Le monde de la technologie retient son souffle. À l’heure où les intelligences artificielles s’immiscent dans nos vies professionnelles, nos relations sociales et même nos systèmes de santé, la question d’un cadre international pour encadrer leur développement n’a jamais été aussi brûlante. Pourtant, au cœur du Sommet pour l’action sur l’IA qui vient de se tenir à New Delhi, un acteur de taille a choisi de briser l’élan collectif : les États-Unis. Et pas à mi-mot.
Le rejet américain qui change tout
C’est une déclaration qui a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans les couloirs du sommet indien. Michael Kratsios, conseiller scientifique et technologique de la Maison Blanche, a été on ne peut plus clair : « Comme l’administration Trump l’a désormais affirmé à de nombreuses reprises : nous rejetons totalement la gouvernance mondiale de l’IA. »
Pas de nuances, pas de portes entrouvertes. Un refus net, catégorique, assumé. Pour Kratsios, soumettre le développement de l’IA à une bureaucratie internationale serait non seulement contre-productif, mais dangereux pour l’innovation elle-même. Selon lui, centraliser le contrôle de cette technologie, c’est risquer de tuer dans l’œuf l’une des révolutions industrielles les plus importantes depuis l’invention d’Internet.
Cette posture n’est pas entièrement nouvelle. Dès l’édition parisienne du sommet l’an dernier, JD Vance avait mis en garde contre une réglementation excessive susceptible de « tuer une industrie en plein essor ». Mais à New Delhi, le ton est monté d’un cran. C’est désormais une doctrine officielle de l’administration américaine, gravée dans le marbre.
Ce que Washington reproche vraiment aux forums internationaux
Une atmosphère de peur jugée néfaste
Pour Kratsios, le vrai problème des instances comme le Dialogue mondial des Nations unies sur la gouvernance de l’IA, c’est qu’elles entretiennent, selon ses propres mots, « une atmosphère générale de peur ». Une peur qu’il juge infondée, ou du moins exagérée, et surtout instrumentalisée à des fins idéologiques.
Il va encore plus loin en affirmant que les obsessions idéologiques centrées sur les risques — qu’il s’agisse des questions climatiques ou d’équité algorithmique — ne sont que des prétextes pour justifier une gestion bureaucratique. Pour lui, cette approche freine la concurrence, renforce les acteurs déjà établis et, ironie du sort, isole les pays en développement d’une pleine participation à l’économie de l’IA.
L’argument économique au cœur du débat
L’enjeu est aussi profondément économique. Les États-Unis voient dans l’IA un moteur de « prospérité sans précédent », selon les termes de Kratsios. Et dans cette course effrénée — où la Chine, l’Europe et des acteurs émergents se positionnent à toute vitesse — toute contrainte réglementaire internationale est perçue comme un handicap compétitif majeur.
En 2024, les investissements mondiaux dans l’IA ont dépassé les 500 milliards de dollars, avec une domination américaine très nette (OpenAI, Google DeepMind, Anthropic, Meta AI…). Accepter une gouvernance mondiale reviendrait, du point de vue américain, à ouvrir la porte à des régulations imposées par des pays qui n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts stratégiques ni le même niveau d’investissement dans le secteur.
Ce que l’ONU prépare malgré tout 🌍
Le projet d’un “GIEC de l’IA”
Face au retrait américain, les Nations unies ne désarment pas. Le secrétaire général António Guterres a confirmé le lancement d’une commission scientifique internationale destinée à faire du « contrôle humain » de l’IA « une réalité technique ». Créée en août dernier, cette instance consultative ambitionne de jouer pour l’IA le rôle que joue le GIEC pour le climat : produire des évaluations scientifiques rigoureuses, accessibles à tous les gouvernements, pour éclairer les décisions politiques.
L’analogie est volontairement forte. Le GIEC, rappelons-le, est né en 1988 et a mis plusieurs décennies à s’imposer comme une référence mondiale incontestée. Ses rapports structurent désormais les politiques climatiques de la quasi-totalité des États signataires de l’Accord de Paris. L’ONU espère reproduire ce modèle pour l’IA, avec l’idée que la science peut constituer un terrain neutre, au-delà des intérêts géopolitiques.
Un défi de crédibilité sans les États-Unis
Mais sans les États-Unis à bord, cette ambition se heurte à un mur de crédibilité 🔥. Comment prétendre à une gouvernance mondiale d’une technologie dont les principaux acteurs sont américains, si Washington refuse de jouer le jeu ? C’est la question que se posent ouvertement diplomates et experts en coulisses.
Il ne faut pas non plus oublier que la Chine, autre superpuissance de l’IA, entretient elle aussi une relation ambivalente avec les instances multilatérales. Pékin participe aux sommets, mais défend farouchement sa propre vision de la régulation — une vision qui n’est pas sans ressembler, paradoxalement, à un contrôle centralisé… mais à l’échelle nationale.
Un sommet, un nom, et un tournant symbolique
De la “sécurité” à l'”impact” : un glissement révélateur
Kratsios lui-même l’a noté avec satisfaction : le nom du sommet a changé. On est passé de « Sécurité de l’IA » à « Impact de l’IA ». Ce glissement sémantique, apparemment anodin, est en réalité chargé de sens.
