Les grands projets d’infrastructure au sud du Maroc redessinent littéralement la carte du pays. Quand on traverse ces territoires — entre le Souss, le Drâa-Tafilalet et les provinces sahariennes — on sent que quelque chose d’important est en train de se produire. Des routes sortent du désert, des ports émergent face à l’Atlantique, des lignes électriques traversent des regs que personne ne s’aventurait à traverser il y a vingt ans. Ce n’est pas un simple effet d’annonce : c’est un chantier civilisationnel.
J’ai eu l’occasion de sillonner cette région à plusieurs reprises, et à chaque passage, le paysage a changé. Pas métaphoriquement — physiquement. Ce texte est une tentative de mettre des mots sur une transformation que les chiffres seuls ne suffisent pas à raconter.
Un désenclavement routier sans précédent
Pendant longtemps, le sud marocain a souffert d’un déficit d’accessibilité chronique. Les distances sont immenses, les reliefs capricieux, et les pluies rares mais violentes ont tendance à ravager les pistes en quelques heures. Le Programme national des routes rurales a commencé à changer la donne, mais c’est surtout la montée en puissance des axes autoroutiers et des voies express qui marque un tournant.
L’autoroute Tiznit-Dakhla, baptisée informellement “l’autoroute de l’unité”, est sans doute le chantier le plus symbolique de la décennie. Avec ses 1 300 kilomètres prévus longeant l’Atlantique jusqu’aux confins du Sahara, elle ambitionne de connecter les provinces du sud au reste du Maroc — et à l’Afrique subsaharienne. Quand on sait que certains tronçons de cette zone prenaient autrefois deux jours de piste chaotique, l’enjeu devient limpide.
Au-delà du symbole, c’est une logique économique profonde qui sous-tend ce projet. Fluidifier les échanges entre Agadir, Tiznit, Guelmim, Tan-Tan, Laâyoune et Dakhla, c’est aussi créer les conditions d’un développement local qui ne dépend plus uniquement des subventions de l’État.
Le port de Dakhla Atlantique, un pari sur l’avenir
Un hub régional en construction
Si je devais choisir un seul projet pour illustrer l’ambition du Maroc dans le sud, ce serait le port de Dakhla Atlantique. Situé à une trentaine de kilomètres au nord de la ville actuelle, sur la façade océanique, ce complexe portuaire est pensé comme un hub multifonctionnel : pêche industrielle, commerce, tourisme nautique, et surtout logistique d’exportation vers l’Afrique de l’Ouest.
L’investissement total est estimé à plusieurs milliards de dirhams, et les premières infrastructures sont déjà visibles depuis la route nationale. Le chantier emploie des milliers de personnes, dont une large majorité originaires des provinces sahariennes — ce qui n’est pas un détail anodin dans une région où l’emploi formel était historiquement rare.
Un levier pour la pêche et l’agro-industrie
Dakhla est déjà réputée pour ses eaux poissonneuses. Avec un port moderne, c’est toute la chaîne de valeur halieutique qui peut être restructurée : transformation sur place, certification aux normes d’exportation, froid logistique. Les producteurs locaux, souvent cantonnés à la vente au débarquement, pourraient accéder à des marchés européens et asiatiques beaucoup plus rémunérateurs.
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L’énergie renouvelable, colonne vertébrale du nouveau sud
Des mégaprojets solaires et éoliens
Le sud marocain bénéficie de conditions d’ensoleillement et de vent parmi les meilleures au monde. C’est un avantage naturel que le Maroc a décidé d’exploiter à grande échelle. Les parcs solaires de la région de Guelmim-Oued Noun et les installations éoliennes autour de Tarfaya constituent déjà un tissu énergétique significatif.
Tarfaya abrite l’un des plus grands parcs éoliens d’Afrique, avec une capacité de 300 MW. Ces installations ne se contentent pas d’alimenter le réseau national : elles positionnent le Maroc comme futur exportateur d’énergie verte vers l’Europe via câbles sous-marins, un marché en plein essor depuis les crises énergétiques des années récentes.
Voici quelques chiffres qui donnent le vertige :
- 300 MW de capacité éolienne à Tarfaya
- Plus de 500 000 foyers alimentés grâce aux installations renouvelables du Sud
- Objectif national : 52 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique d’ici 2030
- Des projets d’hydrogène vert en cours de planification dans la région de Dakhla
L’électrification rurale, un enjeu de dignité
Au-delà des mégaprojets, l’électrification des douars isolés reste une priorité sociale. Le programme PERG (Programme d’électrification rurale globale) a permis de connecter des centaines de villages qui vivaient sans électricité. Dans les zones où le réseau filaire reste trop coûteux, des systèmes solaires individuels sont déployés — une solution pragmatique qui change concrètement la vie des familles.
