Un pays qui vise plus de 52 % de renouvelables dans sa capacité électrique installée d’ici 2030, qui développe l’hydrogène vert pour l’Europe, et qui reste néanmoins fortement dépendant des importations fossiles. Ce qui m’a frappée, en écoutant Leïla Benali, c’est que cette ambition ne se réduit pas à des mégawatts. Elle parle d’un outil démocratique : la capacité pour chaque citoyen de produire et de consommer de l’énergie, quand il veut, d’où il veut, de qui il veut.
Nommée le 7 octobre 2021 par le roi Mohammed VI, l’ingénieure formée à l’École Mohammadia et à Centrale Paris, docteure en économie de Sciences Po sous la direction de Jean-Paul Fitoussi, arrive avec vingt ans d’expérience internationale. Chez CERA (devenu IHS), chez Saudi Aramco, chez Apicorp, puis comme économiste en chef de l’International Energy Forum. Elle a vécu les négociations, les marchés, les chocs géopolitiques. Elle a aussi vécu des ruptures personnelles qui, selon elle, ont calibré sa façon de décider.
Les épreuves qui calibrent le regard
Casablanca des années 1980-1990, une ville en expansion, des quartiers populaires. Puis la première réunion en anglais, juste avant la guerre d’Irak, où la jeune Marocaine qui a appris la langue par la musique doit « faire un briefing » sur le pétrole irakien. Les terrains du Moyen-Orient, où elle découvre la violence physique et non seulement symbolique. La nuit de 2009 où, doctorante, salariée à temps plein et jeune mère, elle ferme son ordinateur à 7 heures du matin pour donner le biberon à sa fille.
Le moment le plus fondateur reste le traumatisme crânien de 2014. « Dieu m’a donné une deuxième chance en me disant, ne la gâche pas cette fois-ci, Leïla. » Elle raconte s’être réveillée en pensant finir « comme un légume ». La convalescence force le recul. Ce qui était urgent devient trivial. Cette impression de seconde chance ne l’a plus quittée. Elle la relie aussi à l’histoire de Siamak Namazi, expert irano-américain emprisonné huit ans en Iran, dont la résilience l’a accompagnée : « La seule différence entre lui et moi, c’est que lui était né en Iran, moi je suis née au Maroc. »
Ces expériences ne sont pas des anecdotes. Elles expliquent une posture : l’indécision coûte plus cher qu’une décision imparfaite, surtout lorsqu’elle touche des milliers de familles.
Prendre sa place dans des mondes encore masculins
Dans les secteurs de l’énergie, de la finance et de la sécurité, les femmes restent minoritaires aux postes de décision. Benali décrit le monologue interne, le syndrome de l’imposteur, la nécessité de « faire taire » cette voix pour parler lorsque les chiffres ou les valeurs le justifient. « Si les chiffres me montrent que ce que je pense est juste, eh bien, je parle. Si les valeurs que je défends me semblent justes… je tape du poing sur la table. Toujours avec tact. »
Elle mentionne les attaques de 2024 sur sa vie privée, son intégrité « en tant que femme, mon intégrité physique et de genre ». Des épisodes largement documentés dans la presse marocaine et internationale, liés à des rumeurs impliquant un homme d’affaires australien du secteur de l’énergie verte ; elle a démenti être la personne sur la photographie circulée et a reçu le soutien de ligues de défense des droits des femmes. Elle note, sans illusion, qu’un homme sera attaqué sur la corruption, une femme sur sa vie privée ou son corps. Elle refuse cependant d’en faire une fatalité : « Je ne changerai pas le fait que je suis une femme. »
Décider sans l’information parfaite
Du monde de l’entreprise, elle retient la capacité à trancher avec 60 ou 80 % de l’information. « L’information parfaite n’existera jamais. » Cette conviction s’est heurtée, au ministère, à des cultures de l’attentisme et des commissions successives. Elle assume d’avoir été qualifiée de « tête brûlée » ou de « clivante ». L’impertinence, dit-elle en évoquant la lettre qu’elle a lue à son directeur de thèse, doit être nourrie lorsqu’elle sert ce qui semble juste.
L’avancée dont elle se dit la plus fière est le PERG 2.0. Le Programme d’électrification rurale global avait déjà porté le taux d’électrification rurale à près de 99,8 %. Il restait les villages les plus isolés. Après le séisme de 2023, plutôt que d’attendre des lignes classiques dont les études géologiques promettaient des délais longs, ses équipes ont accéléré des mini-réseaux solaires avec batteries. Elle parle de « coup de pied dans la fourmilière » rendu possible par la catastrophe, et de la fierté de voir les installations fonctionner. Dans la même logique, les bonus d’efficacité énergétique visent à donner aux ménages et aux industriels un levier concret sur leur facture.
