La convention d’investissement stratégique avait été signée en juin 2024 à Rabat, pour un montant initial annoncé de 12,8 milliards de dirhams et la promesse de 17 000 emplois directs, indirects et induits, dont 2 300 emplois directs dès la première phase. Depuis, le projet a pris de l’ampleur : les estimations les plus récentes évoquent un investissement total pouvant atteindre 65 milliards de dirhams à mesure que les phases d’expansion se concrétiseront.
Installée dans la zone franche atlantique de Kénitra, l’usine doit constituer la première gigafactory intégrée de batteries lithium-fer-phosphate (LFP) du continent africain. Selon une note de recherche de la société de courtage hongkongaise BOCOM International, publiée début mai 2026, la mise en production était alors anticipée pour août 2026. Début septembre, la direction de la filiale marocaine du groupe, Gotion Power Morocco, confirmait maintenir ce calendrier, évoquant un démarrage imminent à quelques semaines près. Les recrutements engagés ces derniers mois dans la région de Kénitra témoignent d’une phase de préparation désormais avancée.
Un pari industriel sur la chimie LFP
Le choix technologique de Gotion repose sur une architecture dite « cathode-to-cell », qui intègre directement la cathode dans la cellule de batterie. Cette méthode, appliquée à la chimie lithium-fer-phosphate, permet de réduire les coûts de production et d’améliorer la sécurité thermique par rapport à d’autres chimies comme le nickel-manganèse-cobalt. La capacité de production initiale annoncée est de 10 GWh par an, destinée principalement à l’industrie automobile ainsi qu’au stockage stationnaire d’énergie. Des plans d’expansion, répartis sur plusieurs phases, doivent porter cette capacité jusqu’à 100 GWh à terme.
Une partie de la production est explicitement orientée vers l’exportation. Le président de Gotion Power Morocco, Khalid Qalam, a indiqué que les batteries produites à Kénitra alimenteraient en priorité les sites de construction automobile installés au Maroc, ainsi que des constructeurs d’Europe du Sud, via les chaînes d’approvisionnement régionales déjà en place.
Pourquoi Kénitra : phosphate, géographie et écosystème automobile
L’implantation du site ne doit rien au hasard. Le Maroc détient environ 70 % des réserves mondiales de phosphate, matière première dont dérive l’acide phosphorique utilisé dans la fabrication des batteries LFP. Cette ressource confère au Royaume un avantage comparatif rare dans une chaîne de valeur aujourd’hui dominée, en amont, par des acteurs chinois qui contrôlent l’essentiel du raffinage mondial d’acide phosphorique purifié.
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À cet avantage minier s’ajoute une proximité géographique décisive avec le marché européen : le site se trouve à quelques dizaines de kilomètres du détroit de Gibraltar, ce qui réduit sensiblement les coûts et les délais logistiques par rapport à une production exportée depuis l’Asie. Kénitra bénéficie enfin d’un tissu industriel automobile déjà consolidé, avec la présence de l’usine Renault de Kénitra et du site Stellantis de Tanger, deux implantations qui ont fait du Maroc, en 2023, un exportateur automobile de plus de 14 milliards de dollars selon l’Office des changes.
Le projet vise un taux d’intégration industrielle locale de 70 %, un objectif ambitieux qui suppose l’émergence, autour de la gigafactory, d’un écosystème de fournisseurs marocains de composants et de matériaux.
Chiffres clés du projet
- Investissement total estimé : jusqu’à 65 milliards de dirhams, sur la base d’une convention initiale de 12,8 milliards de dirhams signée en juin 2024
- Capacité de production initiale : 10 GWh par an, avec un objectif d’extension à 100 GWh
- Emplois annoncés : jusqu’à 17 000 emplois directs, indirects et induits à terme, dont 2 300 emplois directs en première phase
- Financement complémentaire : un prêt de 100 millions d’euros approuvé le 5 août 2026 par la Banque africaine de développement, avec jusqu’à 141 millions d’euros supplémentaires potentiellement mobilisables auprès d’autres partenaires
- Calendrier : entrée en production anticipée au troisième trimestre 2026, selon les dernières communications de Gotion Power Morocco
Un financement international qui confirme la crédibilité du projet
L’implication de la Banque africaine de développement constitue un signal significatif. L’institution a approuvé début août 2026 un prêt de 100 millions d’euros destiné à accompagner Gotion Power Morocco, avec la possibilité de mobiliser jusqu’à 141 millions d’euros supplémentaires auprès d’autres partenaires financiers. Ce type d’engagement d’une institution multilatérale de développement tend à conforter la solidité financière du montage, au-delà des seuls investissements privés portés par le groupe chinois.
Les enjeux stratégiques et géopolitiques
Ce projet dépasse le seul cadre industriel marocain. Il s’inscrit dans une compétition mondiale plus large pour le contrôle des chaînes de valeur de la mobilité électrique, dans laquelle la Chine occupe une position dominante, notamment sur le raffinage des matières premières critiques. En installant l’une de ses gigafactories les plus stratégiques hors de ses frontières, au Maroc, Gotion High-Tech participe d’un mouvement plus général de diversification géographique de l’industrie chinoise des batteries, déjà observé dans d’autres implantations en Espagne ou aux États-Unis, ces derniers ayant connu des trajectoires plus incertaines.
Pour l’Union européenne, cette implantation marocaine présente un intérêt particulier. Le règlement européen sur les batteries (UE 2023/1542), entré en vigueur en août 2023, impose des critères de durabilité et de traçabilité devenus pleinement applicables depuis août 2025. Une production de batteries située à proximité immédiate du marché européen, et susceptible de répondre plus facilement à ces exigences réglementaires, pourrait constituer un atout pour les constructeurs automobiles européens cherchant à sécuriser leurs approvisionnements tout en limitant leur dépendance aux importations directes d’Asie.
Pour le Maroc, l’enjeu est celui d’un changement d’échelle dans sa stratégie industrielle. Le pays a construit, en une quinzaine d’années, un secteur automobile robuste fondé sur l’assemblage de véhicules et la fabrication de composants. L’arrivée d’une capacité de production de cellules de batteries marque une étape supplémentaire : celle de la maîtrise d’un segment plus technologique et plus stratégique de la chaîne de valeur, jusqu’ici largement concentré en Asie de l’Est.
Plusieurs analystes, dont la chercheuse Salma Annasse du Washington Institute, ont souligné cette dimension géopolitique de l’implantation, qui associe intérêts industriels marocains, stratégie d’expansion chinoise et besoins d’approvisionnement européens dans un même projet.
FAQ
Quand la gigafactory de Kénitra doit-elle entrer en production ?
Selon les dernières déclarations de Gotion Power Morocco, début septembre 2026, le démarrage est attendu dans les semaines suivantes, ce qui correspond à l’échéance du troisième trimestre 2026 évoquée depuis plusieurs mois.
Quelle est la capacité de production prévue ?
La capacité initiale annoncée est de 10 GWh par an, avec un objectif d’expansion progressive jusqu’à 100 GWh selon plusieurs phases de développement.
Pourquoi Gotion a-t-il choisi le Maroc plutôt qu’un autre pays ?
Plusieurs facteurs sont avancés : les réserves marocaines de phosphate, utilisées dans la chimie LFP, la proximité géographique avec le marché européen, et un écosystème automobile déjà établi autour des usines Renault et Stellantis.
Ce projet concerne-t-il uniquement le marché marocain ?
Non. Une partie significative de la production est destinée à l’exportation, notamment vers les constructeurs automobiles d’Europe du Sud, en complément de l’approvisionnement du tissu industriel marocain.