L’information a été mise en avant par l’ambassadeur du royaume aux États-Unis, Youssef Amrani. Elle s’inscrit dans une volonté commune d’approfondir un partenariat économique que les deux capitales jugent encore en deçà de leur relation politique et stratégique. Je vous propose d’en examiner la portée, les atouts marocains et les zones d’incertitude.
À retenir
- Les États-Unis ont désigné le Maroc comme marché prioritaire pour les minéraux critiques, l’énergie et le GNL, selon l’ambassadeur Youssef Amrani.
- Un projet d’ammoniac vert à Laâyoune vise 560 000 tonnes par an, avec 900 mégawatts d’électrolyse.
- Ce projet n’en est qu’à une étude d’ingénierie préliminaire financée par l’USTDA.
- Le Maroc met en avant son industrie automobile et aérospatiale, ainsi que ses initiatives africaines.
- Les relations économiques doivent rejoindre le niveau du partenariat stratégique entre les deux pays.
Une distinction annoncée devant les milieux financiers américains
C’est lors d’une conférence de l’Investment Company Institute, association mondiale qui représente le secteur de la gestion d’actifs et les investisseurs individuels, que Youssef Amrani a évoqué cette désignation. Le choix de la tribune n’est pas anodin. Il ne s’agissait pas d’un forum diplomatique classique, mais d’un auditoire de gestionnaires d’actifs, c’est-à-dire des acteurs capables d’orienter des capitaux vers des projets d’infrastructures et d’industrie.
L’ambassadeur a présenté la convergence des priorités comme le « principal point de départ » de la coopération. À Washington, a-t-il rappelé, la sécurité des chaînes d’approvisionnement, les minéraux stratégiques et les systèmes technologiques fiables occupent désormais le sommet de l’agenda. Selon lui, ces priorités sont « pleinement partagées » par le Maroc.
Je note que ces propos relèvent d’un discours diplomatique, par nature orienté vers la promotion du pays qu’il représente. La désignation comme « marché prioritaire » a été avancée par l’ambassadeur. Les détails concrets de ce classement, comme les mécanismes de financement ou les programmes associés, n’ont pas été précisés à ce stade. Nous les ajouterons à cet article dès qu’ils seront documentés par des sources officielles américaines.
Pourquoi les minéraux critiques comptent autant
Les minéraux critiques sont des ressources indispensables à des filières stratégiques : batteries, véhicules électriques, électronique, défense, énergies renouvelables. Leur extraction et surtout leur raffinage sont très concentrés géographiquement, ce qui expose les économies industrialisées à des dépendances jugées risquées. C’est ce qui explique la multiplication, ces dernières années, des initiatives américaines et européennes visant à diversifier leurs sources d’approvisionnement.
Dans ce contexte, un partenaire stable, proche de l’Europe et déjà lié aux États-Unis par un accord commercial, présente un intérêt évident. Le Maroc dispose en outre d’une position singulière dans le domaine des phosphates : selon les estimations de l’institut géologique américain (USGS), il détient les plus importantes réserves connues au monde. Les phosphates ne figurent pas partout sur les listes de minéraux critiques, mais ils sont au cœur de la sécurité alimentaire mondiale via les engrais, et leur filière industrielle s’étend aujourd’hui vers les matériaux pour batteries.
Le terme « critique » varie d’ailleurs selon les pays et les administrations, et les listes évoluent. Cette part d’incertitude invite à la prudence quand on évalue la portée d’une désignation de marché prioritaire.
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L’énergie, du GNL à l’ammoniac vert
Le volet énergétique de la déclaration est le plus concret. L’ambassadeur a cité un projet d’ammoniac vert prévu à Laâyoune, porté par ORNX Green Hydrogen. L’Agence américaine pour le commerce et le développement (USTDA) a financé en juillet une étude d’ingénierie préliminaire pour ce projet. L’installation devrait produire environ 560 000 tonnes d’ammoniac vert par an, grâce à une capacité d’électrolyse de 900 mégawatts.
Quelques mots d’explication s’imposent. L’ammoniac vert est obtenu à partir d’hydrogène produit par électrolyse de l’eau avec de l’électricité renouvelable. Il sert à la fabrication d’engrais et peut aussi servir de vecteur pour transporter l’hydrogène ou de combustible dans le transport maritime. Pour le Maroc, qui bénéficie d’un fort ensoleillement et de vents soutenus, c’est un moyen de valoriser son potentiel renouvelable et de réduire sa dépendance aux importations d’engrais et de combustibles fossiles.
Une étude d’ingénierie préliminaire reste toutefois une étape précoce. Entre ce stade et une décision finale d’investissement, il faut encore sécuriser le financement, les débouchés commerciaux et les autorisations. Beaucoup de projets d’hydrogène vert dans le monde ont connu des retards ou des abandons, faute de rentabilité immédiate. Je considère donc ce projet comme un signal d’intérêt, pas comme un fait accompli.
S’agissant du GNL, la mention d’un marché prioritaire fait écho à la recherche, par le Maroc, d’une diversification de son approvisionnement gazier, et au positionnement des producteurs américains, devenus parmi les premiers exportateurs mondiaux de gaz naturel liquéfié. Les modalités précises d’une coopération dans ce domaine n’ont pas été détaillées dans les déclarations rapportées.
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Les atouts industriels mis en avant
Youssef Amrani a insisté sur les capacités industrielles du royaume, qu’il a décrit comme le premier producteur automobile d’Afrique et un pôle aérospatial en montée en puissance. Il a ajouté que de grandes entreprises américaines y sont déjà implantées.
