En 2026, le Royaume est simultanément un partenaire militaire des États-Unis, le premier exportateur automobile d’Afrique vers l’Union européenne, l’architecte d’un axe atlantique reliant le Sahel à l’océan, et un pays qui n’a jamais déposé de candidature aux BRICS tout en cultivant Pékin et New Delhi. Ce n’est pas de l’indécision. C’est une doctrine.
J’observe la diplomatie maghrébine depuis une quinzaine d’années, et je n’ai pas souvenir d’un moment où l’écart entre la perception extérieure du Maroc et sa stratégie réelle ait été aussi large. On continue de lire des analyses qui somment Rabat de « choisir ». Pendant ce temps, Rabat encaisse les dividendes des deux tables.
La réponse courte à une question mal posée
Le débat « Occident ou Sud global » repose sur une hypothèse héritée de la guerre froide : celle d’un monde à deux pôles où l’alignement produit de la sécurité. Cette hypothèse a cessé d’être opérante vers 2022, quand une majorité d’États africains, asiatiques et latino-américains ont refusé de sanctionner Moscou sans pour autant rompre avec Washington.
Le Maroc a lu cette bascule plus tôt que la plupart. Sa doctrine tient en une phrase : maximiser le nombre de partenaires dont dépend votre adversaire régional, minimiser le nombre de ceux dont vous dépendez vous-même. C’est une logique de portefeuille, pas de fidélité idéologique.
Concrètement, cela donne un pays membre du Dialogue méditerranéen de l’OTAN, hôte de l’exercice African Lion — le plus grand déploiement militaire américain sur le continent — et en même temps promoteur d’une coopération Sud-Sud qui contourne délibérément les canaux occidentaux classiques. Les deux volets ne se contredisent pas : ils se financent mutuellement.
Ce que la résolution 2797 a vraiment changé
Le tournant date du 31 octobre 2025. Le Conseil de sécurité a adopté la résolution 2797 par 11 voix pour et trois abstentions — Chine, Russie, Pakistan — l’Algérie ne prenant pas part au vote, prorogeant le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026 et appuyant les négociations sur la base du plan d’autonomie marocain. Rabat a interprété le vote comme une victoire majeure, au point de proclamer le 31 octobre fête nationale.
Ce qui m’intéresse ici n’est pas le contenu juridique du texte, largement commenté ailleurs, mais sa mécanique diplomatique. Le Maroc a obtenu un basculement américain sans devenir un client de Washington, puis a converti ce basculement en alignement européen : l’Union européenne a déclaré en janvier 2026 avoir actualisé unanimement sa position pour la faire coïncider avec la résolution 2797. Deux poids lourds occidentaux se sont rangés derrière une position marocaine — et non l’inverse.
La suite est instructive. Les 23 et 24 février 2026, Washington a accueilli une troisième série de consultations internationales sur le dossier, pendant que Rabat travaillait une version institutionnellement détaillée de son plan d’autonomie. Le dossier reste contesté — Alger a jugé la résolution en deçà des attentes du peuple sahraoui représenté par le Front Polisario, et Human Rights Watch alerte sur la fragilisation du droit à l’autodétermination — mais l’initiative est passée côté marocain.
L’Atlantique comme laboratoire du Sud global
C’est le volet le plus sous-estimé de la stratégie marocaine, et de loin le plus intéressant pour qui s’intéresse aux recompositions du Sud global.
L’Initiative royale atlantique vise à fédérer les pays riverains ou proches de l’Atlantique africain, de Tanger à Luanda, en y raccordant les États sahéliens enclavés. Le Maroc prépare un Sommet Afrique-Atlantique réunissant 29 pays autour d’une coopération logistique, énergétique et diplomatique, et le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont formellement soutenu cette ouverture en avril 2025, voyant dans les ports marocains — Dakhla Atlantique en tête — un relais vers les marchés mondiaux.
Les briques du dispositif, telles qu’elles s’assemblent aujourd’hui :
- Un corridor énergétique : en juillet 2026, la CEDEAO a signé l’accord intergouvernemental du gazoduc Afrique Atlantique, ex-gazoduc Nigeria-Maroc, destiné à acheminer le gaz nigérian vers l’Europe via le Royaume.
- Un actif logistique : Tanger Med et Dakhla positionnent le pays en connecteur physique Europe-Afrique, argument devenu central dans l’attraction des investissements directs étrangers.
- Un levier industriel : le Maroc figure parmi les principaux exportateurs de voitures vers l’Union européenne, avec plus de 500 000 véhicules exportés en 2023, un volume comparable à ceux de la Chine, du Japon ou de la Corée du Sud.
