Entre juillet 2025 et juin 2026, la valeur des actifs crypto reçus au Maroc a atteint environ 14,6 milliards de dollars, selon le rapport 2026 sur la géographie des cryptomonnaies de l’entreprise. Ce volume place le pays en deuxième position en Afrique du Nord derrière l’Égypte (18,8 milliards), devant l’Algérie (8,1 milliards) et la Tunisie (3 milliards).
Le sujet compte parce qu’il révèle un décalage durable entre le cadre réglementaire officiel et l’activité réelle. Depuis novembre 2017, les autorités marocaines ont averti contre l’usage des cryptomonnaies comme moyen de paiement, citant la volatilité, l’absence de protection des consommateurs, les risques de fraude et les infractions au contrôle des changes. En avril 2022, Bank Al-Maghrib, l’AMMC et l’Office des Changes ont réaffirmé que les transactions en monnaies virtuelles restaient non réglementées et prohibées. Pourtant, les flux mesurés par Chainalysis persistent et, selon plusieurs reprises de presse se fondant sur les données du rapport, auraient progressé d’environ 15 % par rapport à la période précédente (autour de 12,7 milliards).
Le chiffre de 14,6 milliards
Chainalysis comptabilise la valeur des actifs ayant transité durant la période considérée. Le total inclut les flux vers les plateformes de services et les transferts directs entre portefeuilles personnels, y compris les transferts transfrontaliers. Chaque transaction n’est comptée qu’une seule fois à sa destination. L’activité liée aux plateformes de services est attribuée au pays de l’utilisateur selon les données de trafic web, et non au pays du siège social de la plateforme. En conséquence, l’activité attribuée au Maroc comprend des flux associés à l’utilisation de plateformes étrangères.
Ces 14,6 milliards ne représentent donc ni l’épargne en cryptomonnaies des Marocains, ni les sommes qu’ils ont consacrées à leur acquisition. Ils ne permettent pas non plus de calculer un pourcentage de population utilisatrice ni de répartir précisément l’activité entre investissement, négociation, transferts ou contrepartie en biens et services. Ils mesurent un volume de mouvement, pas une détention.
Chiffres clés de la région MENA selon Chainalysis
- Maroc : environ 14,6 milliards de dollars
- Égypte : 18,8 milliards
- Algérie : 8,1 milliards
- Tunisie : 3 milliards
- Turquie : 144,5 milliards (premier marché régional)
- Émirats arabes unis : 104,8 milliards (+32 %)
- Arabie saoudite : 50,5 milliards
- Total MENA : 443,3 milliards (−1,4 % par rapport aux 449,6 milliards de la période précédente)
La Turquie et les Émirats arabes unis représentent à eux seuls environ 56 % de l’activité régionale. Sans les Émirats, le repli des autres marchés régionaux aurait atteint 8,6 %. Seize des 24 marchés mesurables ont néanmoins enregistré une croissance. Au niveau mondial, malgré une baisse de moitié de la capitalisation boursière des cryptomonnaies, l’activité économique observée sur les réseaux blockchain n’a diminué que de 1,6 %, passant d’environ 9,5 billions de dollars à 9,4 billions.
Une activité qui continue dans un cadre encore restrictif
Le Maroc n’est pas un cas isolé dans la région. L’activité on-chain résiste souvent mieux que les prix. Au Maroc, elle coexiste avec un interdit formel sur l’usage comme moyen de paiement et avec des travaux de régulation en cours. Le projet de loi n° 42.25 relatif aux crypto-actifs a été publié en consultation publique fin octobre 2025. Il prévoit un cadre pour les plateformes de négociation, les prestataires de services sur actifs numériques et certains jetons, y compris des stablecoins, tout en excluant les monnaies numériques de banques centrales, les NFT et le minage. Ses objectifs affichés sont la protection des consommateurs, la prévention du blanchiment et des manipulations de marché, le soutien à l’innovation et le maintien de la stabilité financière.
Ce texte n’est pas encore entré en vigueur. Il figure parmi les priorités du projet de loi de finances 2027. Un groupe de travail national coordonné par Bank Al-Maghrib travaille sur le sujet depuis 2022, avec une assistance technique de la Banque mondiale et une référence aux standards européens MiCA. En décembre 2025, l’AMMC a organisé un séminaire de formation de quatre jours à Rabat en partenariat avec Chainalysis, auquel ont participé notamment Bank Al-Maghrib, le ministère de l’Économie et des Finances et d’autres institutions. L’objectif était de préparer les outils de supervision d’un marché potentiellement réglementé.