L’eau, nerf de la guerre dans les régions arides
Les grands barrages du sud
L’eau est rare dans le sud marocain. Chaque goutte compte, et les épisodes de sécheresse se multiplient. C’est pourquoi les barrages de la région jouent un rôle stratégique absolument central. Le barrage Moulay Abdelaziz dans la province de Sidi Ifni, ou encore les infrastructures hydrauliques du bassin du Drâa, sont des outils vitaux pour l’agriculture, l’élevage et l’alimentation en eau potable.
Le Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020–2027 prévoit des investissements massifs pour sécuriser l’accès à l’eau dans les provinces les plus vulnérables. L’enjeu est à la fois économique et humanitaire : sans eau maîtrisée, pas d’agriculture stable, pas de sédentarisation durable, pas de développement.
Le dessalement comme solution d’avenir
Face à la rareté des eaux de surface, le dessalement s’impose progressivement comme une réponse structurelle. Des stations sont en projet ou en cours de construction le long du littoral atlantique, notamment pour alimenter Laâyoune et Dakhla en eau potable. C’est une technologie coûteuse mais de plus en plus compétitive, surtout couplée à l’énergie solaire locale.
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Les nouvelles villes et zones industrielles
Laâyoune et Dakhla, en plein essor urbain
Laâyoune et Dakhla ne sont plus des villes de garnison oubliées au bout d’une route désertique. Elles se transforment en métropoles régionales en devenir, avec des quartiers neufs, des universités, des hôpitaux, des zones d’activités économiques. L’architecture y est parfois brutalement moderne — des immeubles sortent de terre là où il n’y avait que du sable il y a dix ans.
La Zone d’accélération industrielle de Dakhla est pensée pour accueillir des industries de transformation, des entrepôts logistiques et des entreprises orientées vers l’export africain. C’est un pari sur la géographie : Dakhla est plus proche de Dakar que de Casablanca, et cette réalité commence à intéresser sérieusement les investisseurs.
Le tourisme comme industrie à part entière
Le tourisme de kitesurf à Dakhla est déjà une réalité mondiale. Des milliers de kitesurfers européens font le voyage chaque année pour profiter du lagon et du vent constant. Mais le sud marocain ambitionne de diversifier cette offre : tourisme saharien, randonnée, pêche sportive, écotourisme dans les zones humides de la Sakia El Hamra.
FAQ
Les projets d’infrastructure dans le sud du Maroc profitent-ils aux habitants locaux ?
L’impact social est au cœur de la stratégie de développement en ce mois de mai 2026.
- Emploi direct : Les grands chantiers actuels privilégient la main-d’œuvre régionale, favorisant une montée en compétence des techniciens et ouvriers locaux.
- Dynamisation économique : Au-delà de la construction, ces infrastructures désenclavent des communes entières, permettant aux coopératives locales (notamment de produits du terroir et d’artisanat) d’accéder plus facilement aux marchés nationaux.
- Services de base : Le déploiement des routes et des zones industrielles s’accompagne systématiquement d’une amélioration de l’accès à l’eau potable et à l’électricité pour les populations riveraines.
Quand l’autoroute Tiznit-Dakhla sera-t-elle terminée ?
La méga-voie express de plus de 1 050 km est dans sa phase finale de livraison.
- État d’avancement : En mai 2026, la quasi-totalité des tronçons entre Tiznit et Laâyoune est opérationnelle. Les derniers ponts et ouvrages d’art complexes vers Dakhla sont en cours de finalisation.
- Objectif : L’ouverture intégrale de cet axe stratégique est imminente, transformant le sud en un véritable pont terrestre entre l’Europe, le Maroc et l’Afrique subsaharienne.
- Impact : Ce projet réduit de moitié le temps de trajet pour les poids lourds, sécurisant ainsi l’approvisionnement et le commerce transfrontalier.
Le port de Dakhla Atlantique remplacera-t-il l’actuel port de la ville ?
Il s’agit d’une coexistence intelligente pour deux fonctions distinctes.
- Dakhla Atlantique (Le nouveau géant) : Situé à 40 km au nord de la ville, ce complexe industriel et commercial est le futur hub logistique de l’Afrique de l’Ouest. Il est conçu pour accueillir les navires de commerce de gros tonnage et les unités de transformation industrielle.
- Port actuel (La ville) : Il reste le cœur battant de la vie urbaine, dédié à la pêche artisanale, à la plaisance et au tourisme. Cette spécialisation permet de préserver l’écosystème de la baie de Dakhla tout en développant l’économie bleue à l’extérieur.
L’énergie renouvelable produite dans le sud est-elle consommée localement ?
Le sud marocain devient le poumon énergétique vert du Royaume.
- Consommation locale : Les stations de dessalement d’eau de mer (cruciales pour l’agriculture locale) et les nouvelles zones industrielles sont les premières bénéficiaires de cette énergie propre.
- Exportation nationale : Grâce aux lignes de très haute tension, l’excédent de production éolienne et solaire est envoyé vers les centres industriels du nord (Casablanca, Tanger).
- Ambition 2026 : Les projets de production d’hydrogène vert et les interconnexions sous-marines vers l’Europe positionnent désormais les provinces du Sud comme un acteur majeur de la transition énergétique internationale.