Son regret concerne l’environnement et la gestion des déchets. Trop de temps passé en consultations pour aligner toutes les parties prenantes. « Le coût de l’inaction, le coût de la consultation est exponentiel dans le secteur de l’environnement. » Une décharge mal gérée, des lixiviats, un impact sur l’eau et les populations : « C’est juste impardonnable. » Elle note cependant le renforcement de la police de l’environnement, désormais équipée de drones.
Le service public comme enjeu de souveraineté
Benali insiste sur un point rarement mis en avant dans les récits de transition : la qualité et la protection de l’administration territoriale. Le ministère a souffert des départs volontaires de 2004-2005 et doit gérer des dossiers lourds (mines, environnement, énergie) dans un contexte de déconcentration. Elle a vu des cadres menacés, tentés par la corruption, ou simplement démunis face à des enjeux humains concrets.
C’est dans ce cadre qu’elle a créé, récemment, l’association Najaa. L’idée est de renforcer le service public là où ni l’État ni le privé ne suffisent : former, protéger, reconnaître ces « derniers samouraïs » qui portent encore une éthique du service malgré des salaires gelés. Elle a annoncé y avoir engagé une partie de son salaire de ministre comme seed funding, pour écarter tout soupçon d’intérêt personnel. L’initiative reste jeune ; son efficacité se mesurera à sa capacité à créer un espace de confiance réel.
Empathie, courage et projection régionale
Deux valeurs reviennent : l’empathie et le courage. « On ne peut pas faire de politique si on n’a pas d’empathie, si on est complètement hermétique. » Et l’inverse : la lâcheté, surtout lorsqu’elle se combine à l’incompétence, produit une médiocrité qu’elle dit avoir du mal à gérer. Elle cite L’Art de la guerre pour les femmes (vaincre sans conflit), le conseil « be like water », l’idée d’utiliser la force de l’adversaire plutôt que de s’y opposer frontalement, tout en gardant ses lignes rouges.
Pour la jeunesse, le message est clair : « Restez impertinents. Mais en respectant le civisme. » L’impertinence comme moteur de rupture, dans un Maroc qui a explicitement demandé, via le Nouveau modèle de développement, une rupture avec l’attentisme.
Du point de vue méditerranéen, cette posture compte. La transition marocaine n’est pas seulement climatique. Elle touche à la sécurité énergétique européenne, aux chaînes de valeur minières africaines, à la crédibilité d’un acteur qui cherche à exporter de l’hydrogène et de l’électricité verte tout en consolidant sa propre souveraineté. Les chiffres officiels indiquent une progression notable : la part des renouvelables dans la capacité installée est passée, selon la ministre, de 37 % en 2021 à 46 % en 2025, pour une capacité totale autour de 12,2 GW. Des écarts méthodologiques existent avec les données IRENA (qui excluent notamment le stockage par pompage). La trajectoire reste toutefois visible, et les investissements s’accélèrent, y compris sur le solaire multi-sites et l’hydrogène.
Le risque, comme souvent, n’est pas technique. Il est dans la capacité à décider, à protéger ceux qui exécutent, et à faire en sorte que les avancées visibles dans les infrastructures se traduisent dans le quotidien des citoyens. Benali le dit elle-même : le nerf de la guerre est de transformer les milliards investis dans le « hardware » en amélioration réelle du niveau de vie. C’est un chantier encore largement ouvert.
Chiffres clés de la transition sous le mandat
- Électrification rurale : environ 99,8 % selon les dernières communications du ministère, avec le PERG 2.0 visant les derniers villages isolés via solaire + batteries.
- Capacité électrique totale : environ 12,2 GW fin 2025 selon les déclarations de la ministre.
- Part des renouvelables dans la capacité installée : de 37 % en 2021 à 46 % en 2025 (chiffres officiels marocains ; IRENA avance des niveaux plus bas en raison de différences de périmètre).
- Objectif national : plus de 52 % de renouvelables dans la capacité installée d’ici 2030, avec des plans d’investissement massifs de l’ONEE et de Masen sur la période 2026-2030.
FAQ
Pourquoi la transition énergétique marocaine intéresse-t-elle l’Europe ?
Parce qu’elle combine potentiel renouvelable, proximité géographique et projets d’hydrogène vert susceptibles de réduire la dépendance européenne aux fossiles, tout en soulevant des questions de contrats, de réseaux et de souveraineté.
Le PERG 2.0 change-t-il vraiment quelque chose pour les populations rurales ?
Oui, selon la ministre : il permet d’électrifier plus rapidement des villages éloignés ou sinistrés avec des mini-réseaux solaires + batteries, évitant les délais des extensions de réseau classique.
Comment Benali articule-t-elle leadership personnel et politique publique ?
En affirmant que les épreuves (accident, confrontations de genre, expériences internationales) ont renforcé sa capacité à décider avec une information incomplète et à prioriser l’empathie et le courage comme filtres de décision.
Quel est le principal risque qu’elle identifie pour les réformes ?
L’attentisme et le coût exponentiel de la non-décision, particulièrement dans l’environnement et les services publics territoriaux, où les impacts sur les populations sont immédiats et difficiles à rattraper.