Ce qui se joue n’est pas seulement le remplacement de cellules vieillissantes ; c’est la manière dont un pays comme le Maroc peut ancrer localement une partie de la chaîne de valeur aéronautique tout en modernisant ses forces, et comment un constructeur sud-coréen cherche à transformer une opportunité régionale en plateforme d’exportation durable.
Le contexte de la modernisation des forces royales air
Les Forces royales air marocaines (FRA) opèrent depuis la fin des années 1970 une flotte d’Alpha Jet E franco-allemands, acquis à hauteur de vingt-quatre exemplaires entre 1979 et 1981. Ces biplaces, basés notamment à Meknès, ont servi à la fois à la formation avancée des pilotes et à des missions d’attaque légère. Selon les inventaires ouverts les plus récents, une vingtaine d’appareils resteraient en service. Parallèlement, les FRA maintiennent une vingtaine de F-5E/F Tiger II, des chasseurs légers américains dont l’âge et les capacités limitées posent la question de leur relève.
Cette nécessité de renouvellement s’inscrit dans un programme plus large de modernisation. Les FRA disposent déjà de vingt-trois F-16 Block 52 (ou Block 52+) et attendent vingt-cinq F-16 Block 72 supplémentaires, commandés dans le cadre d’une vente militaire étrangère américaine approuvée en 2019 pour un montant estimé à environ 3,8 milliards de dollars. Lockheed Martin a annoncé début octobre le premier vol du premier exemplaire marocain (un biplace F-16D) sorti de sa chaîne de Greenville, en Caroline du Sud. Ces derniers mois, les FRA ont également reçu des hélicoptères d’attaque AH-64 Apache et des avions de transport C295.
Dans ce tableau, un avion d’entraînement avancé et de combat léger doit permettre à la fois de former les futurs pilotes de F-16 et d’assurer des missions d’appui ou de combat à moindre coût que les chasseurs lourds. Plusieurs constructeurs se positionnent ; le FA-50 de Korea Aerospace Industries (KAI) figure parmi les options les plus visibles ces dernières semaines.
De Marrakech à Sacheon, la cour de KAI
KAI a effectué sa première participation au Marrakech Airshow, tenu du 7 au 10 octobre 2026 sur la base des Forces royales air. Seule entreprise sud-coréenne présente, le groupe avait réservé un espace dédié au FA-50, dans le cadre du programme d’acquisition d’avions d’entraînement avancé des FRA. Des responsables gouvernementaux et militaires marocains, parmi lesquels Abdellatif Loudiyi, ministre délégué chargé de l’administration de la défense nationale, ainsi que des cadres des Forces armées royales et des FRA, ont visité le stand. KAI a également multiplié les entretiens avec des délégations du Qatar, des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite.
Le 8 octobre, KAI a signé un protocole d’accord avec deux sociétés marocaines : Maintenance Aero Maroc, spécialisée dans la maintenance, la réparation et la modernisation d’aéronefs militaires, et Sabca Maroc, active dans l’assemblage d’aérostructures. Le texte porte sur une coopération industrielle autour d’une offre de la famille T-50 aux FRA. Les trois entreprises y voient un moyen d’« ouvrir la voie à de nouvelles discussions et à une collaboration potentielle » au service de l’industrie aéronautique et de défense du royaume. Un autre protocole a été signé avec l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE) et le groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales (GIMAS), visant à explorer des partenariats industriels et le développement de fournisseurs locaux. Aucun de ces accords ne comporte de commande, de nombre d’appareils, de calendrier ou de montant.
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Deux semaines plus tard, le 23 octobre, KAI a ouvert ses chaînes d’assemblage de Sacheon, dans le sud de la Corée du Sud, à des représentants marocains invités à sa journée de prospection internationale, la « KAI Day ». Le constructeur avait convié les délégations de quatorze pays, parmi lesquels le Maroc, les États-Unis, les Philippines, la Pologne, les Émirats arabes unis et la Roumanie. Quelque quatre-vingts délégués étrangers ont parcouru les ateliers et examiné en grandeur réelle le chasseur léger FA-50, le chasseur KF-21 Boramae, l’hélicoptère d’assaut amphibie MAH et l’hélicoptère armé léger LAH. Une large part a été consacrée aux drones (MUCCA, AAP, ALE, CMMAV). Des responsables de l’armée de l’air sud-coréenne, de l’agence des programmes d’acquisition de défense (DAPA), de l’agence pour le développement de la défense (ADD) et de l’agence de technologie et de qualité de défense (DTaQ) étaient présents, ainsi que des cadres de Northrop Grumman, Safran et Rolls-Royce.
Cette journée s’est tenue en marge du salon aéronautique de Sacheon (22-25 octobre), qui accueillait une exposition internationale (GADEX) ouverte à 124 entreprises venues de 22 pays. KAI y a dévoilé son futur système de combat aérien (NACS), combinant appareils pilotés, drones et intelligence artificielle. Kim Yong-min, directeur des activités commerciales de KAI, avait qualifié le salon de Marrakech d’« occasion idéale » de faire valoir les performances du FA-50 et son expérience opérationnelle auprès des clients marocains et africains.
L’atout technique et industriel du FA-50
Dérivé de l’avion d’entraînement T-50 conçu avec Lockheed Martin, le FA-50 est un biplace supersonique monoréacteur capable d’assurer à la fois la formation avancée et des missions de combat léger. Il partage une part significative de son avionique, de ses systèmes de commande de vol et de ses interfaces d’armement avec le F-16. Cette parenté technique est l’argument principal avancé par KAI : elle faciliterait la transition des pilotes formés sur FA-50 vers les F-16 marocains et pourrait simplifier certains aspects de la logistique.
