Le Maroc est en train de jouer une carte que peu de pays africains ont osé saisir aussi franchement : celle de l’industrialisation technologique à grande échelle. Entre reconfigurations des chaînes d’approvisionnement mondiales, tensions géopolitiques et appétit croissant des multinationales pour des bases de production alternatives, le royaume chérifien se positionne comme un hub électronique sérieux. Mais s’agit-il d’un vrai tournant structurel ou d’un effet d’aubaine passager ?
Pour répondre à cette question, il faut regarder les faits en face — et ils sont, pour une fois, plutôt encourageants.
Un contexte mondial qui joue en faveur du Maroc
Depuis 2020, le monde a découvert à quel point ses chaînes d’approvisionnement en composants électroniques étaient fragiles. La crise des semi-conducteurs, l’explosion des coûts logistiques, puis les tensions persistantes entre les États-Unis et la Chine ont poussé les grandes entreprises à diversifier leurs zones de production. Le concept de “friend-shoring” — délocaliser vers des pays politiquement alignés — est devenu un mantra dans les directions industrielles.
Le Maroc coche plusieurs cases simultanément : stabilité politique relative dans une région agitée, accords de libre-échange avec l’Union européenne et les États-Unis, infrastructures portuaires de classe mondiale avec Tanger Med, et une main-d’œuvre qualifiée dont le coût reste compétitif. Ce cocktail n’est pas passé inaperçu.
Des géants comme Yazaki, Aptiv ou encore Lear Corporation ont depuis longtemps établi des unités de câblage automobile au Maroc. Mais la donne change : on parle désormais d’électronique embarquée, de modules de contrôle, voire d’assemblage de composants pour l’industrie verte.
Les filières qui structurent le décollage
Le câblage automobile, socle historique mais en mutation
Le Maroc est aujourd’hui le premier exportateur mondial de faisceaux de câbles pour l’automobile. Ce secteur emploie plus de 200 000 personnes et génère plusieurs milliards d’euros d’exportations annuelles. Historiquement cantonné à de l’assemblage manuel, il évolue rapidement vers des composants à plus forte valeur ajoutée, intégrant des éléments électroniques actifs liés à l’électrification des véhicules.
La transition vers le véhicule électrique modifie profondément la nature de ce travail. Les faisceaux haute tension, les modules de gestion de batterie, les interfaces de recharge — autant de produits qui réclament des compétences nouvelles et des lignes de production plus sophistiquées. Les sous-traitants implantés au Maroc investissent massivement pour absorber cette montée en gamme.
L’électronique industrielle et les énergies renouvelables
Moins visible mais tout aussi stratégique, le secteur de l’électronique industrielle profite de l’explosion des projets solaires et éoliens au Maroc. Le pays ambitionne de couvrir 52 % de sa consommation électrique par les énergies renouvelables d’ici 2030. Onduleurs, contrôleurs de réseau, systèmes de supervision intelligente — ces équipements doivent être produits, entretenus et, idéalement, assemblés localement.
Des zones industrielles comme celles de Kénitra ou de Nouaceur commencent à accueillir des fabricants de composants liés à l’électronique de puissance. C’est encore modeste à l’échelle mondiale, mais le mouvement est engagé.
Les atouts géopolitiques concrets du royaume
Parler de “pari géopolitique” n’est pas une métaphore creuse. Voici pourquoi le Maroc bénéficie d’un positionnement rare :
- Accord d’Association avec l’UE : accès préférentiel au marché européen, avec des règles d’origine qui favorisent la production locale
- AGOA et accords avec les États-Unis : cadre commercial favorable pour les exportations vers l’Amérique du Nord
- Proximité géographique : à moins de 15 km de l’Europe par le détroit de Gibraltar, les délais logistiques sont imbattables comparés à l’Asie
- Tanger Med : premier port d’Afrique et de Méditerranée, hub logistique connecté à plus de 170 ports mondiaux
- Stabilité diplomatique : le Maroc entretient des relations équilibrées avec l’UE, les États-Unis, les pays du Golfe et, récemment, Israël — une diversification rare
- Engagements climatiques : la trajectoire verte du pays séduit les entreprises soumises aux exigences ESG de leurs actionnaires
Ce n’est pas un hasard si l’Agence Marocaine de Développement des Investissements (AMDIE) multiplie les missions de prospection dans les salons tech européens. Le message est clair : le Maroc n’est plus seulement un pays d’assemblage bas de gamme.