Cet argument est central. Une chaîne d’approvisionnement ne se résume pas à une ressource brute. Elle suppose des usines, des ports, une main-d’œuvre qualifiée et un cadre réglementaire prévisible. En mettant en avant l’automobile et l’aéronautique, la diplomatie marocaine cherche à présenter le pays comme une plateforme de transformation et d’assemblage, et pas seulement comme un fournisseur de matières premières. C’est aussi une manière de répondre à l’objectif, partagé par plusieurs économies, de relocaliser ou de rapprocher les capacités de production de leurs marchés.
Un partenariat historique à faire fructifier
L’ambassadeur a inscrit cette démarche dans une longue histoire. Il a rappelé que le Maroc avait été le premier pays à reconnaître l’indépendance des États-Unis, et que 2026 marquerait le 250e anniversaire des relations bilatérales. L’année est aussi celle du 20e anniversaire de l’accord de libre-échange entre les deux pays, le seul que Washington ait conclu avec un État africain.
Selon lui, les relations économiques devraient atteindre le niveau d’excellence du partenariat stratégique, ce qui traduit, a-t-il dit, l’ambition commune du roi Mohammed VI et du président américain Donald J. Trump. Cette formule souligne un décalage que les observateurs relèvent régulièrement : le dialogue politique et sécuritaire est dense, mais les échanges commerciaux et les investissements américains au Maroc restent modestes au regard du potentiel. L’accord de libre-échange a certes fait croître les flux, mais les États-Unis demeurent un partenaire commercial moins important pour le royaume que l’Union européenne.
Les ambitions africaines du royaume
Le dernier volet du discours porte sur l’Afrique. Youssef Amrani a mis en avant l’Initiative atlantique du roi Mohammed VI, qui vise à faciliter l’accès à l’océan Atlantique pour une vingtaine de pays enclavés du Sahel. Il a aussi évoqué le projet de gazoduc transatlantique africain reliant le Nigeria au Maroc, avec un prolongement prévu vers l’Europe.
Ces initiatives sont présentées comme un moyen de connecter les économies africaines, de développer des projets concrets favorables à l’intégration régionale et de créer des opportunités pour les partenaires internationaux. Pour des investisseurs américains, l’argument est clair : le Maroc se propose comme porte d’entrée vers un espace plus vaste que son seul marché intérieur.
Le gazoduc Nigeria-Maroc est toutefois un chantier de très grande ampleur, qui traverse de nombreux pays et dont le financement complet reste un défi. Sa réalisation dépendra de facteurs techniques, financiers et politiques qui dépassent largement le cadre bilatéral.
Des enjeux politiques et des réserves
Un partenariat de ce type ne se lit pas uniquement en termes économiques. Laâyoune, où doit être implanté le projet d’ammoniac vert, se situe dans les provinces du Sud, que le Maroc administre et dont le statut est contesté par le Front Polisario, soutenu par l’Algérie. Les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire en décembre 2020, sous la première administration Trump. Toute coopération économique dans cette zone s’inscrit donc dans un débat juridique et diplomatique plus large, que certains acteurs, notamment au sein des Nations unies ou de l’Union africaine, continuent de suivre de près.
D’autres réserves tiennent à la dépendance. Un pays qui devient « marché prioritaire » pour une puissance gagne en visibilité et en capitaux, mais il s’expose aussi aux inflexions de la politique américaine, qui peuvent évoluer au gré des alternances et des priorités commerciales. Le Maroc entretient par ailleurs des relations étroites avec l’Union européenne, avec la Chine, qui investit notamment dans la filière batteries, et avec les pays du Golfe. Sa marge de manœuvre dépendra de sa capacité à ne pas se laisser enfermer dans un seul axe.
Les chiffres à retenir
- 560 000 tonnes d’ammoniac vert par an, production attendue du projet d’ORNX à Laâyoune
- 900 mégawatts de capacité d’électrolyse prévue
- 2026, année du 250e anniversaire des relations bilatérales selon l’ambassadeur
- 20 ans, âge de l’accord de libre-échange entre les deux pays
- Une vingtaine de pays du Sahel concernés par l’Initiative atlantique
Ce qu’il faudra surveiller
Trois éléments permettront de mesurer la portée réelle de cette désignation. Le premier est la traduction en financements : engagements d’agences américaines, investissements privés, garanties. Le deuxième est l’avancement des projets cités, en particulier celui d’ORNX, dont l’étape suivante sera une étude de faisabilité plus aboutie, puis une décision d’investissement. Le troisième est la capacité du Maroc à structurer une offre industrielle et réglementaire attractive dans la durée, notamment dans le raffinage et la transformation des minéraux.
Au fond, la question ouverte est celle de la profondeur. Les déclarations d’intention sont nombreuses dans les relations internationales, et seuls les projets menés à leur terme transforment un classement prioritaire en changement économique tangible. C’est ce que nous suivrons dans les prochains mois.
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FAQ
Que signifie « marché prioritaire » pour les États-Unis ?
D’après l’ambassadeur marocain, le Maroc est identifié par Washington comme un partenaire clé pour les minéraux critiques, l’énergie et le GNL. Les mécanismes concrets de cette désignation n’ont pas été détaillés publiquement à ce stade.
Où en est le projet d’ammoniac vert à Laâyoune ?
Il en est à un stade précoce. L’USTDA a financé en juillet une étude d’ingénierie préliminaire. Le projet vise environ 560 000 tonnes par an avec 900 mégawatts d’électrolyse, mais aucune décision finale d’investissement n’a été annoncée.
Pourquoi l’accord de libre-échange est-il mis en avant ?
Il a vingt ans et reste le seul accord de ce type conclu par les États-Unis avec un pays africain. Il offre un cadre commercial préexistant sur lequel la coopération dans les secteurs stratégiques peut s’appuyer.