Au Maroc, elle reste pourtant l’une des plus délicates du marché immobilier. Selon un récent décryptage de TelQuel, le prix du mètre carré peut varier parfois du simple au double selon que l’on consulte les données notariales, les portails d’annonces ou l’administration fiscale. Cette absence de référence commune pèse sur chaque transaction : le vendeur surestime, l’acheteur doute, la banque prête avec prudence.
À retenir
- Le prix d’un bien reste difficile à établir au Maroc : prix affichés, déclarés et réels peuvent différer.
- Selon Bank Al-Maghrib et l’ANCFCC, l’indice des prix a reculé de 0,4 % au T1 2026, puis progressé de 0,7 % au T2.
- Des PropTech comme Agenz utilisent la data et l’IA pour proposer des estimations en ligne.
- Ces outils donnent une fourchette indicative et dépendent de la qualité des données.
- Un socle de données de transaction fiable reste l’enjeu clé pour les années à venir.
C’est dans cet espace d’incertitude qu’une nouvelle génération d’acteurs, les PropTech, tente de s’installer. Leur promesse : remplacer l’intuition et le bouche-à-oreille par des modèles statistiques alimentés par de grandes quantités de données. Nous avons voulu examiner ce qui relève d’une transformation réelle et ce qui tient encore de l’ambition affichée.
Un marché où le prix reste difficile à établir
Pour comprendre l’enjeu, il faut distinguer trois notions de prix. Le prix affiché dans une annonce traduit l’espérance du vendeur. Le prix déclaré dans l’acte de vente sert de base au calcul des droits et des impôts. Le prix réellement payé, enfin, n’est pas toujours identique au précédent, et l’écart nourrit depuis longtemps le débat sur la sous-déclaration.
L’administration a tenté d’y répondre. La Direction générale des impôts (DGI) publie un référentiel de prix, élaboré avec l’ANCFCC, la Fédération nationale des promoteurs immobiliers (FNPI), Bank Al-Maghrib et l’Ordre des notaires. Il découpe les grandes villes en zones, parfois jusqu’à la rue, et s’appuie sur les actes de vente enregistrés. Mais la DGI précise elle-même que ces prix ne constituent pas une évaluation de marché et ne sont opposables qu’au fisc. Cet outil a d’ailleurs connu des périodes de suspension, notamment en 2020 pendant la crise sanitaire, pour éviter qu’il ne bloque les ventes. TelQuel le décrit aujourd’hui comme un instrument fiscal plus qu’un véritable repère de marché.
Les professionnels, eux, ont longtemps travaillé avec leur connaissance du terrain, précieuse mais difficile à objectiver et à comparer d’une ville à l’autre.
Ce que disent les données publiques
Le principal indicateur officiel est l’indice des prix des actifs immobiliers (IPAI), publié chaque trimestre par BAM et l’ANCFCC à partir des données de la Conservation foncière. Il est calculé selon la méthode dite des ventes répétées : elle suit l’évolution du prix d’un même bien lorsqu’il est revendu, ce qui corrige en partie le fait que deux logements ne sont jamais identiques.
Les derniers chiffres illustrent à la fois l’intérêt et la complexité de la lecture des données :
- En 2025, l’IPAI a progressé de 0,6 %, selon BAM et l’ANCFCC.
- Au premier trimestre 2026, il a reculé de 0,4 % sur un an, avec un repli des transactions de 9,3 % sur la même période et de 40,2 % par rapport au quatrième trimestre 2025.
- Au deuxième trimestre 2026, il a rebondi de 0,7 % sur un an. Les prix du résidentiel ont gagné 1 %, portés par les appartements (+1,1 %), tandis que les maisons (-0,7 %) et les villas (-0,3 %) ont reculé.
- Les écarts entre villes restent marqués. Au premier trimestre, les prix ont reculé de 4,7 % à Rabat, de 2,7 % à Casablanca, de 1,5 % à Marrakech et de 3,9 % à Tanger.
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Ces séries montrent qu’une moyenne nationale masque des réalités très différentes selon le type de bien et la ville. Elles montrent aussi qu’il faut lire prix et volumes ensemble. Pour l’économiste Driss Effina, interrogé par TelQuel, le marché semble perdre en fluidité plutôt que s’effondrer. De son côté, le président de la FNPI, Taoufik Kamil, anticipait en début d’année « ni flambée ni correction brutale », avec une évolution des prix comprise entre 2 % et 5 % au niveau national.
C’est précisément sur cette granularité (quartier, rue, étage, état du bien) que les outils fondés sur la donnée entendent apporter une valeur.
L’entrée en scène des plateformes d’estimation
Parmi les acteurs les plus visibles figure Agenz, fondée en 2021 par Malik et Badr Belkeziz. La société propose une estimation gratuite en ligne, des données de marché et des services de mise en relation. En 2023, elle avait levé 13 millions de dirhams, annonçant une marge d’erreur de 5 % sur ses estimations, un chiffre communiqué par son dirigeant et qu’il convient de lire comme tel. En juin 2026, plusieurs médias ont rapporté une nouvelle levée de 5 millions de dollars, avec notamment Breega et Attijariwafa Ventures parmi les investisseurs, destinée à renforcer ses services de données et d’évaluation automatisée.