KAI s’appuie également sur son bilan à l’exportation. Plus de 140 appareils de la famille ont été livrés ou commandés à plusieurs pays, dont la Pologne (48 exemplaires dans le cadre d’un contrat d’environ 3 milliards de dollars), les Philippines (24 au total après une commande supplémentaire de 12 en 2025), la Malaisie (18) et d’autres opérateurs en Asie et au Moyen-Orient. Le constructeur met en avant la polyvalence de l’appareil et la rapidité de livraison observée dans certains contrats.
Sur le plan industriel, les protocoles signés à Marrakech visent précisément à ancrer une partie de l’activité au Maroc : maintenance, modernisation, voire assemblage de structures. Dans un pays qui développe depuis des années un écosystème aéronautique autour de Casablanca et d’autres sites, cette dimension d’offsets et de transfert de compétences constitue un levier potentiellement décisif. Les concurrents identifiés dans la presse spécialisée incluent notamment le M-346 Master de Leonardo, un biplace bimoteur conçu pour l’entraînement avancé et la simulation de missions.
- Flotte actuelle concernée : environ 19 à 22 Alpha Jet E (acquis à 24 entre 1979-1981) et environ 22 F-5E/F Tiger II.
- F-16 en service et en commande : 23 Block 52 (modernisation vers le standard Block 72 en cours ou prévue) et 25 Block 72 neufs commandés ; premier vol d’un exemplaire marocain début octobre 2026.
- Protocoles d’accord : signés le 8 octobre 2026 avec Maintenance Aero Maroc et Sabca Maroc (famille T-50) ; autre MoU avec AMDIE et GIMAS. Aucun contrat d’acquisition annoncé.
- Export FA-50 : plus de 140 appareils de la famille exportés ou commandés (Pologne, Philippines, Malaisie, etc.).
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Enjeux stratégiques et géopolitiques dans le bassin méditerranéen
Pour le Maroc, le choix d’un successeur aux Alpha Jet et, potentiellement, aux F-5 s’inscrit dans une logique de diversification des fournisseurs et d’autonomie industrielle relative. Le pays entretient un partenariat de défense étroit avec les États-Unis, illustré par les F-16, les Apache et d’autres programmes. L’arrivée d’un constructeur sud-coréen, lui-même partenaire de Lockheed Martin sur le T-50/FA-50, permettrait de rester dans l’écosystème technique américain tout en élargissant le cercle des fournisseurs. Dans un contexte régional marqué par les tensions avec l’Algérie et la question du Sahara occidental, la capacité à disposer rapidement d’appareils polyvalents, formés localement et soutenus par une industrie nationale, revêt une dimension opérationnelle concrète.
Du côté sud-coréen, le Maroc représente à la fois un marché d’Afrique du Nord et une porte d’entrée vers d’autres pays du Moyen-Orient et d’Afrique. La présence de délégations des Émirats, du Qatar et de l’Arabie saoudite à Marrakech, ainsi que l’invitation de plusieurs pays opérateurs ou prospects à Sacheon, montre une stratégie de portefeuille. KAI cherche à transformer des protocoles exploratoires en contrats, en misant sur l’ancrage industriel plutôt que sur une simple vente de plateformes.
Plusieurs points de vue coexistent. Pour les industriels marocains, les MoU ouvrent des perspectives de charge de travail et de montée en compétence. Pour les décideurs des FRA, la compatibilité avec le F-16 est un argument de poids, mais la décision finale dépendra du coût global (acquisition, formation, soutien), des performances comparées et des conditions industrielles. Les concurrents européens ou autres peuvent mettre en avant des offres alternatives en matière de simulation, de bimoteur ou de calendrier. Aucune source officielle marocaine n’a confirmé un choix ou même un calendrier de décision ; les protocoles restent, à ce stade, des cadres de discussion.
Perspectives ouvertes
Rien n’indique aujourd’hui qu’un contrat sera signé à court terme. Les événements de Marrakech et de Sacheon montrent cependant que KAI a engagé des moyens importants pour rester visible et pour associer des acteurs industriels marocains. La modernisation des FRA se poursuit sur plusieurs axes (chasseurs, hélicoptères, transport), et le segment entraînement avancé/combat léger constitue l’une des prochaines étapes visibles.
Ce qui se dessine, c’est moins une annonce imminente qu’une compétition ouverte où la qualité technique, le partage de risques industriels et l’alignement avec la flotte de F-16 pèseront. Dans un bassin méditerranéen où les budgets de défense restent contraints et où les partenariats se diversifient, le succès éventuel du FA-50 dépendra autant de la capacité de KAI à concrétiser ses protocoles que de la volonté marocaine de lier acquisition et développement industriel local.
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FAQ
Un contrat d’achat de FA-50 ou de T-50 a-t-il été signé avec le Maroc ?
Non. Les protocoles signés à Marrakech sont des accords de coopération industrielle exploratoire. Aucun nombre d’appareils, aucun montant et aucun calendrier n’ont été annoncés.
Pourquoi le FA-50 est-il présenté comme complémentaire des F-16 marocains ?
Parce qu’il a été développé avec Lockheed Martin à partir du T-50 et partage une partie importante de son avionique et de ses systèmes avec le F-16, ce qui peut faciliter la formation des pilotes et certains aspects de la maintenance.
Quels sont les principaux concurrents mentionnés pour le remplacement des Alpha Jet ?
La presse spécialisée cite notamment le M-346 Master de Leonardo. D’autres appareils d’entraînement avancé existent sur le marché, mais le FA-50 a bénéficié d’une visibilité particulière ces dernières semaines grâce à la présence active de KAI.