Depuis son retour au sein de l’Union africaine en janvier 2017, le Maroc a entrepris une stratégie continentale particulièrement ambitieuse. En moins d’une décennie, le Royaume chérifien est passé du statut d’observateur extérieur à celui d’acteur incontournable des dynamiques africaines. Ce repositionnement n’est pas le fruit du hasard : il résulte d’une vision politique cohérente, d’investissements massifs et d’une diplomatie active qui s’est imposée dans les couloirs de l’UA comme sur le terrain économique.
Pour comprendre ce basculement, il faut revenir sur trois décennies d’absence. Le Maroc avait quitté l’Organisation de l’unité africaine en 1984, en protestation contre l’admission de la République arabe sahraouie démocratique. Son retour, en 2017, a donc été perçu comme un acte fort, préparé de longue haleine par une diplomatie royale qui avait, entre-temps, tissé des liens solides avec de nombreux pays du continent.
Un retour stratégique et maîtrisé
Le roi Mohammed VI n’a pas attendu le retour officiel pour construire son influence. Dès le début des années 2000, il a effectué de nombreuses tournées africaines, signant des centaines d’accords bilatéraux avec des pays d’Afrique subsaharienne. Plus de 1 000 accords de coopération ont été conclus avec une quarantaine de pays africains en moins de vingt ans, selon les données du ministère des Affaires étrangères marocain.
Cette diplomatie économique s’est traduite par des investissements concrets. Le groupe Attijariwafa Bank est aujourd’hui présent dans 26 pays africains, faisant du Maroc l’un des premiers investisseurs sur le continent. De son côté, OCP, le géant marocain des phosphates, a multiplié les partenariats agricoles en Afrique de l’Ouest et de l’Est, notamment pour fournir des engrais adaptés aux sols locaux à des prix préférentiels.
Le retour au sein de l’UA a donc été le couronnement institutionnel d’une présence déjà bien établie. Le Maroc n’arrivait pas les mains vides : il apportait une offre de coopération Sud-Sud crédible, fondée sur le partage d’expérience et un modèle de développement que beaucoup de pays africains regardent avec intérêt.
Une influence multidimensionnelle au sein de l’UA
Le volet économique et financier
L’influence du Maroc à l’UA ne se limite pas à des déclarations d’intention. Elle repose sur des engagements financiers durables. En 2022, le Maroc figurait parmi les cinq premiers contributeurs au budget de l’organisation. Cette participation financière lui confère un poids réel dans les négociations et dans la définition des priorités institutionnelles.
Sur le plan commercial, le Maroc s’est positionné comme une plateforme de connexion entre l’Afrique et l’Europe. Grâce à ses infrastructures portuaires — notamment le port Tanger Med, premier port d’Afrique — et à sa position géographique, il aspire à jouer un rôle de hub logistique continental. En 2023, Tanger Med a traité plus de 9 millions de conteneurs, confirmant son statut de nœud stratégique.
Le volet diplomatique et politique
Au sein des institutions de l’UA, le Maroc s’est montré particulièrement actif sur les questions de sécurité, de migration et de développement durable. Sa candidature pour accueillir le siège de l’Agence africaine des médicaments (AMA) à Rabat, finalement retenue, illustre sa capacité à se positionner sur des sujets à forte valeur symbolique et pratique.
Le Royaume a également su construire des alliances solides, notamment avec les pays du Sahel, d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Est. La reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental par plusieurs pays africains — dont la Gambie, le Gabon ou encore la Guinée — témoigne d’une diplomatie efficace qui combine aide au développement et soutien politique.
Le volet humain et culturel
La formation des élites africaines constitue l’un des piliers les plus discrets mais les plus efficaces de l’influence marocaine. Chaque année, le Maroc accueille des milliers d’étudiants africains dans ses universités, souvent grâce à des bourses d’État. L’Institut Mohammed VI de formation des imams, ouvert à Rabat en 2015, a formé plus de 1 500 prédicateurs venus de toute l’Afrique subsaharienne, avec pour objectif explicite de promouvoir un islam modéré et tolérant.
Ces échanges humains créent des réseaux d’influence durables, bien plus résistants aux aléas politiques que les seuls accords diplomatiques.
Les principaux leviers d’influence marocains en Afrique
Pour résumer les domaines dans lesquels le Maroc a construit son leadership continental, on peut identifier plusieurs axes majeurs :
- Finance et banque : présence de groupes comme Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa et CIH Bank dans des dizaines de pays africains
- Énergie et phosphates : projets OCP en matière d’agriculture durable, engrais subventionnés, et développement des filières alimentaires locales
- Infrastructure : hub logistique via Tanger Med, investissements dans les télécommunications et les réseaux routiers régionaux
- Formation religieuse : Institut Mohammed VI et diplomatie de l’islam modéré
- Éducation et santé : bourses universitaires, coopération médicale, transfert de savoir-faire
- Diplomatie climatique : après avoir accueilli la COP22 à Marrakech en 2016, le Maroc se pose en champion africain de la transition énergétique
Les défis qui tempèrent l’enthousiasme
L’influence marocaine à l’UA n’est pas sans limites ni sans tensions. La question du Sahara occidental reste le principal point de friction diplomatique. L’Algérie, soutien historique du Polisario, continue de peser sur les équilibres institutionnels au sein de l’organisation. Ces rivalités bilatérales ont plusieurs fois paralysé certains mécanismes de l’UA, notamment sur les questions de développement du Maghreb.