- Une rente stratégique : les phosphates, dont le rôle dans la sécurité alimentaire mondiale soutient la demande, donnent à Rabat une carte que peu de puissances moyennes possèdent.
- Un accélérateur événementiel : la CAN organisée en janvier 2026 devait porter les arrivées touristiques à un niveau record, avec une hausse attendue de 20 %, avant la relance liée au Mondial 2030.
Ce paquet, pris ensemble, dessine une offre que ni Bruxelles ni Pékin ne peuvent ignorer. Et il est intégralement libellé en langage Sud-Sud.
Les limites réelles du grand écart
Je serais malhonnête en présentant cette trajectoire comme sans coût. Trois fragilités méritent d’être nommées.
La dépendance européenne reste structurelle
L’Union européenne absorbe l’essentiel des exportations industrielles marocaines. Une doctrine d’équilibre suppose des débouchés alternatifs, or ils restent embryonnaires. Pékin a d’ailleurs demandé au Maroc de signer un accord de libre-échange, proposition que Rabat évalue sans avoir ouvert de négociations formelles — prudence révélatrice : un tel accord protégerait le Royaume de la dépendance européenne tout en exposant son tissu manufacturier.
Le Sud global n’est pas un bloc homogène
Le Maroc n’a pas candidaté aux BRICS et a refusé de se rendre à une réunion du groupe en Afrique du Sud, Rabat dénonçant l’hostilité sud-africaine liée au soutien de Pretoria au Front Polisario. Le Sahara est le plafond de verre de toute stratégie multi-alignée marocaine : il transforme des partenaires potentiels en adversaires structurels.
Le rapport de forces maghrébin reste gelé
Aucun règlement n’est acquis. L’échéance d’octobre 2026, avec le renouvellement du mandat de la MINURSO, cristallisera à nouveau les positions, et la position algérienne demeure arrimée au principe d’autodétermination.
Mon avis tranché sur la bonne réponse stratégique
Si l’on me demande où le Maroc « doit » se situer, ma réponse est : nulle part, durablement et méthodiquement. Le meilleur positionnement du Royaume n’est pas un point sur un axe, c’est une fonction d’intermédiation.
Les pays qui gagnent dans un monde fragmenté ne sont pas ceux qui choisissent le bon camp — ils sont ceux qui deviennent le point de passage obligé entre plusieurs camps. Singapour l’a fait entre Washington et Pékin. Les Émirats l’ont fait entre l’Occident et la Russie. Le Maroc est en train de le faire entre l’Europe et l’Afrique atlantique, avec un avantage que les deux autres n’avaient pas : la géographie ne peut pas lui être retirée.
Le vrai risque marocain n’est donc pas de « mal choisir ». Il est de laisser cette position d’intermédiaire reposer sur des rentes — phosphates, proximité, main-d’œuvre — plutôt que sur des capacités difficilement réplicables : ingénierie, énergie décarbonée, souveraineté numérique. C’est là que se jouera la décennie, bien plus que dans la géométrie des alliances.
Pour ceux qui découvrent le pays au-delà des chancelleries, l’Atlas et ses vallées racontent d’ailleurs une autre version de cette histoire de carrefour — j’en parle dans notre guide trekking au Maroc et notre dossier sur l’ascension du Toubkal.
Questions fréquentes
Le Maroc va-t-il rejoindre les BRICS ?
Rien ne l’indique à court terme. Rabat a démenti toute candidature et entretient des relations bilatérales avec les membres du groupe sans chercher l’adhésion, notamment en raison du dossier sahraoui.
La résolution 2797 règle-t-elle le conflit du Sahara occidental ?
Non. Elle fixe un cadre de négociation fondé sur le plan d’autonomie marocain, mais l’envoyé personnel de l’ONU a rappelé qu’elle ne dicte pas le résultat, et les positions algérienne et sahraouie restent opposées.
Le Maroc est-il un pays du Sud global ou un partenaire de l’Occident ?
Les deux, assumés simultanément. Membre du Dialogue méditerranéen de l’OTAN et partenaire industriel de l’UE, il pilote en parallèle une coopération Sud-Sud structurée autour de l’espace atlantique africain.
Quel est le principal levier économique marocain d’ici 2030 ?
Le cycle d’investissements lié au Mondial 2030, combiné aux phosphates, à l’automobile et aux corridors énergétiques atlantiques, dont le gazoduc Afrique Atlantique.