On imagine volontiers la famille de Léonard de Vinci enracinée dans les collines toscanes, entre oliviers, vignes et actes notariés. Un document vieux de plus de six siècles invite à corriger cette image. Le 1er mai 1402, un marchand italien rédige une lettre depuis Alcudia, port de la côte méditerranéenne marocaine, situé près de l’actuelle Nador. Il s’appelle Antonio da Vinci, et il sera, cinquante ans plus tard, celui qui consignera la naissance de son petit-fils Léonard.
Une lettre écrite depuis la côte marocaine
Le texte est adressé à un responsable commercial installé à Majorque. Son auteur y rend compte de ses affaires à Fès, de ses achats et de ses échanges de marchandises. Il ne s’agit ni d’un récit de voyage ni d’un témoignage littéraire, mais d’une correspondance d’affaires, rédigée pour informer un partenaire et rassurer un donneur d’ordres.
Cette lettre est conservée dans les archives marchandes italiennes. Elle a été identifiée par le chercheur Alessandro Vezzosi, qui la met en lumière avec l’historienne Agnese Sabato. À leurs yeux, elle dévoile un pan longtemps ignoré de l’histoire familiale du génie de la Renaissance : Antonio di Ser Piero da Vinci n’était pas seulement un propriétaire terrien de Toscane, il avait aussi parcouru la Méditerranée pour y faire du commerce, bien avant la naissance de son petit-fils.
Alcudia, porte d’entrée vers Fès
Le choix du lieu n’a rien d’anodin. Alcudia de Barbarie était, selon les éléments exposés par les chercheurs, un comptoir important, fréquenté par des marchands chrétiens, musulmans et juifs. Le port servait de porte d’entrée vers les marchés de l’intérieur du pays, Fès en tête. C’est là qu’Antonio négocie plusieurs produits recherchés sur les marchés européens.
Cette réalité rappelle que la Méditerranée de 1400 était un espace d’échanges bien plus fluide que ne le laissent penser les représentations héritées des oppositions religieuses ou politiques. Les marchands y circulaient, s’appuyaient sur des réseaux de correspondants, et les places maghrébines occupaient une position de relais entre l’Afrique, l’Espagne et l’Italie.
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Poivre, laque, alun, tartre et cire
Dans sa lettre à Cristoforo di Bartolo Carocci, responsable d’une compagnie liée au puissant marchand florentin Francesco Datini, Antonio détaille ses transactions. On y trouve du poivre de Guinée, de la laque, de l’alun et du tartre. Il mentionne aussi de la cire provenant du Gharb marocain, cette plaine atlantique du nord-ouest du pays.
Ces produits ne sont pas choisis au hasard. L’alun, le tartre et la laque comptent parmi les substances utilisées pour la teinture et le traitement des textiles et du cuir, des secteurs au cœur de l’économie urbaine italienne de l’époque. La cire, elle, alimentait notamment l’éclairage, en particulier dans les églises. Quant au poivre de Guinée, il illustre la place du Maroc dans des circuits commerciaux qui reliaient l’Afrique subsaharienne aux rivages de la Méditerranée.
Pour résumer ce que la lettre met en évidence :
- le poivre de Guinée, épice recherchée sur les marchés européens
- la laque, l’alun et le tartre, employés pour la teinture et le traitement des textiles et du cuir
- la cire du Gharb, produit d’origine marocaine
Un grand-père que les historiens connaissaient mal
Les affaires d’Antonio ne s’arrêtent pas au Maroc. En mars 1404, il se trouve à Barcelone, où il représente son cousin Frosino, lui aussi engagé dans le commerce méditerranéen. Sa mission consiste notamment à percevoir, auprès de négociants italiens, des taxes sur le passage de marchandises.
Ces documents ont modifié l’image que les historiens se faisaient du grand-père de Léonard. Une déclaration fiscale de 1427 le présentait comme un homme sans profession particulière, vivant de ses propriétés. Ses activités commerciales au Maroc et en Espagne étaient restées dans l’ombre jusqu’aux recherches d’Alessandro Vezzosi et d’Agnese Sabato, rendues publiques en 2019 dans leur ouvrage consacré aux origines de la famille da Vinci.
