Pendant longtemps, le Maroc a occupé une position presque incontestée : celle de porte d’entrée naturelle entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe. Tanger Med, Casablanca Finance City, les zones franches de Kénitra ou de Rabat — autant d’atouts qui ont permis au royaume de se construire une image de hub continental sérieux et crédible. Mais depuis quelques années, une pression nouvelle s’exerce sur ce positionnement. Dubaï, Abu Dhabi, Doha et Riyad ne se contentent plus d’être des places financières régionales : ils chassent désormais sur les mêmes terres que Rabat, en Afrique subsaharienne, dans les couloirs du commerce international, et même dans le secteur du tourisme d’affaires.
La question n’est plus théorique. Elle se pose avec une acuité réelle : le Maroc peut-il maintenir son avantage concurrentiel face à des pays du Golfe qui disposent de ressources financières quasi illimitées ?
Les ambitions africaines du Golfe, une menace concrète
Il fut un temps où les pays du Golfe regardaient l’Afrique subsaharienne avec une certaine distance. Ce temps est révolu. Depuis le début des années 2020, les Émirats arabes unis ont considérablement accéléré leur pénétration du continent africain. Dubaï s’est imposé comme un hub logistique et commercial majeur pour de nombreuses entreprises africaines, au point que certaines sociétés marocaines elles-mêmes transitent par les EAU pour atteindre leurs clients en Afrique de l’Est ou en Afrique centrale.
L’opérateur portuaire DP World est présent dans plus de 20 pays africains. Le groupe Emirates NBD multiplie ses partenariats bancaires sur le continent. Et Dubaï International Financial Centre (DIFC) attire des family offices et des investisseurs africains qui auraient pu, il y a dix ans, choisir Casablanca Finance City comme base de rayonnement.
Face à cela, le Maroc joue une carte différente : la proximité géographique, culturelle et diplomatique avec l’Afrique. Le royaume entretient des relations bilatérales solides avec une cinquantaine de pays africains, s’appuie sur des compagnies comme Royal Air Maroc pour desservir le continent, et bénéficie d’une diaspora active. Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa ou encore le groupe OCP sont des acteurs panafricains reconnus. Mais cet avantage de proximité suffit-il face à la puissance de feu des pétrodollars ?
Casablanca Finance City dans le viseur de Dubaï et Riyad
Créée en 2010, Casablanca Finance City (CFC) a réussi un pari ambitieux : attirer des multinationales qui souhaitent s’implanter en Afrique. Plus de 200 entreprises y sont établies, dont des géants comme Allianz, Société Générale, ou Microsoft. Le modèle repose sur une fiscalité avantageuse, un cadre réglementaire clair et une main-d’œuvre qualifiée francophone.
Mais Riyad, avec son ambitieux projet NEOM et la création de la Bourse de Riyad comme place financière de rang mondial, ambitionne de capter une partie des flux d’investissement vers l’Afrique. L’Arabie saoudite a investi plus de 25 milliards de dollars en Afrique entre 2019 et 2023, selon les données de la Banque africaine de développement. Abu Dhabi Global Market (ADGM) se positionne quant à lui comme une alternative sérieuse à CFC pour les fonds d’investissement orientés vers le continent.
Ce qui distingue encore CFC
Malgré la pression, Casablanca Finance City conserve plusieurs atouts structurels qui méritent d’être soulignés :
- La maîtrise du français, langue des affaires dans 21 pays africains, est un avantage que ni Dubaï ni Riyad ne peuvent répliquer facilement
- La stabilité politique du Maroc rassure les investisseurs institutionnels sur le long terme
- Le fuseau horaire GMT/GMT+1 positionne le Maroc comme un carrefour naturel entre l’Europe et l’Afrique, là où les hubs du Golfe souffrent d’un décalage important avec l’Europe occidentale
- La proximité culturelle avec les élites d’Afrique francophone facilite la conclusion d’accords commerciaux
- Les coûts d’installation et de vie restent significativement inférieurs à ceux de Dubaï ou d’Abu Dhabi
La bataille logistique autour de Tanger Med
Le port de Tanger Med est aujourd’hui le premier port d’Afrique et le quatrième port à conteneurs de la Méditerranée. Avec une capacité dépassant les 9 millions d’EVP et une zone industrielle qui accueille plus de 1 000 entreprises, il représente l’un des piliers les plus solides de la compétitivité marocaine.
Pourtant, même ici, la concurrence du Golfe se fait sentir de manière indirecte. DP World, basé à Dubaï, opère des terminaux dans des ports concurrents comme le port de Dakar, de Berbera en Somalie, ou encore de Douala. En développant des infrastructures portuaires en Afrique subsaharienne, les EAU réduisent mécaniquement le trafic de transbordement qui transitait jusqu’alors par Tanger Med.