Ce que ces plateformes appellent un modèle d’évaluation automatisée repose sur un principe simple. L’algorithme compare le bien à estimer à des milliers de références (annonces, transactions, caractéristiques du quartier) et en déduit une fourchette de prix. Plus la base de données est vaste et propre, plus l’estimation est censée être fiable.
D’autres acteurs, dont des cabinets d’expertise, proposent des simulateurs similaires. Ils rappellent généralement que ces outils fournissent une fourchette indicative, qui ne remplace pas une expertise réalisée sur place par un professionnel.
Les limites de l’algorithme
Il serait trompeur de présenter la donnée comme une solution miracle. Plusieurs obstacles subsistent.
D’abord, la qualité des sources. Une part importante des données exploitées provient d’annonces, c’est-à-dire de prix demandés et non de prix conclus. Or le TelQuel évoque précisément ce décalage entre prix affichés et prix transigés. Un modèle nourri d’annonces risque de refléter l’optimisme des vendeurs plus que la réalité du marché.
Ensuite, l’hétérogénéité du parc. Entre un appartement récent dans un programme neuf, un riad en médina et une villa familiale ancienne, les critères de valeur diffèrent profondément et les données comparables sont rares. Les modèles sont plus à l’aise là où les transactions sont nombreuses et standardisées, c’est-à-dire surtout dans les grands centres urbains et les segments courants.
Enfin, la transparence des méthodes. Une estimation automatisée est utile si l’on sait comment elle est construite, quelles données la nourrissent et dans quelle limite elle est fiable. Sur ce point, les engagements de précision annoncés par les entreprises ne font pas, à notre connaissance, l’objet d’une vérification indépendante publique.
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Quels enjeux pour les banques, les notaires et les particuliers
La question dépasse le confort du vendeur qui cherche à fixer son prix. L’estimation conditionne l’accès au crédit : les banques doivent évaluer la valeur du bien qu’elles prennent en garantie, dans un contexte où les taux de crédit immobilier évoluaient, selon la FNPI, autour de 5 % à 5,2 % en début d’année et où les établissements se montrent plus sélectifs.
Elle concerne aussi la fiscalité, puisque le prix déclaré détermine les droits d’enregistrement et l’impôt sur le profit immobilier, ainsi que la planification urbaine et la politique du logement, qui gagnent à s’appuyer sur des données de marché fiables. Il est notable qu’un établissement bancaire de premier plan figure parmi les investisseurs d’une PropTech : on peut y voir, à titre d’analyse, le signe d’un intérêt pour des outils de valorisation susceptibles d’alimenter à terme les processus d’octroi de crédit, sans qu’aucune annonce en ce sens ne soit, à ce stade, documentée.
Des questions de gouvernance se posent également. À qui appartiennent les données de transaction ? Dans quelles conditions peuvent-elles être partagées entre administrations, notaires et acteurs privés ? Et comment garantir la protection des informations personnelles ? Ces sujets relèvent à la fois du cadre réglementaire et de la confiance des utilisateurs.
Vers quel équilibre
La data ne supprimera pas l’incertitude immobilière, mais elle peut en réduire la part évitable. Son apport sera d’autant plus solide qu’elle s’appuiera sur des données de transaction fiables, aujourd’hui détenues pour l’essentiel par les institutions publiques et les notaires, et non uniquement sur des annonces.
Deux trajectoires sont envisageables. Dans la première, les acteurs privés construisent leurs propres références, avec le risque d’une multiplication de prix concurrents sans arbitre. Dans la seconde, un dialogue plus structuré s’installe entre l’administration, les professionnels et les PropTech pour fournir un socle commun, public ou partagé. Le marché marocain n’a pas encore tranché.
Une chose est certaine : l’estimation en ligne est devenue un réflexe pour de nombreux particuliers. Reste à savoir si elle s’imposera comme un outil d’aide à la décision, ou comme un simple point de départ avant l’avis, toujours nécessaire, d’un professionnel.
FAQ
Une estimation en ligne remplace-t-elle une expertise ?
Non. Elle donne une fourchette indicative fondée sur des données statistiques. Une expertise inclut la visite du bien et l’analyse de ses particularités.
D’où viennent les données utilisées par les PropTech ?
Les sources varient selon les plateformes : annonces, données de marché, informations de transaction et historique de ventes. Leur nature détermine la fiabilité de l’estimation.
Le référentiel de la DGI donne-t-il la valeur réelle d’un bien ?
Non. La DGI précise que ces prix ne constituent pas une évaluation de marché et ne sont opposables qu’au fisc.
Que mesure l’indice des prix des actifs immobiliers ?
Publié par Bank Al-Maghrib et l’ANCFCC, il suit l’évolution des prix des biens résidentiels, des terrains et des biens professionnels selon la méthode des ventes répétées.