Il ne s’agissait plus seulement de tester des drones de surveillance ou des outils de guerre électronique, comme lors des précédentes éditions d’African Lion, mais d’intégrer des véhicules terrestres autonomes directement dans des manœuvres d’assaut aux côtés de troupes conventionnelles. Cette évolution, discrète mais significative, illustre un changement de doctrine plus large au sein de l’armée américaine, pour qui le Maroc est devenu un terrain d’essai privilégié.
Cap Draa, laboratoire du combat robotisé
L’exercice s’est déroulé dans le cadre d’African Lion 2026, la plus importante manœuvre annuelle du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), conduite du 20 avril au 8 mai sur plusieurs sites au Maroc, en Tunisie, au Ghana et au Sénégal. Des soldats du 173e brigade aéroportée américaine et de la 7e brigade du génie, ainsi que des Marines du 2e bataillon du génie de combat, ont participé aux scénarios menés à Cap Draa, dans le désert du Sahara marocain.
C’est là qu’est intervenu le partenaire industriel Overland AI, qui a déployé deux véhicules terrestres autonomes de sa gamme ULTRA. Ces engins ont réalisé des missions coordonnées de brèche, d’appui-feu et de couverture défensive, en coordination directe avec les forces américaines sur le terrain d’entraînement de Cap Draa. Concrètement, un premier véhicule équipé d’une tourelle télé-opérée a fourni un appui-feu à distance lors d’une contre-attaque simulée, tandis qu’un second, muni d’un système de franchissement d’obstacles, a ouvert une brèche dans des réseaux de barbelés aux côtés de l’infanterie à pied. Dans un scénario défensif distinct, un véhicule ULTRA a également largué des munitions de type XM204 pour façonner des obstacles de terrain.
L’idée directrice est simple : faire porter aux machines le risque initial de contact, avant que les soldats n’entrent dans la zone de danger. Selon l’expert marocain Abdelhamid Harifi, cité par Médias24, African Lion 2026 a introduit pour la première fois des robots dans la logistique de combat ainsi que des cibles robotisées mobiles à Cap Draa, un dispositif jugé précieux car il confronte directement les soldats aux réalités du terrain et du stress opérationnel.
Une intelligence artificielle au cœur du commandement
L’autre nouveauté de cette édition tient moins aux machines elles-mêmes qu’à la manière dont elles sont pilotées. Pour la première fois dans l’histoire de l’exercice, le commandement et le contrôle ont été assistés par des systèmes d’intelligence artificielle, ce qui a permis de raccourcir sensiblement le cycle de décision et la chaîne d’engagement des cibles. Le commandement SETAF-AF, qui chapeaute les forces américaines en Afrique, a résumé l’objectif en expliquant vouloir transformer l’innovation technologique en capacité réellement opérationnelle.
Cette approche s’inscrit dans un mouvement de fond observé depuis plusieurs années sur ce théâtre. Dès 2024, l’exercice Arcane Thunder, organisé près d’Agadir, avait permis à la 2e Force opérationnelle multidomaine (2nd MDTF) de l’armée américaine de tester, avec les Forces armées royales, des outils de détection et de neutralisation électronique. La mission de cette unité consiste à traquer les radars et émetteurs radio ennemis, à les localiser précisément, puis à les neutraliser, soit temporairement à l’aide de brouilleurs embarqués sur drones, soit de façon permanente par des moyens létaux. L’exercice mobilisait notamment deux types de drones à voilure fixe : le Kraus Hamadi Aerospace K-1000, un appareil solaire capable de rester en vol plusieurs jours, et le Shield AI V-BAT, plus lourd mais doté d’un décollage et d’un atterrissage verticaux ne nécessitant aucune piste. Les données de guerre électronique étaient déjà partagées en quasi temps réel entre unités américaines et marocaines via le logiciel WinTAK, une version civile du système tactique utilisé par l’armée américaine.
L’essai de 2026 à Cap Draa marque donc moins une rupture qu’un prolongement : il fait passer cette logique de détection électronique à des opérations physiques d’assaut et de franchissement.
Le Maroc, futur hub régional de la guerre robotisée
Ce basculement s’accompagne d’un projet plus structurant encore : la création, sur le sol marocain, d’un centre régional de formation aux systèmes aériens sans pilote destiné à l’ensemble du continent. L’annonce a été faite en mars 2026 par le général Christopher Donahue, commandant des forces américaines pour l’Europe et l’Afrique, lors du 13e Sommet des forces terrestres africaines à Rome. Ce sommet a rassemblé environ 300 participants venus de 47 pays pour discuter des défis sécuritaires et de l’intégration des nouvelles technologies sur le continent. Le général Donahue a présenté ce futur centre comme une capacité durable, appelée à essaimer ensuite vers d’autres régions d’Afrique une fois son efficacité démontrée.