La riposte marocaine est déjà en cours. Le projet Nador West Med, en cours de développement sur la côte méditerranéenne orientale, vise à créer un second hub portuaire d’envergure internationale. Rabat mise également sur la zone franche de Dakhla Atlantique pour ancrer une présence marocaine plus forte dans le sud du continent. Ces projets montrent que le Maroc ne subit pas passivement la pression : il s’adapte et anticipe.
Tourisme d’affaires et connectivité aérienne
Un autre terrain de compétition souvent sous-estimé est celui du tourisme d’affaires et des événements internationaux. Dubaï accueille l’Expo, le WEF regional meetings, l’Arabian Travel Market. Abu Dhabi héberge les réunions de l’OPEP, des sommets de l’ONU, des forums d’investissement mondiaux. Doha a accueilli la Coupe du Monde 2022 et ne cesse de renforcer son soft power diplomatique.
Le Maroc, de son côté, a réussi quelques coups de maître. La Coupe du Monde 2030, co-organisée avec l’Espagne et le Portugal, représente une opportunité unique de visibilité internationale. Marrakech, qui accueille régulièrement des conférences de l’ONU sur le climat (COP22 en 2016), des forums économiques africains, ou des événements de la Banque mondiale, s’est imposée comme une destination conférencière de premier plan en Afrique.
La connectivité aérienne, nerf de la guerre
La compétitivité d’un hub repose en grande partie sur sa connectivité aérienne. Sur ce point, Emirates, Etihad et Qatar Airways dominent largement les classements mondiaux. Royal Air Maroc, malgré ses efforts de développement et son alliance avec Air Arabia Maroc, ne joue pas dans la même catégorie en termes de réseau global. Le Maroc souffre notamment d’une desserte insuffisante de l’Asie de l’Est et de l’Amérique du Sud.
C’est une lacune stratégique. Une entreprise européenne qui souhaite atteindre Lagos, Nairobi ou Abidjan peut désormais transiter par Dubaï avec une fréquence et un confort supérieurs à ce que propose Casablanca. Rabat en est conscient et pousse Royal Air Maroc à étendre ses lignes africaines, mais le rattrapage demande du temps et des investissements massifs.
Le Maroc peut-il transformer ses faiblesses en leviers
La réponse honnête est : oui, à condition de ne pas copier les modèles du Golfe. Le royaume n’aura jamais les ressources pétrolières des EAU ou de l’Arabie saoudite. Mais il dispose d’un capital immatériel considérable : une tradition diplomatique reconnue, une légitimité africaine ancrée dans l’histoire, et une économie diversifiée qui ne dépend pas d’une seule ressource.
Le vrai levier de différenciation réside dans l’économie de la connaissance. Le Maroc forme chaque année des dizaines de milliers d’ingénieurs, de juristes et de financiers. Des villes comme Rabat et Casablanca attirent de plus en plus de talents africains en quête de formation supérieure de qualité. Si le royaume réussit à transformer cet avantage humain en capacité d’innovation et d’exportation de services à haute valeur ajoutée — cybersécurité, intelligence artificielle, fintech, ingénierie — il pourra se positionner sur un créneau que les hubs du Golfe ont plus de mal à occuper malgré leur richesse.
La compétition avec les hubs du Golfe n’est pas une guerre perdue d’avance. C’est une invitation à monter en gamme, à se spécialiser, et à jouer les atouts que la géographie, l’histoire et la culture ont placés entre les mains du Maroc.
FAQ — Le Maroc face aux hubs internationaux
Le Maroc est-il encore compétitif face à Dubaï pour attirer des entreprises internationales en Afrique ?
Oui, notamment grâce à sa maîtrise du français, sa stabilité politique et sa proximité avec l’Afrique subsaharienne francophone. Casablanca Finance City reste une référence pour les multinationales visant l’Afrique de l’Ouest et du Centre, là où les hubs du Golfe peinent à s’imposer culturellement.
Tanger Med risque-t-il de perdre son leadership face à l’expansion portuaire de DP World ?
Le risque existe mais reste limité à court terme. La position géographique de Tanger Med, à la jonction de l’Atlantique et de la Méditerranée, lui confère un avantage structurel difficile à contourner. Le projet Nador West Med renforcera encore cette position.
Quels secteurs permettraient au Maroc de se démarquer des économies du Golfe ?
L’économie de la connaissance, la fintech, la cybersécurité, les énergies renouvelables et les services aux entreprises francophones représentent les segments où le Maroc peut créer une valeur différenciée, inaccessible aux hubs pétroliers grâce à la seule puissance financière.
La Coupe du Monde 2030 peut-elle renforcer le positionnement du Maroc comme hub ?
Absolument. Au-delà de l’événement sportif, la Coupe du Monde 2030 est une vitrine internationale qui accélérera les investissements en infrastructures, améliorera la connectivité aérienne et renforcera l’image du Maroc comme destination fiable pour les grands événements et les investisseurs mondiaux.