Les dernières projections du Fonds monétaire international apportent un élément de réponse chiffré, et il mérite qu’on s’y arrête sans céder à l’excès inverse, celui du catastrophisme.
Une trajectoire baissière déjà entamée
Selon les données du FMI, les réserves officielles brutes de change de l’Algérie s’élevaient à 68,9 milliards de dollars en 2024. L’institution les estime tombées à 51 milliards de dollars en 2025, soit une contraction déjà substantielle sur une seule année.
La suite de la trajectoire projetée par le Fonds ne s’inverse pas : 46,5 milliards de dollars attendus en 2026, 41 milliards en 2027, 33,4 milliards en 2028, 27,8 milliards en 2029, puis 23,5 milliards en 2030 et 19,8 milliards de dollars en 2031. Mis bout à bout, ces chiffres dessinent un recul d’environ 61 % entre 2025 et 2031, et de plus de 71 % par rapport au sommet de 2024.
Ce que ces montants représentent réellement
Un chiffre absolu, aussi impressionnant soit-il, ne dit pas grand-chose seul. C’est pourquoi les économistes du FMI raisonnent aussi en mois de couverture des importations, un indicateur classique de la résilience extérieure d’une économie. Et c’est là que la projection devient plus parlante.
En 2023, les réserves algériennes couvraient 15,6 mois d’importations de biens et services. En 2024, cette couverture était encore de 11,1 mois. Selon le FMI, elle tomberait à seulement 3,3 mois en 2031, rapportée aux importations de l’année suivante.
C’est ce chiffre qui a donné naissance à la formule médiatique reprise dans certains commentaires : « après Tebboune, seulement trois mois ? ». Il convient toutefois d’en préciser le sens exact. Cette expression ne signifie pas que l’économie algérienne s’arrêterait mécaniquement au bout de trois mois. Elle traduit plutôt l’idée que le coussin financier extérieur du pays, confortable pendant la décennie précédente, deviendrait structurellement étroit face aux besoins d’une économie qui reste dépendante d’importations stratégiques, qu’il s’agisse de biens alimentaires, de biens d’équipement ou de produits manufacturés.
Pourquoi 2029, puis 2031, sont des dates qui comptent
Le choix de l’horizon 2031 dans les projections du FMI n’est pas anodin pour la lecture politique qu’en font certains observateurs. Abdelmadjid Tebboune a été réélu en septembre 2024 pour un second mandat, dont le terme normal se situe en 2029. L’année 2031 correspond donc à deux ans après la fin théorique de ce mandat, une période où les marges de manœuvre budgétaires héritées des années précédentes auraient eu le temps de se réduire davantage encore si la trajectoire projetée se confirmait.
Il est important de le souligner : l’analyse du FMI porte sur une trajectoire macroéconomique, pas sur un jugement politique. Elle s’inscrit dans l’exercice classique de surveillance multilatérale que mène l’institution auprès de ses pays membres, sur la base d’hypothèses de croissance, de cours des hydrocarbures et de politiques budgétaires qui peuvent, par définition, évoluer d’ici là.
Les mécanismes derrière l’érosion des réserves
Le FMI attribue cette dynamique à un creusement marqué du déficit du compte courant algérien en 2025. Les importations ont continué de progresser, tandis que les exportations d’hydrocarbures, colonne vertébrale des rentrées en devises du pays, se sont contractées. Cette combinaison s’est traduite par d’importantes pertes de réserves, et le Fonds anticipe la persistance de déficits courants sur l’ensemble de la période de projection, et non un épisode ponctuel.
Cette érosion des réserves s’accompagne d’une autre évolution, moins souvent commentée mais tout aussi significative : celle de la dette publique. Le FMI projette une progression de la dette publique brute d’environ 48 % du PIB en 2024 à 79 % en 2031. L’institution évoque également un épuisement progressif des coussins budgétaires accumulés lors des périodes de prix élevés des hydrocarbures, des besoins de financement croissants pour l’État, et un recours accru au financement direct par la Banque d’Algérie.
Ce que contiennent réellement les réserves de change
Une question mérite d’être posée avec prudence, car elle est souvent négligée dans les commentaires rapides sur le sujet : que recouvrent précisément ces dizaines de milliards de dollars ? Un montant de réserves officielles ne correspond pas nécessairement à des liquidités immédiatement mobilisables. Les réserves d’une banque centrale peuvent inclure des dépôts en devises, des titres étrangers liquides et d’autres actifs financiers dont le degré de disponibilité varie.
À ces réserves de change s’ajoute, séparément, l’or monétaire détenu par la Banque d’Algérie, estimé à environ 173,56 tonnes selon les dernières données disponibles. Sur ce point, une nuance méthodologique s’impose : les métadonnées du FMI concernant l’Algérie indiquent que les réserves brutes sont présentées hors or monétaire, celui-ci étant comptabilisé à part. Mais cette fiche méthodologique, telle qu’elle est actuellement accessible, n’a pas été mise à jour depuis 2011, et le Fonds précise qu’il n’existe pas, en dehors de ce document, de notes méthodologiques détaillées expliquant la préparation des statistiques de réserves algériennes.
Cette zone d’ombre méthodologique alimente une interrogation légitime sur la transparence de la composition exacte des réserves de la Banque d’Algérie, et sur la part de ces actifs réellement mobilisable à court terme en cas de choc externe.
Quelques repères chiffrés pour resituer l’ensemble de la trajectoire :
- 2024 : 68,9 milliards de dollars de réserves, soit 11,1 mois d’importations
- 2025 : 51 milliards de dollars projetés
- 2027 : 41 milliards de dollars projetés
- 2029 : 27,8 milliards de dollars projetés, fin théorique du second mandat de Tebboune
- 2031 : 19,8 milliards de dollars projetés, soit 3,3 mois d’importations
Quels enjeux pour la suite
Si cette trajectoire venait à se confirmer, elle poserait à l’Algérie plusieurs défis structurels simultanés : une marge de manœuvre budgétaire réduite pour absorber un choc externe, une dépendance persistante aux revenus des hydrocarbures dans un contexte de transition énergétique mondiale, et une dette publique en hausse rapide qui limiterait les options de financement à moyen terme. Ces éléments ne préjugent pas d’une crise inéluctable, mais ils dessinent une fenêtre de vulnérabilité accrue à l’horizon de la prochaine décennie, à laquelle les autorités algériennes devront apporter une réponse, que ce soit par la diversification des exportations, la maîtrise des importations ou une réforme des mécanismes de financement public.
FAQ
Les réserves de change algériennes vont-elles s’épuiser complètement d’ici 2031 ?
Non. Le FMI ne projette pas un épuisement total, mais une baisse continue, à 19,8 milliards de dollars en 2031, soit un niveau de couverture des importations nettement réduit par rapport aux années précédentes.
Que signifie exactement « 3,3 mois d’importations » ?
Cela indique que les réserves projetées pour 2031 permettraient de couvrir 3,3 mois des importations de biens et services attendues l’année suivante, contre plus de 15 mois en 2023.
L’or détenu par l’Algérie est-il inclus dans ces réserves de change ?
Selon la méthodologie du FMI, non : les réserves brutes sont présentées hors or monétaire, qui est comptabilisé séparément. L’Algérie détient par ailleurs environ 173,56 tonnes d’or monétaire.
Ces projections constituent-elles un jugement politique sur le mandat de Tebboune ?
Non. Il s’agit d’une projection macroéconomique du FMI fondée sur des hypothèses de croissance, de prix des hydrocarbures et de politiques budgétaires, qui peuvent évoluer d’ici 2031.