Le contraste est instructif. Les sources fiscales, qui servent souvent de base à la reconstitution des parcours individuels, donnent ici une image incomplète, voire trompeuse, d’une vie bien plus mobile. Il faut croiser les registres officiels avec la correspondance privée pour approcher la réalité d’une activité économique que le fisc ne retenait pas.
Le fonds Datini, mémoire du commerce méditerranéen
Les deux chercheurs ont notamment exploité le fonds Datini, conservé aux Archives d’État de Prato, en Toscane. Cette collection de correspondances commerciales permet de reconstituer les relations entretenues par les marchands italiens avec les ports et les grandes villes du bassin méditerranéen au début du XVe siècle.
Pour les historiens de l’économie, ce type d’archives est précieux. Il documente les prix, les routes, les intermédiaires et les pratiques de crédit d’un monde où l’information circulait par lettres et où la confiance entre correspondants tenait lieu de garantie. La lettre d’Antonio s’inscrit dans cet ensemble : elle montre qu’un membre d’une famille aujourd’hui célèbre pour un seul de ses descendants participait, à son échelle, à ces réseaux.
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Une histoire présentée à Casablanca
Cette histoire revient aujourd’hui au Maroc. Selon l’agence italienne ANSA, Alessandro Vezzosi et Agnese Sabato présenteront leur ouvrage « Genìa da Vinci » le mardi 20 octobre, à 18 heures, dans la salle Garibaldi du consulat général d’Italie à Casablanca. La rencontre a lieu à l’occasion de la 26e Semaine de la langue italienne dans le monde.
Le consulat y voit un précédent aux échanges commerciaux actuels entre les deux pays. Dans son communiqué, il souligne que le grand-père de Léonard avait été accueilli au Maroc avec « une grande amitié et hospitalité », près de quatre-vingt-dix ans avant le premier voyage de Christophe Colomb vers l’Amérique.
La lecture est évidemment celle d’une institution diplomatique, qui cherche dans le passé une illustration de la relation présente. Elle n’en reste pas moins parlante. Elle rappelle que les liens économiques entre l’Italie et le Maroc ne datent pas d’hier et que la rive sud de la Méditerranée a longtemps été un partenaire, non une périphérie.
Ce que cette lettre change, et ce qu’elle ne change pas
Il faut rester mesuré. Cette correspondance ne dit rien du génie de Léonard et n’établit aucune influence directe du voyage d’Antonio sur son petit-fils. Elle nous renseigne sur autre chose : l’épaisseur économique d’un monde méditerranéen où un propriétaire toscan pouvait aussi être négociant et agent d’affaires, d’Alcudia à Barcelone.
Cette histoire a ceci de saisissant qu’elle déplace le regard. Elle invite à lire l’Italie de la Renaissance non seulement à travers ses ateliers et ses cours, mais aussi à travers ses comptoirs, ses lettres de change et ses cargaisons. Elle rappelle surtout que le Maroc, en 1402, était une destination commerciale à part entière, prisée par des marchands venus de toute la Méditerranée. Reste à voir si la présentation du 20 octobre ouvrira d’autres pistes de recherche, notamment sur d’éventuelles traces d’Antonio dans d’autres archives du bassin méditerranéen.
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FAQ
Qui était Antonio da Vinci ?
Antonio di Ser Piero da Vinci est le grand-père de Léonard de Vinci. Longtemps présenté comme un propriétaire terrien, il apparaît dans des archives marchandes comme un négociant actif en Méditerranée.
Que vendait-il et achetait-il au Maroc ?
Sa lettre de 1402 mentionne du poivre de Guinée, de la laque, de l’alun, du tartre et de la cire du Gharb, des produits liés notamment à la teinture, au traitement des textiles et du cuir, et à l’éclairage.
Où a-t-il écrit cette lettre ?
Depuis Alcudia, port de la côte méditerranéenne marocaine, près de l’actuelle Nador, le 1er mai 1402.
Quand et où l’ouvrage sera-t-il présenté ?
Le mardi 20 octobre, à 18 heures, dans la salle Garibaldi du consulat général d’Italie à Casablanca, pendant la 26e Semaine de la langue italienne dans le monde.