C’est dans cet espace étroit que se joue désormais une compétition discrète mais structurante : celle des vitrines industrielles de défense.
Madrid prépare FEINDEF 27, son plus grand salon à ce jour. Rabat, de son côté, structure des zones industrielles dédiées et étudie l’extension de son Marrakech Airshow vers le domaine naval. L’enjeu n’est pas seulement l’exposition de matériel. Les grands salons sont les lieux où se négocient contrats, implantations et transferts de technologies. Dans un marché mondial de la défense en expansion, capturer une part de ces flux devient un objectif stratégique.
Madrid prépare un record mais reste confinée à terre
La cinquième édition de FEINDEF se tiendra du 18 au 20 mai 2027 à IFEMA Madrid. Selon les chiffres communiqués fin octobre 2026 par la Fundación FEINDEF et repris par Defensa.com, El Español et Business Wire, le salon occupera 89 100 m², soit une hausse d’environ 46 % par rapport à 2025. Plus de 746 entreprises ont déjà confirmé leur participation (une hausse de 19 %), dont plus de 250 internationales représentant 33 % du total. Quatorze pavillons internationaux sont prévus. Sept mois avant l’ouverture, 94 % de la surface commercialisable est déjà réservée.
Le soutien institutionnel du ministère de la Défense espagnol est constant depuis la première édition en 2019. FEINDEF s’est imposé comme la principale plateforme ibérique, avec un positionnement de pont vers l’Amérique latine et le flanc sud de l’OTAN. Pourtant, son implantation à Madrid interdit les démonstrations dynamiques en mer : pas de navires de guerre, pas d’opérations amphibies, pas de décollages depuis des bâtiments.
Des industriels espagnols réfléchissent donc à un rendez-vous complémentaire dans la baie de Cadix, à proximité des chantiers Navantia (San Fernando et Puerto Real), des usines Airbus (matériaux composites) et de la base de Rota, qui accueille des unités américaines et abrite le bouclier antimissile de l’OTAN. Selon Escudo Digital, citant des sources du secteur, plusieurs noms ont circulé (Rota Naval & Air Show, ANSUR, Strait Defence Horizons). L’idée serait d’alterner les années : FEINDEF les années impaires, une vitrine aéronavale les années paires. Le projet peine toutefois à se concrétiser et n’a pas encore reçu d’impulsion claire des autorités.
De l’autre côté du détroit Rabat structure son offre
Le Maroc dispose déjà d’une vitrine qui fonctionne. La huitième édition du Marrakech Airshow, organisée du 7 au 10 octobre 2026 sur la base des Forces royales air, a réuni près de 200 exposants de 27 pays et plus de 60 délégations officielles. Parmi les présents figuraient Lockheed Martin, Airbus, Boeing, Safran, Thales, Tata Advanced Systems, ainsi qu’Israel Aerospace Industries, Elbit Systems et Rafael. Pour la première fois, Israël y participait officiellement via un pavillon national.
Selon Escudo Digital, des sources industrielles indiquent que Rabat étudie l’extension de ce salon vers le domaine naval, avec deux sites possibles : Ksar Sghir (Alcazarseguir), principale base navale marocaine du détroit, ou Casablanca. L’objectif serait d’y intégrer des démonstrations de bâtiments et de systèmes navals, potentiellement avec des technologies américaines ou israéliennes. Aucune confirmation officielle n’a été donnée à ce stade ; le calendrier et le périmètre restent ouverts.
Parallèlement, la Société de gestion des zones industrielles de défense (SGZID) développe deux plateformes totalisant 675 hectares : 75 ha à Nouaceur (près de l’aéroport Mohammed V) et 600 ha à Sidi Yahya (près de Kénitra). Ces zones, créées dans le cadre de la loi 10-20 sur les industries de défense, sont destinées à accueillir des fabricants avec infrastructures sécurisées et services administratifs simplifiés. Le groupe indien MKU a annoncé son intention d’y implanter, à Nouaceur, une unité produisant des systèmes optroniques (Netro) et des protections balistiques (Kavro), destinée aussi à l’export vers l’Afrique et l’Europe. D’autres projets (véhicules blindés avec Tata, composants avec des partenaires israéliens ou turcs) s’inscrivent dans la même logique de localisation et de transfert.
