Elle est budgétaire et administrative : qui achète, quoi, à qui, et selon quel calendrier. C’est le point de départ d’une note publiée par le think tank rabatî Global Governance & Sovereignty Foundation (GGSF) et la Fondation Konrad-Adenauer, dans le onzième numéro de leur série Morocco Radar. J’ai lu ce document avec attention, car il pose, mieux que beaucoup de discours officiels, les conditions concrètes d’une industrie de défense marocaine durable.
Un client unique, donc une responsabilité unique
Le constat des auteurs est simple. La base industrielle et technologique de défense du royaume en est à ses débuts, et elle n’a qu’un seul grand acheteur : les Forces armées royales (FAR). Ce qui signifie que la manière dont l’état-major et l’administration passent leurs commandes conditionne tout le reste.
Les ordres de grandeur donnent la mesure de cette responsabilité. D’après la note, la loi de finances 2026 attribue environ 73 milliards de dirhams à l’Administration de la défense nationale et autorise 157 milliards de dirhams de crédits d’engagement pluriannuels pour l’acquisition et la remise en état des équipements. C’est une manne considérable, mais l’essentiel de ces sommes continue de partir vers des fournisseurs étrangers.
La recommandation des deux fondations tient en une idée : réserver progressivement une part de ces commandes à des entreprises marocaines. Pas par patriotisme économique de façade, mais pour offrir aux nouveaux venus un volume régulier et une raison concrète de se mettre aux normes militaires, avant de leur demander davantage.
🇹🇷 La Turquie teste les drones kamikazes SİVRİSİNEK : des essaims coordonnés par IA, une portée annoncée de plus de 1 000 km et une navigation sans GPS. Une nouvelle démonstration de la guerre des drones autonomes.
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— Silicon Valley (@SiliconValleyMa) October 13, 2026
Ce que la Turquie nous enseigne
Je suis souvent méfiant envers les comparaisons internationales, qui effacent les différences de contexte. Celle-ci me paraît pourtant éclairante. Selon la note, l’armée turque a d’abord confié des commandes modestes à des entreprises locales, parfois des années avant que celles-ci ne commencent à exporter. Le marché intérieur a servi de école avant le marché mondial.
Le raisonnement vaut pour le Maroc, avec une nuance que j’ajouterais : la Turquie disposait d’un tissu industriel ancien et d’un appareil militaire de grande taille. Le Maroc part de moins loin qu’on ne le croit dans certains secteurs, mais de plus bas dans d’autres. La trajectoire turque est une source d’inspiration, pas un plan de route à décalquer.

Une cellule pour relier l’armée et l’industrie
Les auteurs proposent la création d’une petite cellule de défense industrielle, logée au sein d’une institution existante plutôt que bâtie de toutes pièces. Sa mission : traduire les besoins militaires de long terme en perspectives lisibles pour les industriels, afin qu’ils puissent investir en connaissance de cause. Elle servirait aussi de guichet aux entreprises désireuses de présenter leurs technologies ou d’accéder à des essais.
Le modèle n’est pas nouveau. La France a créé en 1961 l’organisme devenu la Direction générale de l’armement, qui accompagne chaque programme de l’expression du besoin jusqu’à la livraison. L’Arabie saoudite s’est dotée plus récemment d’une autorité chargée d’arrimer ses achats militaires au développement de son industrie locale. Je crois que c’est là le point le plus réaliste de la note : une structure légère, peu coûteuse, mais qui évite le dialogue de sourds entre les armées et les entreprises.
Des fondations déjà posées
Le Maroc n’avance pas à partir de rien. La loi 10-20, adoptée en 2020, a ouvert la fabrication de matériels de défense aux entreprises privées, sous régime de licences. Sur le terrain, des véhicules blindés sortent désormais d’une chaîne installée à Berrechid, près de Casablanca. Le groupe américain Lockheed Martin construit, avec ses partenaires, un centre de maintenance lourde d’avions militaires à Benslimane. Morocco Radar pose la bonne question : ces premières usines deviendront-elles une industrie pérenne ?
Côté foncier, l’Agence de logements et d’équipements militaires (ALEM) a fourni l’assise de deux zones d’accélération industrielle dédiées à la défense, approuvées en juin 2024 en conseil des ministres. MEDZ, filiale de la Caisse de dépôt et de gestion spécialisée dans les parcs industriels, y apporte son savoir-faire. Les deux acteurs ont créé à parité, en 2025, la Société de gestion des zones industrielles de défense (SGZID), à laquelle un décret a confié en novembre la concession des deux sites. Pour les entreprises titulaires d’une licence, cela signifie des emplacements dédiés et un gestionnaire unique.
Voici les repères chiffrés qui structurent le dossier :
- 73 milliards de dirhams alloués à l’Administration de la défense nationale dans la loi de finances 2026
- 157 milliards de dirhams de crédits d’engagement pluriannuels autorisés pour l’achat et la réparation des équipements
- Deux zones industrielles de défense approuvées en juin 2024, gérées par la SGZID
- Environ 2 500 emplois directs attendus des dix projets de défense autorisés
- Plus de 3 500 kilomètres de côtes à surveiller
La maintenance, un marché moins spectaculaire mais plus sûr
Je trouve que l’on parle trop peu de la maintenance, alors qu’elle représente probablement l’opportunité la plus immédiate. Un avion militaire reste en service trente ans ou davantage, et son entretien finit par coûter plus cher que son achat. La note souligne que cette demande existe, que de nouveaux contrats soient signés ou non, et que les dépôts peuvent réaliser l’essentiel du travail près des unités.
