : transmission au Congrès de la feuille de route 2026-2036
- 180 jours après promulgation : plan détaillé de renforcement de la coopération
- Objectifs thématiques : sites coopératifs, rénovation de pistes, antiterrorisme, modernisation des FAR, centre drones, élargissement d’African Lion
Le parcours législatif reste ouvert. Le 14 juillet 2026, une motion de cloture permettant au Sénat d’engager l’examen de S. 4784 n’a recueilli que 50 voix pour et 46 contre, alors que 60 étaient nécessaires. La Chambre des représentants a de son côté adopté sa version (H.R. 8800) le 22 juillet par 216 voix contre 212. Selon le suivi indépendant du NDAA, le texte n’est pas encore devenu loi ; le Sénat a ajourné pour la campagne des midterms et le dossier a été renvoyé à la session lame-duck après le 3 novembre. Les obligations imposées au Pentagone dépendent donc de l’adoption finale et de l’harmonisation entre les deux chambres.
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Des développements concrets déjà en cours
Pendant que le processus législatif avance au ralenti, des initiatives opérationnelles progressent. Le 13 juillet 2026, à Stuttgart, les FAR et l’AFRICOM ont signé un mémorandum pour créer à Tan-Tan l’Africa Multidomain Training and Experimentation Center (AMTEC) d’ici 2030. Le complexe doit comprendre une zone d’entraînement multidomaine, une académie des drones et un centre d’innovation et d’expérimentation. Début août, un premier tir réel d’un missile de croisière à faible coût y a été réalisé avec un partenaire industriel américain. Des essais de systèmes antidrones sont également programmés au printemps 2027, en lien avec African Lion 2027.
La planification de cet exercice, le plus important du continent, a commencé fin septembre 2026 à Agadir. Il est prévu du 25 avril au 7 mai 2027 sur plusieurs sites (Agadir, Tan-Tan, Guelmim, Benguerir, Kénitra, Dakhla) et devrait mobiliser plus de 45 pays. Il coïncide avec le 250e anniversaire de la reconnaissance de l’indépendance américaine par le Maroc en 1777. Le Maroc a aussi rejoint en octobre le dispositif FMS Fast Lane, qui vise à accélérer certaines acquisitions de drones et systèmes antidrones.
Côté marocain, le projet de loi de finances 2027 porte le plafond d’engagements pluriannuels pour l’équipement et l’industrie de défense à 190,5 milliards de dirhams, contre 157 milliards en 2026. Les États-Unis restent le principal fournisseur d’armements du royaume (environ 60 % des importations selon le SIPRI pour la période récente). Le Maroc est major non-NATO ally depuis 2004 et dispose du seul accord de libre-échange américain en Afrique.
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Enjeux stratégiques et points de vue
Pour Washington, l’intérêt est double. D’une part, consolider un partenaire jugé fiable face aux difficultés rencontrées ailleurs en Afrique de l’Ouest, où plusieurs juntes se sont rapprochées d’autres acteurs. D’autre part, disposer d’options logistiques et d’entraînement dans une zone stratégique proche du détroit de Gibraltar, de l’Atlantique et du Sahel. Les « cooperative security locations » ne sont pas des bases permanentes ; elles permettent un prépositionnement limité et un accès rapide, ce qui préserve formellement la souveraineté marocaine tout en offrant une flexibilité opérationnelle.
Du côté marocain, le partenariat s’inscrit dans une modernisation accélérée des FAR et une volonté de développer une industrie de défense locale. L’AMTEC et le centre drones offrent un accès à des technologies et à des pratiques d’interopérabilité que peu de pays africains possèdent. Les responsables marocains mettent régulièrement en avant le soutien américain à la position du royaume sur le Sahara occidental.
Des lectures plus critiques existent. Certains observateurs israéliens voient dans le centre drones un laboratoire potentiellement utile à un partenariat trilatéral informel, le Maroc ayant déjà acquis des systèmes israéliens. En Espagne, des médias ont relevé la proximité de Tan-Tan avec les Canaries et les activités d’expérimentation. L’Algérie, qui maintient un budget de défense nettement supérieur, observe ces développements dans le cadre d’une rivalité de longue date. Ces perspectives ne sont pas nécessairement contradictoires : elles montrent que le renforcement d’une relation bilatérale a des implications régionales.
Le texte législatif américain reste prudent : il demande des études et des plans, pas des engagements financiers massifs immédiats ni la création de bases permanentes. Sa valeur principale est de rendre la coopération plus prévisible et moins dépendante des alternances politiques, une fois inscrite dans le NDAA.
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Perspectives ouvertes
Le sort final de la section 1268 dépendra du compromis entre Chambre et Sénat lors de la session lame-duck. Même si le langage exact évolue, les dynamiques sous-jacentes — AMTEC, African Lion élargi, acquisitions accélérées, modernisation des FAR — sont déjà en mouvement. La question qui se pose désormais est moins celle d’une rupture que celle du rythme et de la profondeur réelle de cette montée en gamme. Pour un partenaire américain en Afrique du Nord, le Maroc dispose d’atouts géographiques et politiques que peu d’autres offrent ; pour Rabat, l’enjeu est de transformer ces atouts en capacités durables sans créer de dépendances excessives. Les prochains mois, entre le vote final du NDAA et les exercices de 2027, permettront de voir si cette ambition se traduit en programmes concrets ou reste largement déclaratoire.
FAQ
La section 1268 crée-t-elle des bases américaines permanentes au Maroc ?
Non. Elle demande d’étudier des options de « cooperative security locations », des emprises légères destinées à l’accès rapide et à la préparation conjointe, sans présence permanente massive.
La feuille de route 2026-2036 est-elle déjà en vigueur ?
Oui, elle a été signée le 15 avril 2026. La section 1268 vise à la formaliser dans la loi américaine et à exiger un plan de mise en œuvre du Pentagone.
Quand African Lion 2027 se déroulera-t-il ?
Selon les planifications en cours, entre le 25 avril et le 7 mai 2027 sur plusieurs sites marocains, avec une participation attendue de plus de 45 pays.
Le projet de loi est-il déjà adopté ?
Non. La version du Sénat a été bloquée en juillet ; le texte final dépend d’un compromis attendu en session lame-duck.