Un écart qui n’a rien de nouveau : depuis des années, le mouvement indépendantiste dénonce un sous-comptage systématique de la part de la Guardia Urbana, accusée de minorer année après année l’ampleur réelle des mobilisations pour en atténuer la portée politique. Sur le terrain, en tout cas, la foule ne mentait pas : trois colonnes converaient vers Plaça de Catalunya, où l’ANC elle-même écrivait sur les réseaux qu’on ne pouvait plus y faire tenir une aiguillela Assemblea Nacional Catalana publiait sur X : « PLAÇA CATALUNYA. No hi cap ni una agulla. HI SOC. HI SOM ».
La soirée s’est achevée sur une image forte : après les discours des dirigeants indépendantistes, des militants cagoulés ont brûlé un drapeau espagnol sur la scène de la place, sous les acclamations de la fouledeux, puis trois personnes cagoulées ont brûlé un drapeau espagnol sur la scène de la manifestation, sous les vivats des participants. Un geste symbolique, brutal aussi, qui dit la colère intacte d’une partie de la jeunesse catalane, née ou grandie après le référendum de 2017, et qui n’a connu de l’Espagne que la répression judiciaire de ses aînés.
Un traumatisme que Madrid n’a jamais digéré
Il faut se souvenir d’où l’on vient. Le 1er octobre 2017, des centaines de milliers de Catalans bravent l’interdiction judiciaire et se rendent aux urnes. La répression policière, filmée et diffusée dans le monde entier, choque jusque dans les rangs les plus modérés. Le Parlement catalan vote la déclaration d’indépendance le 27 octobredéclaration adoptée par 70 voix sur 135 députés. La réponse de l’État espagnol est immédiate et sans nuance : article 155, mise sous tutelle de l’autonomie, dirigeants emprisonnés, président en exil. Neuf ans plus tard, cette blessure continue de structurer le rapport de forces entre Barcelone et Madrid.
Car l’Espagne, elle, n’a jamais accepté l’idée même d’un vote libre en Catalogne. Ni en 2017, ni aujourd’hui. Pedro Sánchez, pourtant redevable de son maintien au pouvoir aux voix indépendantistes catalanes depuis 2023, a répété à plusieurs reprises qu’un référendum d’autodétermination constituait une ligne rouge infranchissable au regard de la Constitution de 1978. Une position que l’on retrouve, sous des formes diverses, jusque dans son propre camp, où beaucoup redoutent qu’une ouverture sur ce terrain ne fragilise l’ensemble de l’architecture territoriale espagnole, à commencer par le Pays basque.
L’amnistie, une demi-victoire que Madrid s’emploie à vider de son sens
Le 16 juillet 2026, la Cour de justice de l’Union européenne a validé la conformité de la loi d’amnistie espagnole avec le droit communautaire — une décision accueillie à Barcelone comme la reconnaissance implicite du caractère politique, et non criminel, du processus indépendantiste. L’euphorie a été de courte durée. Le juge Pablo Llarena, de la Cour suprême, continue de refuser d’appliquer cette amnistie à Carles Puigdemont pour les faits de malversation, estimant qu’il existait un objectif d’avantage personnel de nature patrimonialeune décision qui maintient le mandat d’arrêt sur tout le territoire espagnol et expose l’ancien président catalan à une arrestation immédiate en cas de retour. Ce 20 septembre, le Tribunal constitutionnel a entamé l’examen final des recours déposés contre cette interprétation restrictivele Tribunal constitutionnel commence l’examen des recours d’amparo sur l’amnistie, tandis que le retour de Puigdemont dépend désormais des prochaines étapes devant la Cour suprême.
Pour une large partie de la société catalane, cette bataille juridique interminable illustre exactement ce qu’elle dénonce depuis des années : une justice espagnole qui s’arroge le droit de vider de sa substance une loi votée par le Parlement, au nom d’une lecture toujours plus restrictive du texte. Neuf ans après les faits, l’un des principaux artisans du processus démocratique de 2017 reste un homme recherché — un symbole, pour Barcelone, de l’incapacité de l’État espagnol à tourner la page autrement que par la contrainte.