Une première phase pilote, réunissant une quinzaine de participants, a été intégrée à African Lion 2026. Cette académie de formation aux drones, la première du genre à réunir plusieurs nations, s’est achevée avec la clôture de l’exercice et constitue le premier jalon vers un centre régional permanent au Maroc. Le choix du Royaume ne doit rien au hasard : le pays dispose d’un spectre électromagnétique dégagé et d’un espace aérien peu encombré, des conditions d’entraînement jugées difficiles à reproduire ailleurs. Le projet a depuis franchi une étape institutionnelle supplémentaire : début juin, la commission des forces armées de la Chambre des représentants américaine a explicitement mentionné ce centre dans sa version du budget de la défense pour 2027, tout en demandant au Pentagone de détailler sa stratégie de formation aux drones pour les partenaires africains.
Cette montée en puissance coïncide avec le développement de l’industrie de défense marocaine elle-même. Le Maroc a délivré en 2025 des licences pour dix projets de drones représentant plus de 260 millions de dollars, avec l’ambition de bâtir une base industrielle nationale capable d’équiper l’armée marocaine tout en exportant vers la région. Parmi les réalisations de cette filière naissante figure l’Atlas Istar, premier drone militaire conçu et fabriqué au Maroc, développé par la société Aerodrive Engineering Services pour des missions de surveillance et de renseignement.
Quelques repères chronologiques permettent de mesurer la trajectoire suivie sur ce théâtre :
- Août 2024 : exercice Arcane Thunder à Agadir, premiers essais de guerre électronique avec la 2e MDTF américaine.
- Mars 2026 : annonce par le général Donahue d’un centre régional de formation aux drones au Maroc, lors du sommet de Rome.
- 20 avril – 8 mai 2026 : African Lion 2026, avec première académie multinationale de drones.
- 4 mai 2026 : essai d’assaut robotisé intégré à Cap Draa, avec les véhicules ULTRA d’Overland AI.
- Juin 2026 : le projet de centre régional entre dans le processus budgétaire du Congrès américain.
Un partenariat technique plutôt qu’un engagement direct
Ce que ces exercices successifs dessinent, c’est moins l’image d’une armée américaine se substituant aux forces locales qu’un modèle de transfert progressif de capacités. La doctrine mise en avant par les responsables américains consiste à confier aux systèmes autonomes les missions initiales les plus exposées — reconnaissance, déminage, identification de menaces — pour préserver les soldats, humains et marocains, engagés ensuite dans la phase décisive. Cette logique doit beaucoup aux enseignements tirés du conflit en Ukraine, où la densité des capteurs et des moyens de frappe adverses a rendu les infiltrations classiques nettement plus coûteuses en vies humaines.
Pour Rabat, l’intérêt dépasse le seul entraînement conjoint. L’accès à ces technologies, couplé au développement d’une industrie nationale de drones, s’inscrit dans une volonté affichée de réduire la dépendance du Royaume aux fournisseurs étrangers d’armement. Reste que plusieurs inconnues demeurent : le calendrier précis d’ouverture du centre régional n’est pas encore fixé, son financement reste soumis à l’arbitrage du Congrès américain, et l’intégration annoncée de modules de guerre électronique au programme régional de formation, évoquée pour la suite de l’année, n’a pas encore été confirmée dans le détail par les autorités concernées. C’est sur ces points que se jouera, dans les prochains mois, la concrétisation — ou non — de ce partenariat technologique entre Washington et Rabat.
FAQ
Que s’est-il passé exactement à Cap Draa le 4 mai 2026 ?
Des véhicules terrestres autonomes ULTRA d’Overland AI ont mené, aux côtés de troupes américaines et marocaines, des missions coordonnées de brèche et d’appui-feu lors d’un exercice de combat simulé.
Le Maroc va-t-il accueillir un centre militaire américain permanent ?
Un centre régional de formation aux drones a été annoncé pour le Maroc en mars 2026, mais son financement et son calendrier d’ouverture restent soumis à l’examen du Congrès américain.
Ces robots remplacent-ils les soldats ?
Non : la doctrine présentée par les responsables américains vise à confier aux systèmes autonomes les missions initiales les plus risquées, pour réduire l’exposition des troupes humaines, et non à les remplacer.
Quel est le lien avec l’exercice Arcane Thunder de 2024 ?
Arcane Thunder, mené près d’Agadir en 2024, avait testé des outils de détection électronique. L’essai de 2026 à Cap Draa prolonge cette logique en l’appliquant à des opérations physiques d’assaut.