Parler de sécurité, c’est partir du principe que l’IA représente un danger potentiel qu’il faut contenir. Parler d’impact, c’est envisager ses effets — positifs comme négatifs — avec un regard plus ouvert, moins défensif. Pour les défenseurs de l’innovation libre, c’est une victoire symbolique importante.
Des acteurs nombreux, des positions fragmentées
Des dizaines de dirigeants, de ministres et de patrons de la tech ont participé à ce quatrième sommet. La prochaine édition est prévue à Genève en 2027. Mais derrière les discours policés se cachent des fractures profondes :
- 🇪🇺 L’Union européenne pousse pour une réglementation contraignante, incarnée par l’AI Act entré en vigueur en 2024.
- 🇺🇸 Les États-Unis défendent un modèle de développement libre, porté par le secteur privé, sans contrainte internationale.
- 🇨🇳 La Chine développe sa propre vision, mêlant régulation nationale stricte et ambitions mondiales affirmées.
- 🌍 Les pays du Sud réclament une place à la table des négociations, craignant d’être relégués à de simples consommateurs d’une technologie qu’ils ne maîtrisent pas.
Cette fragmentation rend toute gouvernance mondiale non seulement compliquée à bâtir, mais peut-être impossible à mettre en œuvre dans un horizon raisonnable.
Gouvernance ou pas, l’IA avance 🚀
Une technologie qui n’attend personne
Pendant que les diplomates débattent, les algorithmes, eux, continuent de se perfectionner. GPT-5, les nouveaux modèles de raisonnement d’Anthropic, les IA génératives de Google — chaque trimestre apporte son lot de percées. Et les applications concrètes se multiplient à une vitesse vertigineuse : diagnostic médical, modélisation climatique, traduction en temps réel, éducation personnalisée, conduite autonome…
Ce rythme soulève une question fondamentale : une gouvernance internationale peut-elle même être réactive face à une technologie qui évolue aussi vite ? Certains experts en doutent sérieusement. Là où le GIEC dispose de décennies pour produire ses rapports, une commission sur l’IA devrait se prononcer en quelques mois sur des technologies radicalement nouvelles.
Le risque d’un vide réglementaire mondial
Pourtant, l’absence de toute coordination internationale n’est pas sans risques. Des biais algorithmiques non corrigés, des systèmes d’armement autonomes, des deepfakes utilisés à des fins électorales, des IA de surveillance déployées sans garde-fous… Autant de scénarios qui ne respectent pas les frontières nationales et qui nécessiteraient, idéalement, des réponses coordonnées.
Le défi est là, posé en pleine lumière à New Delhi : comment protéger les populations sans étouffer l’innovation ? Comment garantir que les bénéfices de l’IA soient partagés équitablement, sans tomber dans une bureaucratie paralysante ? Ces questions n’ont pas trouvé de réponse à New Delhi. Elles seront au cœur du rendez-vous de Genève en 2027 — si le contexte géopolitique le permet.
Ce que cela change pour l’avenir de l’IA ✨
Le rejet américain à New Delhi n’est pas qu’un acte de politique intérieure destiné à satisfaire les lobbies tech de la Silicon Valley. C’est un signal fort envoyé au reste du monde : les États-Unis entendent rester les maîtres du jeu, sans entraves extérieures.
Pour l’Europe, cela signifie une pression accrue sur son propre modèle réglementaire, déjà critiqué pour son manque de souplesse. Pour les pays émergents, c’est une invitation — certes ambiguë — à ne pas attendre que les grandes puissances leur octroient une place, mais à construire leur propre capacité technologique.
Et pour nous, citoyens du monde connecté, cela signifie que les règles du jeu de l’IA se dessinent sans nos voix, dans des sommets auxquels nous n’avons pas accès, entre des acteurs dont les intérêts ne sont pas toujours alignés avec le bien commun.
FAQ — Gouvernance mondiale de l’IA
Pourquoi les États-Unis refusent-ils une gouvernance mondiale de l’IA ?
L’administration Trump considère qu’une régulation internationale freinerait l’innovation, renforcerait les acteurs déjà dominants et pourrait servir de prétexte à un contrôle idéologique ou bureaucratique de la technologie.
Qu’est-ce que la commission scientifique de l’ONU sur l’IA ?
Lancée en 2024 à l’initiative d’António Guterres, cette instance consultative vise à produire des évaluations scientifiques indépendantes sur l’IA, à l’image du GIEC pour le climat. Elle n’a pas de pouvoir contraignant.
L’Union européenne peut-elle imposer sa réglementation au niveau mondial ?
L’AI Act européen s’applique aux entreprises qui opèrent sur le territoire de l’UE, y compris les géants américains. Il a donc un effet extraterritorial réel, même s’il ne constitue pas une gouvernance mondiale à proprement parler.
Quand aura lieu le prochain sommet mondial sur l’IA ?
Le cinquième sommet est prévu à Genève, en Suisse, en 2027. Il devrait être un nouveau terrain d’affrontement entre partisans d’une régulation internationale et défenseurs du développement libre de l’IA.