Aucun projet de ce type n’a été annoncé officiellement à ce jour, à ma connaissance. C’est précisément pour cela que le sujet mérite d’être posé. Au Maroc, la formation des ingénieurs d’État destinés au secteur de la défense s’appuie sur plusieurs institutions militaires de haut niveau. L’École Royale de l’Air (ERA) de Marrakech prépare ainsi des ingénieurs d’État spécialisés dans le domaine aéronautique et les systèmes militaires, tandis que l’École Royale Navale (ERN) de Casablanca forme des officiers ingénieurs experts en génie maritime, énergie, télécommunications et systèmes navals. De son côté, bien qu’essentiellement axée sur le commandement et les sciences militaires, l’Académie Royale Militaire (ARM) de Meknès propose également des cursus scientifiques et techniques de pointe pour l’encadrement des forces armées.
Un contexte qui change d’échelle
Le Royaume a longtemps été un acheteur d’équipements. Ce modèle évolue. La loi 10.20, relative aux matériels et équipements de défense et de sécurité, a été complétée par un décret d’application adopté en Conseil des ministres le 28 juin 2021. Elle ouvre la voie à des opérateurs marocains et à des investisseurs étrangers dans l’industrie militaire.
Un mécanisme de compensation industrielle, prévu par le décret 2.22.431 sur les marchés publics, encourage les entreprises qui contractent avec l’Administration de la défense nationale à investir et à transférer des technologies sur place. Deux zones d’accélération industrielle dédiées à la défense sont par ailleurs en cours d’aménagement, en application du décret 2.23.925. C’est ce qu’a détaillé le ministre délégué Abdellatif Loudiyi lors de la présentation du budget sectoriel.
L’enveloppe financière suit. Le projet de loi de finances 2026 prévoyait plus de 157 milliards de dirhams pour la défense, soit environ 15,7 milliards de dollars selon la presse économique africaine. Le budget 2025 s’établissait à 133 milliards et celui de 2024 à 124 milliards. Hespress titre déjà sur un budget de plus de 190 milliards de dirhams dans le projet de loi de finances 2027. Je n’ai pas pu en vérifier le détail, et ce chiffre appelle donc la prudence.
Ce que l’actualité récente révèle
En juin 2026, en marge du salon Eurosatory, les Forces Armées Royales ont signé un partenariat avec Harmattan AI, entreprise spécialisée dans les systèmes de défense autonomes. L’entreprise, fondée en 2024 par le Franco-Marocain Mouad M’Ghari, a été valorisée à 1,4 milliard de dollars après une levée de fonds de 200 millions de dollars en janvier 2026, d’après la presse spécialisée.
Selon le communiqué de l’entreprise, l’accord repose sur trois piliers : des capacités de fabrication au Maroc, un centre de recherche et développement en intelligence artificielle appliquée à la défense, et des partenariats avec des établissements d’enseignement supérieur et de recherche marocains.
Le troisième pilier est celui qui m’intéresse. Un responsable marocain de l’entreprise a expliqué que le Maroc représente à ses yeux un immense réservoir d’ingénieurs. Une campagne de recrutement locale a été lancée, avec 23 postes ouverts au moment de l’annonce selon Médias24. Des industriels émiratis se sont aussi déplacés à Marrakech début octobre pour présenter leurs systèmes de défense.
Mon constat est simple. Les industriels arrivent avant les formations. Si rien n’est structuré, ils recruteront ailleurs ou formeront en interne, et la valeur ajoutée restera largement entre leurs mains.
Première raison, sécuriser la compétence plutôt que la louer
Un transfert de technologie qui ne s’accompagne pas d’un transfert de compétences reste un simple assemblage. Fabriquer sous licence ne suffit pas. Il faut comprendre, adapter, réparer et faire évoluer les systèmes. Cela suppose des ingénieurs formés à l’électronique embarquée, aux systèmes autonomes, à la guerre électronique, à la cybersécurité, aux matériaux et à la propulsion.
Le Maroc compte d’excellentes écoles généralistes. L’École Mohammadia d’ingénieurs, fondée en 1959 à Rabat, reste la plus ancienne du pays. Mais aucune ne propose, à ma connaissance, un cursus complet dédié aux technologies de défense, avec des laboratoires sécurisés et des liens organiques avec les forces armées.
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Deuxième raison, retenir les talents
Un ingénieur marocain qualifié en intelligence artificielle ou en robotique reçoit des offres de l’étranger. Si la filière défense n’offre ni parcours attractif ni perspectives de carrière claires, les meilleurs profils partiront ou iront au privé. Une grande école adossée à des programmes concrets, avec des contrats de recherche et un accès à des projets réels, peut inverser cette logique.
