Je regarde les chiffres du projet de loi de finances n° 60.26 pour 2027 avec le recul de quelqu’un qui suit les équilibres stratégiques en Méditerranée depuis des années. Ce n’est pas une surprise totale, mais la trajectoire est nette.
L’article 36 autorise le ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale à engager, dès 2027, 190,5 milliards de dirhams par anticipation sur les crédits de 2028 du compte spécial « Acquisition et réparation des équipements des Forces armées royales et soutien au développement de l’industrie de défense ». C’était 157,171 milliards dans la loi de finances 2026, 133,453 en 2025 et 124,766 en 2024. La hausse d’une année sur l’autre est de l’ordre de 21 %.
Ces montants ne sont pas des crédits de paiement annuels. Ils fixent un plafond d’engagements pluriannuels pour des programmes d’armement et de partenariats industriels dont les cycles sont longs. Les dépenses de fonctionnement de l’Administration de la défense nationale restent dans une autre échelle, autour de 57,7 milliards de dirhams en 2027 selon les données disponibles, dont environ 49,34 milliards pour le personnel (en hausse de 5 % par rapport à 2026) et un peu plus de 8 milliards pour le matériel et les dépenses diverses.
Le compte d’affectation spéciale lui-même est stabilisé autour de 11,49 milliards de dirhams de dépenses pour 2027. La distinction compte : le Royaume se donne de la visibilité pour négocier et contractualiser, sans transformer chaque exercice en pic de décaissement immédiat.
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Cette progression s’inscrit dans la continuité d’une modernisation des Forces armées royales (FAR) engagée depuis plusieurs années sous la direction du roi Mohammed VI, chef suprême et chef d’état-major général. Elle répond à un environnement sécuritaire régional qui n’a pas fondamentalement changé : la situation au Sahara occidental, la relation avec l’Algérie, les risques au Sahel et la nécessité de protéger des frontières étendues, terrestres et maritimes. Elle s’accompagne aussi d’une ambition industrielle affichée de longue date.
Une modernisation qui s’appuie sur des partenariats diversifiés
Les acquisitions récentes et en cours illustrent cette dynamique. Les Forces royales air ont reçu des hélicoptères d’attaque AH-64E Apache et poursuivent le programme F-16 : modernisation de l’existant vers le standard V et commande de 25 appareils Block 72, dont le premier exemplaire a effectué son vol d’essai en octobre 2026 selon Lockheed Martin. Les livraisons sont attendues dans les années qui viennent. Sur terre, le parc de chars Abrams (M1A1 SA et M1A2) et de blindés s’est étoffé, tandis que l’artillerie et les systèmes de roquettes (dont des projets HIMARS) renforcent les capacités de frappe. Les drones occupent une place croissante : Bayraktar TB2 et Akinci turcs, plateformes israéliennes et chinoises, avec un effort sur les capacités de renseignement, de surveillance et de frappe.
Ces équipements ne viennent pas uniquement d’un seul fournisseur. Les États-Unis restent le partenaire central (exercices African Lion, coopération formalisée, accès à des facilités d’acquisition accélérées pour certains drones et systèmes antidrones). La Turquie, Israël, l’Inde et la France interviennent également. Cette diversification réduit les risques de dépendance exclusive, même si les plateformes les plus complexes restent largement importées.
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En parallèle, le Maroc structure une industrie de défense nationale. La loi-cadre de 2020 a ouvert le secteur. Des zones industrielles dédiées à Berrechid et Benslimane sont en cours d’aménagement. Tata Advanced Systems produit déjà des blindés WhAP 8×8 à Berrechid, avec un objectif d’intégration locale progressive (de l’ordre de 35 % vers 50 %). Atlas Defence, filiale de Baykar, prépare une usine de drones. Des partenariats portent sur la maintenance aéronautique (notamment avec Lockheed Martin pour F-16 et C-130), les tourelles, les munitions et des systèmes plus avancés. Au Salon de l’aéronautique de Marrakech 2026, des protocoles ont été signés, dont un avec Harmattan AI pour un drone autonome de longue portée dont la production locale est envisagée.
Abdeltif Loudyi, ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale, a résumé l’approche à Marrakech en octobre 2026 : le Royaume s’appuie sur un arsenal juridique, un climat d’affaires stable et une position géographique entre Afrique, monde arabe et Europe, avec ouverture atlantique, pour attirer les investissements et localiser des technologies. L’objectif affiché est de passer d’une logique d’importation de capacités à la construction de capacités nationales.