La collaboration avec Chainalysis pour la formation ne signifie pas que les institutions marocaines ont validé ou vérifié indépendamment le chiffre de 14,6 milliards, qui reste une estimation de l’entreprise d’analyse.
Enjeux économiques et stratégiques
Les flux crypto de 14,6 milliards sur douze mois se situent dans un ordre de grandeur comparable aux transferts de la diaspora. Ces derniers ont dépassé 10,5 milliards de dollars sur les neuf premiers mois de 2026, selon l’Office des Changes, en hausse de 11,3 % sur un an. Ils représentent historiquement autour de 7 % du PIB et constituent une source importante de devises étrangères sans endettement.
Une partie de l’activité crypto peut servir de canal alternatif ou complémentaire pour des transferts transfrontaliers, des achats en ligne ou une forme d’épargne hors du système bancaire traditionnel. Dans un pays où l’usage du cash reste élevé – les retraits par carte ont atteint 460 milliards de dirhams en 2025 selon Bank Al-Maghrib –, les crypto-actifs offrent à certains utilisateurs une liquidité et une rapidité que les circuits formels ne proposent pas toujours au même coût. Cela soulève des questions de contrôle des changes, de lutte contre le blanchiment et de protection des utilisateurs, précisément les motifs qui ont justifié la prudence des autorités depuis 2017.
D’un autre côté, un cadre réglementé pourrait canaliser une partie de cette activité vers des prestataires agréés, renforcer la supervision et éventuellement contribuer à l’inclusion financière ou à la diversification des instruments de financement. Bank Al-Maghrib étudie par ailleurs l’émission d’un dirham numérique. Le passage d’un régime d’interdiction de fait à un régime d’encadrement conditionnel est un choix politique et technique : il implique de définir les responsabilités entre l’AMMC (pour les prestataires et certains jetons) et la banque centrale (pour les stablecoins adossés), de fixer des exigences de capital et de conformité, et de gérer les risques systémiques sans étouffer l’innovation.
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Les comparaisons régionales montrent des trajectoires divergentes. Les Émirats arabes unis ont enregistré une croissance de 32 % grâce à un environnement de licences attractif pour les acteurs institutionnels et à un fort développement des flux B2B et P2P. La Turquie reste le premier marché en volume mais a connu une légère contraction dans un contexte de transition vers un régime de licences. L’Égypte dépasse le Maroc en volume absolu. Ces écarts illustrent que le volume de flux ne dépend pas seulement de la taille de la population ou du PIB, mais aussi de l’accès aux plateformes, de la demande de transferts et du cadre réglementaire perçu.
Pour aller plus loin
L’adoption éventuelle du projet de loi 42.25 en 2027, ou son report, déterminera si une partie de ces flux peut être intégrée dans un système supervisé ou si elle reste largement hors du radar formel. Les autorités ont déjà investi dans la formation et l’analyse des risques. Les utilisateurs et les intermédiaires, eux, ont déjà démontré une capacité d’adaptation. La question ouverte est de savoir dans quelle mesure un cadre réglementaire adapté peut transformer un volume mesuré en activité plus visible, plus sûre et potentiellement plus utile à l’économie formelle, sans créer de nouvelles frictions qui pousseraient les flux vers d’autres juridictions.
FAQ
Que représente exactement le chiffre de 14,6 milliards de dollars ?
Il s’agit de la valeur des actifs crypto reçus au Maroc (flux vers plateformes et transferts directs) entre juillet 2025 et juin 2026 selon Chainalysis. Ce n’est ni l’épargne détenue ni le montant dépensé pour acheter ces actifs.
Les cryptomonnaies sont-elles autorisées au Maroc ?
Leur usage comme moyen de paiement est formellement déconseillé et considéré comme non réglementé depuis 2017-2022. Un projet de loi (42.25) visant à encadrer les prestataires et certains jetons est en préparation et figure parmi les priorités de 2027, mais il n’est pas encore en vigueur.
Comment le Maroc se compare-t-il à ses voisins nord-africains ?
Il se situe derrière l’Égypte (18,8 milliards) et devant l’Algérie (8,1 milliards) et la Tunisie (3 milliards) selon les mêmes données Chainalysis.
Ces flux ont-ils un lien avec les transferts de la diaspora ?
Ils se situent dans un ordre de grandeur comparable aux remises officielles (plus de 10,5 milliards de dollars sur neuf mois en 2026), mais les données ne permettent pas de quantifier la part exacte qui pourrait correspondre à des transferts alternatifs.