Troisième raison, la souveraineté a un coût humain
Le discours officiel parle d’autonomie stratégique. Elle ne se décrète pas. Elle repose sur des équipes capables de maintenir un système sans dépendre d’un fournisseur étranger pour chaque mise à jour logicielle. Les analystes du secteur rappellent d’ailleurs que cette dépendance expose les États aux décisions politiques de leurs fournisseurs. La formation est donc un enjeu stratégique à part entière, au même titre que l’acquisition d’équipements.
Quatrième raison, un levier économique et civil
Les technologies de défense irriguent le civil : aéronautique, spatial, télécommunications, cybersécurité, énergie. Le Maroc a déjà investi dans ces secteurs. Une école de haut niveau pourrait alimenter l’ensemble de cet écosystème. Elle attirerait aussi des programmes de recherche conjoints et des start-up. Des projets d’écoles d’ingénieurs consacrées au numérique et à l’IA ont d’ailleurs été évoqués ces derniers mois par la presse spécialisée, ce qui montre que l’idée de pôles d’excellence progresse.
Les chiffres clés à retenir
- 157 milliards de dirhams : budget de défense prévu pour 2026, contre 133 milliards en 2025 et 124 milliards en 2024 (projets de loi de finances, relayés par la presse marocaine).
- 10 projets, 260 millions de dollars : investissements industriels de défense présentés par le ministre Loudiyi en novembre 2025.
- 2 zones d’accélération industrielle dédiées à la défense (décret 2.23.925).
- 3 piliers dans l’accord avec Harmattan AI : production, R&D en IA, partenariats universitaires.
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Les objections qu’il faut entendre
Je serais malhonnête de ne présenter qu’un côté. Plusieurs arguments méritent d’être pesés.
Le premier est la duplication. Pourquoi ne pas renforcer les écoles existantes, par des options spécialisées et des chaires industrielles, plutôt que d’en créer une nouvelle ? C’est une position défendable, plus rapide et moins coûteuse. Elle risque pourtant de diluer la spécialisation et de limiter l’accès aux environnements classifiés.
Le deuxième est le risque de dépendance. Si l’école se construit surtout autour de partenaires étrangers, le contenu des programmes pourrait suivre leurs priorités commerciales. La gouvernance pédagogique doit rester nationale.
Le troisième est éthique et diplomatique. Former des ingénieurs à des systèmes autonomes armés soulève des questions que les pays développés eux-mêmes n’ont pas résolues : encadrement de l’usage, responsabilité, contrôle humain. Une école de ce type devrait, selon moi, intégrer ces enjeux dans ses cursus.
Enfin, le contexte régional pèse. Plusieurs médias lient la hausse des budgets aux tensions avec l’Algérie. Une institution de cette nature serait donc lue aussi comme un signal stratégique, avec les risques d’escalade que cela suppose.
À quoi pourrait ressembler cette école
Voici ce que je proposerais, en précisant qu’il s’agit d’une vision personnelle et non d’un projet officiel. Un statut de grande école publique, sous tutelle conjointe de l’Enseignement supérieur et de l’Administration de la défense nationale. Un recrutement par concours, ouvert aux civils comme aux militaires. Des laboratoires partagés avec l’industrie, mais une direction académique indépendante. Un tronc commun en mathématiques, systèmes embarqués, IA et cybersécurité, avec des spécialisations ensuite. Et un module obligatoire d’éthique et de droit des conflits armés.
Une question de calendrier…
Le Maroc construit sa base industrielle de défense à grande vitesse. La question n’est plus de savoir s’il faut former des ingénieurs pour ce secteur, mais où, comment et sous quelle gouvernance. Créer une grande école est une option parmi d’autres, et je défends que c’est la plus cohérente à long terme. Reste à savoir si les décideurs choisiront de bâtir cette compétence maintenant, ou de la découvrir en manque dans cinq ans.
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FAQ
Le Maroc a-t-il annoncé la création d’une école d’ingénieurs de défense ?
À ma connaissance, non. Aucune annonce officielle n’a été relevée à ce jour. Les partenariats récents, comme celui avec Harmattan AI, évoquent seulement des liens avec l’enseignement supérieur.
Quelles écoles forment aujourd’hui des ingénieurs marocains pour ce secteur ?
Les écoles généralistes, comme l’École Mohammadia d’ingénieurs ou les ENSA, fournissent l’essentiel des profils. Aucun cursus public dédié à la défense n’est clairement identifié.
Pourquoi la formation est-elle liée à la souveraineté ?
Parce qu’une industrie qui dépend d’ingénieurs étrangers pour la maintenance et l’évolution de ses systèmes reste vulnérable aux décisions de ses fournisseurs.
Quels sont les risques d’un tel projet ?
Duplication avec l’existant, dépendance à des partenaires étrangers, questions éthiques sur les systèmes autonomes et lecture politique dans un contexte régional tendu.