Directeur général de la stratégie et de l’innovation de l’industrie de défense, il s’exprimait le 20 octobre 2026 devant le Nueva Economía Fórum à Madrid. Ses mots, rapportés par Europa Press et The Objective, dessinent une situation claire : l’Espagne a rompu avec Israël en septembre 2025, et elle en paie le prix opérationnel tout en observant son voisin marocain continuer d’acheter auprès des mêmes fournisseurs.
Le contexte est connu. Le gouvernement de Pedro Sánchez a qualifié les opérations israéliennes à Gaza de « génocide » et a imposé un embargo. Des contrats ont été annulés ou réorientés, parmi lesquels le système de lance-roquettes SILAM (dérivé du PULS israélien d’Elbit Systems, d’un montant de plusieurs centaines de millions d’euros), des missiles antichar Spike LR2 sous licence Rafael, et des pods de désignation laser Litening. L’objectif affiché est la « dépendance zéro ». Ivorra le reconnaît sans détour : « Nous avions une dépendance excessive. » Après le veto, c’est à l’industrie espagnole de « fabriquer les capacités » que fournissaient les entreprises israéliennes. « Cela affecte évidemment nos capacités, car certains systèmes complexes nécessitent du temps et de l’argent. »
Ce n’est pas une révélation pour qui suit les programmes. Pendant des années, des systèmes israéliens ou sous licence israélienne ont équipé ou complété des plateformes espagnoles : communications sur les blindés, systèmes d’artillerie, guidage pour les Eurofighter, entre autres. L’aveu d’Ivorra officialise ce que les industriels et une partie des militaires savaient déjà. La rupture n’est pas un simple geste diplomatique ; elle touche des chaînes d’approvisionnement, des maintenances et des évolutions technologiques.
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Le constat d’un responsable militaire
Ivorra insiste sur une distinction que beaucoup éludent. Acheter des produits n’équivaut pas à maîtriser la technologie. « On n’y parvient pas en achetant des produits, mais en les développant, en les faisant évoluer et en les entretenant », a-t-il expliqué. Il se déclare optimiste et voit dans cette contrainte une opportunité pour renforcer la production nationale. Les industriels espagnols disposeraient, selon lui, des compétences nécessaires pour remplacer progressivement ces technologies.
Le même responsable souligne toutefois un autre écart : celui qui sépare l’Espagne des États-Unis. Il le qualifie d’« immense ». Pour le réduire, il mise sur une coopération européenne renforcée. « C’est difficile à obtenir, mais au sein de l’Europe ce sera plus facile si nous collaborons tous », a-t-il indiqué. Il rappelle aussi que l’Espagne a atteint 2 % du PIB en dépenses de défense en 2025, un effort historique qui ouvre une fenêtre de réindustrialisation. La souveraineté technologique, pour lui, n’est pas un isolement : c’est savoir quelles capacités préserver, avec qui coopérer et dans quelles conditions garder la liberté d’action.
Ces propos arrivent alors que le ministère gère un large portefeuille de programmes spéciaux de modernisation. Ivorra a évoqué le calendrier de nouveaux programmes (défense antiaérienne, missiles) et la nécessité de simplifier les procédures de contractualisation, jugées trop lentes. Le message est pragmatique : la politique de rupture impose un coût en temps et en ressources, mais elle peut servir de levier si l’industrie nationale et européenne suit.
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Le contraste avec le voisin marocain
De l’autre côté du détroit, la trajectoire est inverse. Ivorra confirme que le réarmement marocain « est une réalité ». Rabat multiplie les acquisitions auprès des États-Unis et d’Israël. Selon les données du SIPRI pour la période 2021-2025, les États-Unis représentent environ 60 % des importations d’armes majeures du Maroc, Israël 24 % et la France 10 %. Le royaume est devenu le premier importateur africain sur cette période.
La coopération israélo-marocaine, accélérée après les accords d’Abraham, dépasse l’achat. Elle inclut désormais une dimension industrielle. Moroccan Military Industry, filiale d’Elbit Systems, prévoit de livrer dès mars 2027 les premières tourelles de combat fabriquées au Maroc pour équiper les blindés 8×8 assemblés localement (notamment avec le partenaire indien Tata). L’entreprise dispose de sites près de Casablanca et développe aussi des versions antidrones ainsi qu’une production de munitions. D’autres systèmes israéliens sont déjà en service ou en cours d’intégration : drones Hermes et Heron, système de défense aérienne Barak, lance-roquettes PULS, obusiers ATMOS, et des discussions avancées sur des munitions rôdeuses produites localement ou des systèmes comme le LORA.