Les freins réels qu’il ne faut pas sous-estimer
Un écosystème local encore insuffisant
Le principal talon d’Achille du Maroc dans l’électronique reste l’absence d’un tissu de fournisseurs locaux dense. Contrairement à la Chine ou à Taïwan, où un équipementier peut sourcer 80 % de ses composants dans un rayon de 200 km, les industriels au Maroc importent encore la grande majorité de leurs intrants. Cela crée une dépendance structurelle et limite les effets d’entraînement sur l’économie locale.
Des initiatives comme le programme “Maroc Industries” ou les partenariats avec des universités techniques cherchent à développer cette chaîne locale, mais les résultats prennent du temps.
La concurrence régionale s’intensifie
Le Maroc n’est pas seul sur ce créneau. La Tunisie, l’Égypte, et surtout certains pays d’Europe de l’Est comme la Pologne ou la Roumanie jouent dans la même cour pour attirer les délocalisations européennes. Les coûts salariaux marocains restent compétitifs, mais l’écart se resserre, et la productivité doit impérativement progresser pour maintenir l’attractivité du territoire.
La formation, point critique
Le volume de techniciens et d’ingénieurs formés chaque année reste insuffisant pour répondre aux ambitions affichées. Les grandes écoles marocaines — ENSIAS, EHTP, EMI — produisent des diplômés de qualité, mais en trop petit nombre. Combler ce gap de compétences est probablement le chantier le plus urgent pour transformer le potentiel en réalité industrielle durable.
Ce que les signaux récents indiquent
En 2023 et 2024, plusieurs annonces ont renforcé la crédibilité du projet industriel marocain dans l’électronique. STMicroelectronics a intensifié ses activités dans le pays, et plusieurs fabricants européens d’équipements pour énergies renouvelables ont choisi le Maroc comme base d’assemblage régionale. Le secteur aéronautique, déjà solide avec Safran et Boeing, commence également à déverser des compétences vers l’électronique embarquée civile.
Le Mondial 2030, que le Maroc co-organisera avec l’Espagne et le Portugal, est aussi un catalyseur inattendu : les investissements en infrastructures smart city, en systèmes de sécurité connectée et en réseaux télécoms constituent autant de commandes potentielles pour une industrie électronique locale en développement.
FAQ — L’industrie électronique au Maroc en 2026
Le Maroc peut-il vraiment concurrencer l’Asie dans l’électronique ?
Le Maroc ne cherche pas la confrontation directe sur les volumes de masse, mais s’impose en 2026 comme le champion du “Nearshoring” pour l’Europe. Sa compétitivité repose sur la réduction drastique de l’empreinte carbone (grâce à un mix électrique dépassant désormais 52 % d’énergies renouvelables) et une logistique ultra-rapide. Face à l’Asie, le Royaume gagne sur le terrain de la réactivité et de la fiabilité des chaînes d’approvisionnement critiques.
Quels secteurs électroniques offrent le plus de potentiel au Maroc en 2026 ?
L’électronique automobile reste la locomotive, avec une projection de 8,4 milliards de dollars d’ici 2031. Les segments les plus dynamiques sont :
- Mobilité Électrique (EV) : Production de batteries et de systèmes de gestion d’énergie.
- Énergies Renouvelables : Composants pour onduleurs et systèmes de pilotage de réseaux intelligents (Smart Grids).
- Électroménager : Renforcement de l’industrie locale via de nouveaux droits d’importation protecteurs introduits dans le PLF 2026.
Quel rôle joue Tanger Med dans l’industrie électronique marocaine ?
Tanger Med est devenu un écosystème “Digital End-to-End” en 2026. Ce hub logistique permet aux industriels de l’électronique d’exporter vers les principaux ports européens en moins de 48 heures. Avec plus de 130 000 emplois créés dans ses zones d’activité, le complexe facilite l’intégration de composants complexes pour l’aéronautique et l’automobile, consolidant ainsi la position du Maroc dans la chaîne de valeur mondiale.
Le Maroc bénéficie-t-il d’aides à l’investissement dans ce secteur ?
Oui, la Nouvelle Charte de l’Investissement est pleinement opérationnelle en 2026. Elle offre des avantages majeurs :
- Primes directes : Pouvant atteindre 30 % du montant de l’investissement pour les projets créateurs d’emplois stables.
- Fiscalité R&D : Un crédit d’impôt recherche et développement allant jusqu’à 200 % des dépenses éligibles pour stimuler l’innovation locale.
- Exonérations : Droits d’importation supprimés sur les équipements spécialisés et exonération de TVA sur les biens d’investissement pendant 36 mois.