Ce qu’il faut retenir
- 11 septembre 2026 : plus de 100 000 manifestants selon les organisateurs de la Diada à Barcelone, un chiffre que les autorités locales minorent largement
- 16 juillet 2026 : la CJUE valide la conformité de la loi d’amnistie avec le droit européen
- 20 septembre 2026 : le Tribunal constitutionnel entame l’examen final des recours sur l’amnistie
- Carles Puigdemont reste sous mandat d’arrêt en Espagne malgré la loi d’amnistie
Ce que Madrid redoute vraiment
Ce qui inquiète réellement l’establishment espagnol, ce n’est pas tant le rapport de forces électoral immédiat que le risque de précédent. Accorder un référendum à la Catalogne, même consultatif, reviendrait à ouvrir une brèche que d’autres territoires, à commencer par le Pays basque, pourraient invoquer à leur tour. S’y ajoute une inquiétude plus prosaïque : la Catalogne représente à elle seule près d’un cinquième du PIB espagnol, et toute perspective de rupture institutionnelle, même hypothétique, ravive le souvenir des départs de sièges sociaux observés en 2017 — un argument que Madrid brandit systématiquement pour dissuader toute avancée sur ce terrain, quitte à instrumentaliser la peur économique plutôt que d’assumer un débat démocratique.
Il y a enfin la fragilité parlementaire de Pedro Sánchez lui-même, otage d’une majorité qui ne tient qu’avec le soutien, de plus en plus tendu, des députés indépendantistes catalans. Chaque concession sur ce dossier expose l’exécutif socialiste aux attaques d’une droite et d’une extrême droite qui l’accusent, depuis des années, de brader l’unité nationale. C’est cette conjonction de peurs — juridique, économique et politique — qui explique pourquoi Madrid s’obstine à traiter le dossier catalan par les tribunaux plutôt que par les urnes, préférant judiciariser une question qui, pour beaucoup à Barcelone, ne devrait relever que du vote populaire.
Une cause qui refuse de s’éteindre
La rue catalane, ce 11 septembre, a envoyé un signal que Madrid ne peut plus ignorer : après des années de reflux, une nouvelle génération se réapproprie la cause, avec ses propres codes — logement, langue, services publics — et une colère intacte à l’égard d’un État qui continue de poursuivre judiciairement ceux qui, en 2017, avaient simplement voulu voter. Que l’on retienne les 45 000 avancés par la police ou les 130 000 revendiqués par les organisateurs, la dynamique, elle, est incontestable : la mobilisation a doublé en un an. Reste à savoir si Madrid choisira, un jour, d’entendre cette demande plutôt que de continuer à la combattre par voie judiciaire.
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FAQ
Combien de personnes ont vraiment manifesté lors de la Diada 2026 ?
Les chiffres divergent fortement : la Guardia Urbana avance environ 45 000 personnes à Barcelone, tandis que les organisateurs (ANC) en revendiquent plus de 100 000, voire 130 000 sur l’ensemble des trois villes mobilisées.
Carles Puigdemont peut-il rentrer en Espagne aujourd’hui ?
Non. Malgré la validation européenne de la loi d’amnistie, la Cour suprême espagnole refuse toujours de l’appliquer à Puigdemont pour les faits de malversation, et le mandat d’arrêt national reste actif.
Pourquoi l’Espagne refuse-t-elle un référendum même consultatif ?
Madrid redoute un effet de précédent pour d’autres régions comme le Pays basque, un impact économique négatif, et une fragilisation de la majorité parlementaire de Pedro Sánchez, dépendante des voix indépendantistes catalanes.
Le soutien à l’indépendance progresse-t-il réellement en Catalogne ?
Le sursaut de mobilisation dans la rue est net, mais les derniers sondages disponibles (CEO, 2024) ne permettent pas encore de confirmer une inversion de la tendance de fond, le soutien à l’indépendance restant minoritaire dans les enquêtes d’opinion.