Dix entreprises ont rejoint la première cohorte de Women Forward. Ce programme est porté par la coopération allemande (GIZ) et l’association We4She. Son ambition tient en trois verbes : recruter davantage de femmes, favoriser leur évolution et lever les obstacles à leur progression. L’annonce pourrait passer pour une initiative de plus dans un paysage déjà fourni en chartes et en engagements. Je la lis autrement. Elle s’attaque à un point précis, le passage de la bonne intention à la pratique managériale, dans un pays où la participation des femmes à l’économie recule depuis vingt ans.
Un programme d’accompagnement plutôt qu’une charte de plus
Women Forward ne se présente pas comme un label. C’est un dispositif d’accompagnement personnalisé destiné à faire évoluer les pratiques organisationnelles et managériales. Il couvre quatre champs : le recrutement, la fidélisation des talents, le développement des compétences et les parcours professionnels. L’objectif affiché est de traduire les engagements des entreprises en mesures concrètes. Des échanges entre pairs doivent en outre permettre aux participants de partager leurs expériences.
La distinction est importante. Beaucoup d’entreprises signent des déclarations d’intention sans disposer des outils pour les appliquer. Il faut alors revoir les grilles de recrutement, repérer les ruptures de carrière, adapter l’organisation du travail et former l’encadrement intermédiaire. C’est ce travail de fond, souvent moins visible qu’une signature de charte, que le programme entend soutenir.
Dix entreprises issues d’un processus de sélection
Les dix entreprises ont été retenues après un appel à manifestation d’intérêt, puis un processus de qualification. Il s’agit de CIPLA, Sothema, Pharma 5, Burintel, Aishore, HPS, Holcim Maroc, Sonasid, Polydesign Systems et CEVA Logistics. Les organisateurs précisent que toutes sont déjà engagées dans des démarches en faveur de l’égalité professionnelle.
Ce choix a un double effet. Il garantit un point de départ commun et évite de tout reprendre à zéro. Il limite aussi la portée immédiate du programme : ce sont des entreprises déjà sensibilisées qui sont accompagnées, non celles qui n’ont encore rien entrepris. Le panel est par ailleurs diversifié, avec l’industrie pharmaceutique, les matériaux de construction, la sidérurgie, la logistique et les services technologiques. Il permettra de voir quelles pratiques se transposent d’un secteur à l’autre et lesquelles dépendent des métiers.
Un contexte marqué par un recul de l’activité féminine
Pour mesurer l’enjeu, il faut regarder les chiffres du Haut-Commissariat au Plan (HCP). Le taux d’activité des femmes est resté quasiment stable entre 2024 et 2025, de 19,1 % à 19 %, alors qu’il atteint 68,5 % chez les hommes. Autrement dit, moins d’une femme en âge de travailler sur cinq est active, c’est-à-dire en emploi ou à la recherche d’un emploi.
La tendance de long terme est plus préoccupante encore. En vingt ans, ce taux est passé d’environ 28 % à 19 %, alors même que le niveau de formation des femmes n’a cessé de progresser. Ce paradoxe est au cœur du sujet. Il ne s’agit pas d’un déficit de qualifications.
Les données du HCP sur les diplômées vont dans le même sens. Chez les femmes diplômées âgées de 25 à 59 ans, le taux d’activité était de 33,9 % en 2024, contre 92,1 % pour les hommes diplômés. Le HCP relève aussi que le taux d’activité est plus élevé chez les femmes divorcées que chez les femmes mariées ou célibataires, ce qui suggère le poids des situations familiales dans les trajectoires professionnelles.
Le chômage touche davantage les femmes. En 2025, le taux de chômage des femmes atteignait 20,5 % au niveau national et leur taux d’emploi 15,1 %. Plus de la moitié des femmes actives travaillent dans l’agriculture, souvent dans des exploitations familiales. Le segment du salariat qualifié, celui qui intéresse directement les entreprises de la cohorte, n’est donc qu’une partie du problème.
Ce que disent les chiffres clés
- Taux d’activité des femmes en 2025 selon le HCP : 19 %, contre 68,5 % pour les hommes.
- Taux d’emploi des femmes : 15,1 %.
- Taux de chômage des femmes : 20,5 %.
- Estimation du CESE : intégrer près de 1,7 million de femmes aujourd’hui inactives porterait leur taux d’activité à près de 35 % et augmenterait la valeur ajoutée nationale d’environ 13 %.