Les enjeux de souveraineté et de positionnement régional
Cette double dynamique – modernisation des équipements et effort industriel – répond à une vision formulée par le roi Mohammed VI. Dans son discours à l’occasion du 27ᵉ anniversaire de la Fête du Trône, il avait souligné que la mise en place d’une base industrielle et technologique dans les industries de défense et la cybersécurité contribuerait à renforcer la souveraineté, à créer des opportunités de développement et à consolider la position du Maroc comme puissance régionale dans ces domaines.
Sur le plan stratégique, le calcul est clair. Une industrie locale, même partielle, améliore la maintenance, réduit les délais et les coûts de soutien, et offre une marge de manœuvre face aux restrictions d’exportation ou aux tensions diplomatiques. Elle peut aussi générer des emplois qualifiés et, à terme, des exportations vers d’autres marchés africains. Sur le plan géopolitique, le Maroc renforce son rôle de partenaire fiable pour les pays occidentaux dans un contexte où les questions de sécurité au Sahel et en Méditerranée occidentale restent vives. La coopération avec les États-Unis, les exercices conjoints et les accords industriels s’inscrivent dans cette logique.
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Il faut cependant garder les proportions. Selon les données du SIPRI pour 2025, les dépenses militaires marocaines se situaient autour de 5,6 à 6,3 milliards de dollars selon les sources et méthodologies, soit environ 3,5 % du PIB, ce qui place le Royaume au deuxième rang africain derrière l’Algérie (dont les dépenses étaient plusieurs fois supérieures). Les plafonds d’engagements pluriannuels de 190,5 milliards de dirhams (environ 19 milliards de dollars au cours indicatif) ne se traduisent pas en dépenses annuelles équivalentes. Le poids budgétaire réel reste maîtrisé, même s’il est significatif pour une économie de la taille du Maroc.
Les défis sont réels. Le succès de la localisation dépend de la capacité des industriels étrangers à transférer effectivement des technologies et des savoir-faire, et de celle des fournisseurs locaux à monter en compétence. Les programmes complexes (avions, systèmes de défense aérienne, munitions de précision) resteront longtemps dépendants d’importations critiques. Sur le plan régional, l’écart de moyens avec l’Algérie demeure important. Enfin, la soutenabilité budgétaire à moyen terme, dans un contexte de priorités sociales et économiques concurrentes, devra être suivie de près.
Chiffres clés du PLF 2027 pour la défense
- Engagements par anticipation autorisés en 2027 sur crédits 2028 : 190,5 milliards de dirhams (contre 157,171 en 2026).
- Dépenses de personnel 2027 : environ 49,34 milliards de dirhams (+5 % environ).
- Compte d’affectation spéciale (acquisitions, réparations, industrie) : environ 11,49 milliards de dirhams de dépenses.
- Trajectoire des plafonds d’engagements : 124,766 (2024), 133,453 (2025), 157,171 (2026), 190,5 (2027).
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La trajectoire est cohérente avec les orientations royales et les déclarations ministérielles. Elle traduit une volonté de moderniser les FAR tout en construisant progressivement une base industrielle. Le résultat dépendra de l’exécution des contrats, de la qualité des transferts technologiques et de la capacité à maintenir cet effort sans compromettre d’autres priorités. Dans un bassin méditerranéen et sahélien toujours marqué par des rivalités et des instabilités, cette montée en puissance est un fait structurant. Son impact réel se mesurera dans les années qui viennent, à l’aune des capacités opérationnelles effectivement disponibles et de la part de valeur ajoutée produite sur le territoire marocain.
Questions fréquentes
Le chiffre de 190,5 milliards de dirhams représente-t-il le budget annuel de la défense ?
Non. Il s’agit d’un plafond d’engagements pluriannuels autorisés en 2027 sur les crédits de 2028 pour le compte d’acquisition et de soutien à l’industrie. Les dépenses de fonctionnement annuelles sont nettement plus basses.
Pourquoi le Maroc augmente-t-il ces engagements ?
Pour soutenir la modernisation des Forces armées royales et financer des programmes d’acquisition et de partenariats industriels sur plusieurs années, conformément aux orientations stratégiques visant à renforcer les capacités et à développer une industrie de défense nationale.
Quels partenaires industriels sont les plus actifs au Maroc ?
Les États-Unis (Lockheed Martin notamment), l’Inde (Tata Advanced Systems), la Turquie (Baykar) et plusieurs acteurs israéliens et français interviennent dans les blindés, les drones, la maintenance aéronautique et d’autres systèmes.
Cette hausse modifie-t-elle l’équilibre régional avec l’Algérie ?
Elle renforce les capacités marocaines, mais les dépenses militaires algériennes restent nettement supérieures selon les données du SIPRI. L’écart de moyens persiste.