Dans une longue interview au quotidien britannique The Times, réalisée depuis sa résidence de Waterloo, en Belgique, Carles Puigdemont, ancien président de la Généralité de Catalogne, a qualifié Ceuta et Melilla de « deux colonies ou villes à l’intérieur du Maroc ». Il a ajouté que, du point de vue marocain, elles sont « bien sûr une blessure ».
Ce n’est pas un responsable marocain qui parle. C’est l’un des adversaires les plus déterminés de Madrid, ancien eurodéputé, et sa voix vient de l’intérieur même du débat espagnol. Je crois que c’est ce qui fait la portée de cette déclaration.
Une phrase qui frappe là où Madrid est le plus exposé
Le mot « colonies » n’est pas anodin. En Espagne, on parle de « villes autonomes », de « plazas de soberanía », jamais de colonies. Qu’un ancien chef de gouvernement régional européen emploie ce terme, dans un grand quotidien britannique, brise un tabou de vocabulaire que le discours officiel espagnol entretient soigneusement.
La suite du raisonnement est plus embarrassante encore pour Madrid. Puigdemont estime que la position des habitants de Ceuta serait légitimée s’ils pouvaient s’exprimer par un référendum d’autodétermination, et que l’Espagne s’y refuse parce qu’elle craint qu’on lui réclame la même chose en Catalogne. Autrement dit, selon lui, Madrid ne défend pas un principe mais se protège d’un précédent.
Ce que Puigdemont a dit précisément
Je tiens à citer l’intégralité de son propos, parce que la rigueur est ce qui rend un article crédible. Puigdemont reconnaît que « les gens de Ceuta sont très espagnols ». Il ne plaide donc pas, dans cette interview, pour un rattachement immédiat au Maroc, et il ne parle pas au nom de Rabat.
Mais cette nuance ne retire rien à l’essentiel. Deux éléments demeurent : l’emploi du mot « colonies » et l’idée qu’une consultation serait la seule façon de légitimer la situation actuelle. Or c’est précisément la question de la légitimité que Madrid préfère ne jamais poser.
Le double langage que Rabat dénonce depuis longtemps
Cette intervention rejoint un argument que la diplomatie marocaine avance régulièrement : celui de l’incohérence. L’Espagne revendique Gibraltar, qu’elle demande depuis des décennies à récupérer, tout en refusant toute discussion sur Ceuta et Melilla. Le principe change selon qui occupe quoi.
Il y a une deuxième asymétrie. Madrid invoque l’intégrité territoriale pour rejeter toute négociation, alors que la Catalogne pose la question du droit de décider à l’intérieur même de l’Espagne. La déclaration de Puigdemont met ces deux contradictions côte à côte, et elle le fait dans la bouche d’un Européen que personne ne peut soupçonner de complaisance envers le Maroc.
Une position marocaine constante et patiente
Le Maroc n’a jamais reconnu la souveraineté espagnole sur les deux villes. Depuis son indépendance en 1956, Rabat les considère comme des territoires marocains sous administration espagnole. Cette position n’a jamais changé, et elle est régulièrement réaffirmée : en août 2026, le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi a redit publiquement la revendication marocaine, en précisant que le royaume soulève la question avec l’Espagne et cherche une solution de long terme par le dialogue.
C’est là que je vois la force de la posture marocaine : la fermeté sur le principe, la souplesse sur la méthode. Le Maroc ne cherche pas la confrontation. Il choisit la patience, le dialogue et le partenariat, tout en refusant de renoncer à un dossier qu’il juge non soldé.
Un partenariat que les deux rives ont intérêt à préserver
Ce contentieux ne bloque pas la relation. Le Maroc et l’Espagne coopèrent étroitement sur la migration, la sécurité, le commerce et l’économie, et l’Espagne figure parmi les premiers partenaires commerciaux du royaume. Le tournant de 2022, quand Madrid a apporté son soutien au plan d’autonomie marocain pour le Sahara, a montré que la relation pouvait progresser lorsque les intérêts convergent.
Le contexte récent rappelle aussi à quel point ces sujets sont liés. À la fin juillet 2026, plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière de Ceuta sans autorisation, d’après la bibliothèque de la Chambre des communes britannique, avant d’être en grande majorité reconduites au Maroc. Cet épisode a montré à quel point la frontière est un sujet partagé, qui suppose une gestion commune. Je m’en tiens à ce constat, car les causes exactes de l’épisode restent débattues.
Ce que cela change…
Les mots comptent en politique. Cette déclaration offre au Maroc un argument de plus dans le débat d’opinion européen, celui d’une contradiction interne à l’Espagne, exprimée par l’un de ses propres acteurs. Elle rappelle aussi à Madrid que la question de la légitimité, tôt ou tard, finit par revenir.
Une question qui reste ouverte
La question qui se pose désormais est simple. L’Espagne peut-elle continuer à refuser toute discussion sur Ceuta et Melilla tout en réclamant Gibraltar et en défendant l’unité de son territoire face à la Catalogne ? Et le Maroc, fort de sa constance et de son approche du dialogue, choisira-t-il de faire de ce moment un levier diplomatique, ou de préserver un partenariat devenu vital pour les deux rives ? La réponse dépendra des choix des deux capitales dans les mois qui viennent.
FAQ
Que a dit exactement Puigdemont sur Ceuta et Melilla ?
Il les a décrites comme « deux colonies ou villes à l’intérieur du Maroc » et a estimé qu’elles constituent, du point de vue marocain, « une blessure ». Il a aussi reconnu que les habitants de Ceuta sont « très espagnols ».
Puigdemont parle-t-il au nom du Maroc ou de l’Espagne ?
Non. Il s’exprime à titre personnel, en tant qu’ancien président de la Généralité et figure de l’indépendantisme catalan.
Quelle est la position du Maroc ?
Le Maroc n’a jamais reconnu la souveraineté espagnole sur les deux villes, qu’il considère comme des territoires marocains sous administration espagnole, et il dit chercher une solution de long terme par le dialogue.
Que répond Madrid ?
L’Espagne considère Ceuta et Melilla comme des parties intégrantes de son territoire et refuse toute négociation sur leurs colonies espagnoles en Afrique.