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Les chiffres qui structurent la compétition
- FEINDEF 2027 : 89 100 m², plus de 746 exposants, 33 % d’internationaux, 94 % de surface déjà réservée.
- Marrakech Airshow 2026 : près de 200 exposants, 27 pays, première participation officielle israélienne.
- Zones marocaines : 675 ha répartis entre Nouaceur et Sidi Yahya, gérés par la SGZID.
- Commerce bilatéral Espagne-Maroc 2025 : environ 22,8 milliards d’euros (données douanières relayées par des analyses récentes).
- Dépenses de défense 2025 (SIPRI) : environ 34,3 milliards d’euros pour l’Espagne, 5,6 milliards pour le Maroc.
Ces ordres de grandeur montrent une asymétrie de moyens, mais aussi une convergence d’ambitions industrielles.
Pourquoi cette rivalité importe au-delà des stands
Les salons de défense ne sont pas de simples foires commerciales. Ils concentrent acheteurs publics, industriels et attachés de défense. Un pays qui dispose d’une vitrine crédible attire plus facilement des implantations, des contrats de maintenance et des co-développements. Pour le Maroc, l’objectif est de passer du statut de client à celui de producteur partiel, en s’appuyant sur des partenaires (États-Unis, Israël, Inde, Turquie, France). Pour l’Espagne, FEINDEF est un instrument de projection industrielle au sein de l’OTAN et de l’Union européenne, dans un contexte de hausse des budgets européens de défense.
Géopolitiquement, le détroit reste un point de friction latent : questions de souveraineté autour de Ceuta et Melilla, contrôle des flux migratoires, positionnement naval. Une base marocaine renforcée à Ksar Sghir et une éventuelle vitrine navale y modifient la perception des équilibres, même si les capacités globales restent favorables à l’Espagne (flotte, aviation, intégration alliée). Côté industriel, la concurrence pour les investissements peut coexister avec des interdépendances : les échanges commerciaux et les chaînes d’approvisionnement (automobile, énergie, logistique) rendent un découplage coûteux pour les deux rives.
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Des voix industrielles espagnoles soulignent le risque de voir Madrid rester focalisée sur le terrestre tandis que d’autres acteurs proposent des formats spécialisés. Du côté marocain, la stratégie est présentée comme une nécessité de souveraineté industrielle face à une dépendance historique aux importations. Les deux lectures coexistent sans contradiction immédiate : l’une insiste sur le risque de perte de leadership régional, l’autre sur la construction progressive d’un écosystème.
Les prochains mois montreront si le projet cadizien avance ou si les initiatives marocaines se concrétisent. Aucun des deux camps n’a encore transformé les intentions en calendrier officiel pour une manifestation navale. Ce qui est déjà visible, c’est l’accélération de la localisation industrielle au Maroc et la croissance continue de FEINDEF. Dans le bassin occidental de la Méditerranée, la compétition pour les investissements de défense se joue autant dans les zones industrielles que sur les stands des salons.
FAQ
FEINDEF 2027 permettra-t-il des démonstrations navales ?
Non. Son implantation à IFEMA Madrid ne permet pas les opérations en mer. Un projet complémentaire dans la baie de Cadix est discuté par des industriels, mais il n’est pas encore lancé.
Le Maroc a-t-il confirmé un salon naval ?
Non. Escudo Digital cite des sources industrielles évoquant une extension du Marrakech Airshow vers Ksar Sghir ou Casablanca, mais aucune annonce officielle n’a été faite.
Qu’est-ce que la SGZID ?
La Société de gestion des zones industrielles de défense, chargée de développer et gérer les deux plateformes de Nouaceur et Sidi Yahya (675 ha au total) destinées aux industriels de l’armement.
MKU fabriquera-t-il déjà au Maroc ?
Le groupe indien a annoncé son intention d’implanter une usine d’optronique et de protection balistique à Nouaceur. Les détails de calendrier et d’investissement restent à préciser.