- États-Unis : principal fournisseur (environ 60 % des importations 2021-2025, selon SIPRI).
- Israël : deuxième fournisseur (24 %), avec production locale croissante.
- Systèmes notables : drones, défense aérienne, artillerie, tourelles pour blindés à partir de 2027.
- Espagne : rupture totale en septembre 2025, remplacement progressif par solutions nationales ou européennes.
Ivorra a précisément distingué ces achats de la maîtrise technologique réelle. Le Maroc diversifie et industrialise ; l’Espagne doit reconstruire des capacités qu’elle avait externalisées.
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Les enjeux pour l’autonomie stratégique
Le sujet compte pour plusieurs raisons. D’abord stratégique : le détroit de Gibraltar reste un espace sensible. L’Espagne et le Maroc entretiennent des relations complexes, marquées par la coopération sur les migrations et la sécurité, mais aussi par des différends (Sahara occidental, Ceuta et Melilla). Une asymétrie technologique croissante n’est pas anodine, même si aucun scénario de confrontation ouverte n’est actuellement sur la table.
Ensuite économique et industriel. Remplacer des systèmes complexes coûte cher et prend du temps. Les alternatives européennes ou nationales (et parfois turques, selon certains rapports industriels) doivent être qualifiées, intégrées et maintenues. L’écart avec l’industrie américaine, que Ivorra qualifie d’immense, limite les options à court terme. La coopération européenne apparaît comme le levier le plus réaliste, à condition qu’elle produise des résultats concrets plutôt que des déclarations.
Politiquement, le dossier reste clivant. Pour le gouvernement et ses alliés, la rupture est une question de cohérence face à la situation à Gaza. Pour une partie de l’opposition et certains milieux militaires, elle fragilise des capacités sans équivalent immédiat et alors que le voisin continue d’accéder aux mêmes technologies. Les deux lectures coexistent dans les débats publics et industriels. Ivorra, de son côté, refuse le déni : l’impact existe, le temps et l’argent sont nécessaires, mais l’industrie nationale peut y répondre si les investissements et les procédures suivent.
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Perspectives ouvertes
Rien n’indique que Madrid reviendra rapidement sur son embargo. Les déclarations officielles maintiennent l’objectif de dépendance zéro, avec un remplacement « progressif ». Les programmes de modernisation avancent, et l’effort budgétaire de 2025 crée une fenêtre. Reste à savoir si les délais industriels correspondront aux besoins opérationnels, et si la coopération européenne parviendra à combler une partie de l’écart avec les États-Unis.
De l’autre côté, le Maroc poursuit une stratégie d’acquisition combinée à une montée en puissance industrielle locale, avec Israël et les États-Unis comme partenaires centraux. Cette divergence de trajectoires autour du détroit illustre un enjeu plus large : dans un environnement où les technologies duales et les systèmes complexes déterminent les capacités, l’autonomie ne se décrète pas. Elle se construit, se finance et se maintient. Les propos d’Ivorra ont le mérite de poser les termes sans euphémisme. La suite dépendra des choix industriels et budgétaires des prochains mois.
FAQ
Pourquoi l’Espagne a-t-elle rompu avec Israël en 2025 ?
En réaction aux opérations à Gaza, que le gouvernement a qualifiées de génocide. Un embargo permanent a été décidé, avec annulation ou réorientation de plusieurs contrats.
Quels systèmes espagnols étaient concernés ?
Principalement des programmes comme le SILAM (lance-roquettes), les missiles Spike LR2 et des pods Litening, entre autres équipements et maintenances.
Le Maroc produit-il déjà des équipements israéliens ?
Oui. Une filiale d’Elbit Systems livrera dès mars 2027 des tourelles fabriquées au Maroc pour des blindés assemblés localement. D’autres productions (munitions, drones) sont en cours ou prévues.
L’Espagne peut-elle remplacer rapidement ces technologies ?
Selon Ivorra, oui à terme, grâce aux compétences industrielles nationales, mais cela nécessite du temps et de l’argent pour les systèmes complexes. La coopération européenne est présentée comme un levier.