Le Maroc est à un tournant. Après des décennies de croissance portée par les services, le tourisme et l’agriculture, le pays mise désormais sur une transformation industrielle profonde. Et dans ce pari ambitieux, l’intelligence artificielle s’impose comme un acteur de plus en plus incontournable. Mais peut-elle réellement changer la donne pour un pays en développement comme le Maroc ? La réponse est nuancée, mais les signaux sont là.
Un tissu industriel en mutation
Le Maroc a réussi à se positionner comme une plateforme industrielle régionale enviable. L’écosystème automobile autour de Tanger et Kénitra — avec Renault et Stellantis en tête — représente aujourd’hui plus de 9 % du PIB et fait du pays le premier constructeur automobile africain. L’aéronautique, portée par des centaines de sous-traitants regroupés dans des zones dédiées comme la MEAD à Casablanca, génère des milliards de dirhams à l’export chaque année.
Mais ce succès cache des fragilités. La majorité de la valeur ajoutée reste captée à l’étranger. Les chaînes de production marocaines sont souvent des maillons d’exécution, rarement des centres de conception ou de décision. C’est exactement là qu’intervient la question de l’IA : peut-elle aider le Maroc à monter dans la chaîne de valeur industrielle, plutôt que de rester un sous-traitant compétent mais dépendant ?
Ce que l’IA change concrètement dans l’industrie
Avant de parler de stratégie nationale, il faut comprendre ce que l’intelligence artificielle fait déjà dans les usines à travers le monde — et ce qu’elle pourrait faire au Maroc demain.
La maintenance prédictive, première victoire tangible
Dans une usine classique, une machine qui tombe en panne coûte des heures, parfois des jours de production arrêtée. La maintenance prédictive basée sur l’IA change ce paradigme : des capteurs collectent en continu les vibrations, températures et signaux acoustiques des équipements. Un algorithme détecte les anomalies avant qu’elles ne deviennent des pannes.
Au Maroc, certaines entreprises de l’automobile et du textile ont déjà commencé à déployer ces solutions, souvent en partenariat avec des fournisseurs étrangers. Le gain de productivité peut atteindre 15 à 30 % selon les études sectorielles. Pour un pays qui cherche à réduire ses coûts de production tout en améliorant la qualité, c’est un levier immédiat.
L’optimisation des chaînes logistiques
La logistique est un autre terrain de jeu idéal pour l’IA. Tanger Med, premier port du continent africain, traite des millions de conteneurs chaque année. Des algorithmes de machine learning permettent déjà d’optimiser les flux, d’anticiper les congestions et de réduire les délais d’escale. Ce type d’optimisation, appliqué à toute la chaîne d’approvisionnement marocaine, pourrait considérablement améliorer la compétitivité des exportations industrielles.
La qualité et le contrôle de production
L’IA permet également une inspection visuelle automatisée, bien plus rapide et précise que le contrôle humain. Des systèmes de vision par ordinateur détectent des défauts à l’échelle du micron sur des pièces métalliques ou textiles. Pour le secteur de l’habillement marocain — qui exporte massivement vers l’Europe —, intégrer ces technologies pourrait ouvrir les portes des marchés haut de gamme, où les standards de qualité sont sans compromis.
Les secteurs marocains les plus prometteurs
L’IA n’a pas vocation à tout transformer en même temps. Certains secteurs sont plus mûrs que d’autres pour absorber et valoriser ces technologies.
Voici les filières industrielles marocaines où le potentiel est le plus fort :
- L’automobile : avec des usines modernes déjà équipées de robots, l’intégration de l’IA dans les processus de fabrication, d’inspection et de logistique est une évolution naturelle et rapide à déployer.
- L’aéronautique : un secteur de précision où la traçabilité et la qualité sont vitales — exactement les domaines où l’IA excelle.
- L’agroalimentaire : entre le tri automatisé des fruits, la gestion des stocks et la prévision des récoltes, les applications sont nombreuses et accessibles.
- Le textile : optimisation de la coupe, réduction des chutes de tissu, personnalisation à la demande — l’IA peut transformer une industrie sous pression concurrentielle.
- La chimie et la pharmacie : deux secteurs en croissance au Maroc, où la simulation moléculaire et l’optimisation des formulations par IA ouvrent de nouvelles pistes.
Les défis que le Maroc doit encore surmonter
La fracture des compétences
C’est sans doute le frein le plus sérieux. Déployer l’IA dans une usine ne suffit pas : encore faut-il des ingénieurs capables de l’implémenter, de la maintenir et de l’améliorer. Or, malgré des avancées réelles — l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Ben Guerir forme désormais des data scientists de haut niveau —, le déficit de compétences en IA reste important.
Selon une étude de McKinsey, l’Afrique du Nord aura besoin de plusieurs millions de travailleurs formés aux technologies numériques d’ici 2030 pour tirer parti de la transition digitale. Le Maroc a lancé plusieurs plans de formation — Digital Morocco 2030, entre autres —, mais l’urgence est réelle. Sans capital humain, les outils restent inutiles.
L’infrastructure numérique à consolider
L’IA a besoin de données, et les données ont besoin d’infrastructure. En dehors des grands centres urbains comme Casablanca, Rabat ou Tanger, la connectivité industrielle reste inégale. Les PME rurales ou semi-rurales, qui constituent une part importante du tissu productif national, n’ont pas toujours accès à des réseaux suffisamment rapides et fiables pour déployer des solutions IA en temps réel.
La dépendance technologique
Un risque souvent évoqué par les économistes : le Maroc risque de devenir consommateur d’IA étrangère sans développer sa propre capacité d’innovation. Intégrer des solutions clés en main venues de France, des États-Unis ou de Chine, c’est bien. Mais créer ses propres algorithmes, ses propres modèles industriels adaptés au contexte local, c’est le vrai saut qualitatif que le pays doit viser.
Une stratégie nationale encore à structurer
Le gouvernement marocain n’est pas inactif. La Stratégie nationale pour l’intelligence artificielle, présentée en 2019, a posé des jalons importants : ambition d’un hub IA régional, développement de zones d’innovation, partenariats avec des entreprises tech internationales. L’UM6P a attiré des chercheurs de renommée mondiale et collabore avec Microsoft, Google et des startups locales prometteuses.
Mais la cohérence entre les différentes initiatives reste à renforcer. L’enjeu est de passer d’une vision stratégique morcelée à une politique industrielle intégrée, où l’IA n’est pas une fin en soi, mais un outil au service d’objectifs clairs : monter en gamme, créer des emplois qualifiés, réduire la dépendance aux importations technologiques.
Le modèle sud-coréen des années 1980-1990 — où une volonté d’État affirmée a permis de transformer une économie d’assemblage en puissance technologique mondiale — est souvent cité comme référence. La comparaison a ses limites, mais l’inspiration est là.
Ce que disent les acteurs du terrain
Ali Seffar, directeur d’une PME d’équipements industriels à Casablanca, résume bien l’ambivalence du moment : “On sait que l’IA va changer notre secteur. Mais entre le savoir et le faire, il y a un gouffre financier et humain que peu de petites entreprises peuvent franchir seules.”
Ce témoignage illustre un paradoxe fréquent dans les pays émergents : la conscience du besoin est là, mais les écosystèmes de soutien — financement, formation, accompagnement technique — ne sont pas encore à la hauteur de l’ambition affichée.