Par ailleurs, plusieurs pays africains observent avec un regard critique le modèle d’investissement marocain, parfois perçu comme une forme de néocolonialisme économique. La présence de groupes marocains dans des secteurs stratégiques comme les télécommunications, les assurances ou l’agroalimentaire suscite des débats sur la répartition des bénéfices et le transfert réel de compétences vers les populations locales.
Le Maroc doit donc constamment naviguer entre deux exigences contradictoires : affirmer son leadership sans être perçu comme une puissance hégémonique, et défendre ses intérêts économiques tout en promouvant un partenariat équitable. C’est précisément cet équilibre subtil qui définira la durabilité de son influence à long terme.
Perspectives pour les années à venir
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en 2021, représente une opportunité considérable pour le Maroc. Avec un marché potentiel de 1,4 milliard de consommateurs et un PIB cumulé de plus de 3 000 milliards de dollars, ce cadre commercial favorise naturellement les pays disposant d’une base industrielle et logistique solide. Le Maroc, grâce à ses infrastructures et à son tissu industriel, est bien positionné pour en être l’un des grands bénéficiaires.
Le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, long de plus de 5 600 km et actuellement en phase de faisabilité avancée, symbolise parfaitement cette ambition : relier les ressources énergétiques d’Afrique de l’Ouest à l’Europe via le Maroc, tout en alimentant les pays traversés. Ce type de projet d’envergure continentale illustre le nouveau rôle que le Maroc entend jouer, non plus comme simple investisseur, mais comme architecte des infrastructures africaines de demain.
FAQ — Le Maroc et l’Union Africaine : Diplomatie et Influence en 2026
Pourquoi le Maroc a-t-il quitté l’organisation panafricaine avant de la réintégrer en 2017 ?
Le Maroc s’est retiré de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1984 pour protester contre l’admission de la “RASD”, une entité qu’il considère comme non souveraine. Après une absence de trente-trois ans, le Royaume a réintégré l’Union Africaine (UA) en janvier 2017 sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. En ce début d’année deux mille vingt-six, cette stratégie de “la chaise vide” appartient définitivement au passé : le Maroc agit désormais de l’intérieur pour défendre son intégrité territoriale, tout en promouvant une coopération Sud-Sud pragmatique qui a convaincu une large majorité d’États membres de la pertinence de ses thèses.
Dans quels secteurs l’influence économique du Maroc est-elle la plus marquante sur le continent ?
En 2026, le Maroc consolide son rang de premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest et de deuxième sur l’ensemble du continent. Son influence est hégémonique dans le secteur bancaire (avec Attijariwafa Bank, BCP et Bank of Africa présentes dans plus de vingt pays), les télécommunications et les assurances. Le groupe OCP joue un rôle de pilier stratégique pour la sécurité alimentaire africaine en installant des unités de production d’engrais sur mesure en Éthiopie, au Nigeria et au Rwanda. Cette diplomatie du business est complétée par des infrastructures logistiques majeures comme le hub Tanger Med, qui connecte désormais les flux commerciaux de tout l’Atlantique africain.
La diplomatie religieuse marocaine constitue-t-elle un levier d’influence réel en Afrique ?
L’Institut Mohammed VI pour la formation des Imams, Morchidines et Morchidates est devenu, en deux mille vingt-six, le fer de lance du “Soft Power” spirituel marocain. En formant des centaines de cadres religieux venus du Sahel et d’Afrique de l’Ouest à un Islam du juste milieu (rite malékite), le Maroc offre un rempart idéologique contre l’extrémisme. Cette diplomatie religieuse, doublée de la Fondation Mohammed VI des Ouléma Africains, crée des liens indéfectibles avec les confréries soufies locales, notamment au Sénégal et au Mali, facilitant ainsi les médiations politiques et le dialogue interculturel.
Le Maroc peut-il s’imposer comme la puissance leader au sein de l’UA d’ici 2030 ?
Si le Nigeria, l’Afrique du Sud et l’Éthiopie demeurent des poids lourds historiques, le Maroc se distingue en 2026 par son dynamisme et sa capacité à porter des projets panafricains concrets, comme le Gazoduc Nigeria-Maroc qui entre dans une phase décisive. Son leadership ne repose pas uniquement sur la puissance militaire, mais sur une offre de services intégrée combinant finance, logistique et expertise climatique. L’organisation conjointe de la Coupe du Monde 2030 est également perçue par ses pairs africains comme une victoire pour tout le continent, renforçant le rôle de Rabat comme pont incontournable entre l’Afrique et l’Europe.