À Benslimane, MEDZ est associé à la coentreprise chargée d’entretenir les flottes de F-16 et de C-130 des Forces royales air. De nombreuses armées de l’air africaines exploitent le C-130, et un dépôt marocain pourrait à terme servir d’autres clients que les FAR. C’est un scénario d’exportation de services, plus modeste que la vente de matériel, mais bien plus accessible.
Des biens ordinaires, un agrément exigeant
Une armée consomme en masse des produits peu spectaculaires : uniformes, bottes, tentes, sacs, pneus, filtres, batteries, câbles. Les fournisseurs marocains du textile et de l’automobile fabriquent déjà des articles proches pour une clientèle civile. Le principal obstacle est l’agrément militaire : cahiers des charges stricts, traçabilité complète, une documentation que la plupart des fournisseurs civils n’ont jamais eu à produire. Autre limite, les ateliers de confection importent l’essentiel de leurs tissus, ce qui borne l’intérêt de cette voie dans le textile.
Le contexte international joue toutefois en faveur du royaume. Les industriels occidentaux de la défense cherchent de nouveaux fournisseurs, leurs chaînes d’approvisionnement, pensées pour le temps de paix, étant sous tension. L’exemple de l’aéronautique civile est parlant : il y a vingt ans, les usines marocaines fabriquaient des pièces simples, elles assemblent aujourd’hui des sous-ensembles complexes. La montée en gamme est possible, mais elle suppose un coût d’entrée plus élevé et le respect de règles de confidentialité et de contrôle des exportations nettement plus lourdes.
Naval et drones, les deux paris de la décennie
Le naval est le maillon faible. Les principaux bâtiments de la marine royale ont été construits dans des chantiers européens. L’Agence nationale des ports a lancé un appel d’offres pour la concession, sur 30 ans, du nouveau chantier naval de Casablanca. Son avenir dépendra des prochains achats de navires et de la part de la maintenance réalisée sur place.
Les auteurs ne se font pas d’illusions : frégates et sous-marins resteront importés. En revanche, les conflits récents ont montré le poids des drones navals et des capteurs maritimes, par exemple en mer Noire ou face aux attaques en mer Rouge, où des intercepteurs très coûteux ont été tirés contre des engins bien moins chers. Ces équipements reposent sur l’électronique et les matériaux composites, deux domaines où l’industrie civile marocaine est déjà active. Une commande de frégates qui ramènerait la maintenance à Casablanca offrirait un premier travail naval substantiel, tout comme un programme de surveillance ouvert aux fabricants locaux de drones et de capteurs.
Les petits drones assemblés à partir de composants civils offrent une autre porte d’entrée. Les chaînes de production coûtent bien moins cher qu’une usine aéronautique, et le débouché civil existe, de la cartographie agricole à l’inspection minière. La start-up Aerodrive Engineering Services a d’ailleurs signé en octobre 2024 une convention de financement de l’innovation avec le ministère de l’Industrie. L’argument souverain est de poids : une conception marocaine, même rudimentaire, peut être modifiée et exportée sans autorisation d’un gouvernement étranger.
Ce que j’en retiens
Cette note n’est pas un manifeste triomphaliste, et c’est précisément ce qui la rend utile. Elle décrit une industrie qui peut exister si l’État acheteur accepte d’être aussi un architecte : commandes planifiées, interlocuteur unique, financement adapté, formation et rétention des ingénieurs. Il convient de rappeler que ses auteurs sont des think tanks, dont les recommandations n’engagent pas les pouvoirs publics, et que d’autres analystes pourraient juger prioritaire de continuer à acheter à l’étranger les systèmes les plus complexes, pour des raisons d’efficacité opérationnelle.
La vraie question reste ouverte : le Maroc saura-t-il transformer ses premiers sites industriels en écosystème, ou en resteront-ils au stade de vitrines ? La réponse dépendra moins des annonces que de la discipline des carnets de commandes dans les années qui viennent.
FAQ
Qu’est-ce que Morocco Radar ?
C’est une série de notes d’analyse publiée par le think tank marocain GGSF avec la Fondation allemande Konrad-Adenauer. Le onzième numéro est consacré à la construction de l’industrie de défense du royaume.
Que prévoit la loi 10-20 de 2020 ?
Elle ouvre la fabrication de matériels de défense aux entreprises privées, dans un cadre de licences délivrées par l’État.
À quoi sert la SGZID ?
Cette société, créée à parité par l’ALEM et MEDZ en 2025, gère la concession de deux zones industrielles dédiées à la défense, afin d’offrir aux entreprises licenciées des sites dédiés sous un gestionnaire unique.
Pourquoi la maintenance est-elle considérée comme une opportunité ?
Parce qu’un appareil militaire reste en service trente ans ou plus et que son entretien coûte, sur la durée, davantage que son achat. Cette demande est stable et peut être servie localement.