Pourquoi les entreprises sont directement concernées
Ces chiffres sont souvent présentés comme un sujet social. Ils sont aussi un sujet économique. La Banque mondiale considère la faible participation économique des femmes comme un défi structurel qui pèse sur les perspectives de croissance du Royaume, et lui consacre un chapitre de son cadre de partenariat 2026-2035. Le pays investit dans la formation des femmes, notamment dans le supérieur, mais n’en récolte pas tous les fruits sur le marché du travail.
Pour une entreprise, l’argument est concret. Dans des secteurs qui peinent à recruter certains profils techniques, ne pas retenir ses collaboratrices revient à perdre un investissement en formation et en expérience. Les ruptures de carrière après un mariage ou une naissance sont documentées par les études sur le sujet. Elles se jouent en partie dans l’organisation du travail, l’évaluation des performances, l’accès aux postes à responsabilité et la flexibilité offerte aux salariées. Ces leviers relèvent des directions des ressources humaines, ce qui explique le choix d’un programme centré sur les pratiques internes.
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Le rôle de We4She et le cadre du projet INEFF
Pour Soumaya Benjelloun, directrice générale de We4She, l’enjeu est de faire de l’égalité une priorité de management et de lever les freins à la progression des femmes. L’association mobilise plus d’une centaine d’entreprises autour de sa Charte de la diversité du genre. Elle a également élaboré un plaidoyer assorti de propositions pour faire évoluer le cadre législatif et réglementaire en faveur de l’égalité économique.
Women Forward s’inscrit dans le projet INEFF, consacré à l’inclusion économique des femmes dans les secteurs du futur au Maroc. Il est cofinancé par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement et par l’Union européenne. La GIZ le met en œuvre en partenariat avec le ministère de l’Inclusion économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences, avec l’appui de We4She. L’ambition est de renforcer la capacité des entreprises à recruter, faire évoluer et retenir davantage de femmes dans les secteurs porteurs de croissance.
Cette articulation entre coopération internationale, administration et réseau d’entreprises n’est pas anodine. Elle permet de relier les pratiques de terrain aux politiques publiques, et le plaidoyer de We4She sur le cadre légal en est le prolongement naturel.
Les limites à garder en tête
Il faut rester mesuré sur ce que peut accomplir une première cohorte de dix entreprises. Leur effet sur les statistiques nationales sera mécaniquement très limité. Les freins à l’activité des femmes ne sont pas seulement du ressort des employeurs : mobilité, services de garde, partage des tâches domestiques, disparités territoriales et poids de l’emploi agricole familial y jouent un rôle déterminant.
L’objectif national, lui, était ambitieux. La feuille de route du nouveau modèle de développement visait un taux d’activité féminin de 25 % en 2025 et de 45 % en 2035. Avec 19 % en 2025, l’écart avec la première échéance est net. Plusieurs économistes avaient d’ailleurs jugé cette cible difficile à atteindre à court terme.
Le programme a malgré tout une utilité. S’il documente des pratiques efficaces et les rend reproductibles, il peut servir de référence à d’autres employeurs. Les échanges entre pairs vont dans ce sens. Reste à savoir si les résultats seront suivis et rendus publics : le nombre de recrutements, la part de femmes aux postes d’encadrement, les taux de rétention. C’est à cette condition que l’on pourra juger Women Forward sur des faits plutôt que sur des déclarations.
Une question de méthode avant tout
Je retiens de cette annonce moins le nombre d’entreprises que l’approche. Women Forward part du constat que l’égalité professionnelle se construit dans les processus de recrutement, les promotions et le quotidien managérial. Les entreprises membres de la cohorte joueront un rôle de laboratoire. La question qui se posera ensuite est celle du passage à l’échelle : comment faire de ces pratiques une norme, y compris pour les petites et moyennes entreprises, qui forment l’essentiel du tissu économique marocain ?
FAQ
Qu’est-ce que Women Forward ?
C’est un programme d’accompagnement lancé le 15 octobre à Casablanca par la GIZ et l’association We4She. Il aide des entreprises à recruter, retenir et faire évoluer davantage de femmes.
Quelles entreprises participent à la première cohorte ?
Dix entreprises : CIPLA, Sothema, Pharma 5, Burintel, Aishore, HPS, Holcim Maroc, Sonasid, Polydesign Systems et CEVA Logistics. Elles ont été sélectionnées après un appel à manifestation d’intérêt.
Dans quel cadre s’inscrit le programme ?
Dans le projet INEFF, consacré à l’inclusion économique des femmes dans les secteurs du futur au Maroc. Il est cofinancé par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement et par l’Union européenne.
Quel est le taux d’activité des femmes au Maroc ?
Selon le HCP, il s’établissait à 19 % en 2025, contre 68,5 % chez les hommes.