Depuis quelques années, une révolution silencieuse se déroule au-dessus des champs marocains. Des centaines de kilomètres au-dessus des plaines du Gharb ou des périmètres irrigués du Souss-Massa, des satellites scrutent chaque parcelle, mesurent l’humidité du sol, anticipent les rendements. Ce que l’on perçoit comme une simple modernisation agricole cache en réalité une dynamique géopolitique bien plus profonde, qui redistribue les cartes entre le Maroc, ses voisins et ses partenaires commerciaux.
L’agriculture représente environ 14 % du PIB marocain et fait vivre plus de 40 % de la population active. Comprendre comment les technologies spatiales transforment ce secteur, c’est aussi comprendre comment le Royaume renforce — ou fragilise — sa position sur l’échiquier régional et mondial.
L’agriculture de précision par satellite, une réalité marocaine
Des outils qui changent la donne sur le terrain
Le Maroc ne découvre pas les technologies satellitaires. Depuis le lancement du satellite Mohammed VI-A en 2017 et de Mohammed VI-B en 2018, le pays dispose de ses propres capacités d’observation terrestre à haute résolution. Ces engins, développés en partenariat avec Airbus Defence and Space, permettent une surveillance fine du territoire national — y compris des zones agricoles stratégiques.
Sur le terrain, les agriculteurs marocains les mieux équipés utilisent des données issues de constellations comme Sentinel (programme Copernicus de l’Union européenne) ou Planet Labs. Ces images permettent de suivre l’indice de végétation NDVI en temps réel, d’optimiser les irrigations, de détecter précocement les maladies des cultures et d’estimer les récoltes avant même la moisson.
Le programme Génération Green 2020-2030, lancé par le gouvernement marocain, intègre explicitement ces outils dans sa stratégie de transformation agricole. L’objectif est clair : porter la valeur ajoutée agricole à 300 milliards de dirhams à l’horizon 2030.
Des enjeux qui dépassent la simple productivité
Ce qui frappe, c’est que l’adoption de ces technologies ne se limite pas à améliorer les rendements. Elle produit des effets en cascade sur la façon dont le Maroc gère ses ressources en eau, négocie ses accords d’exportation et anticipe ses besoins alimentaires. Une cartographie satellitaire précise du stress hydrique dans le bassin du Tensift, par exemple, permet aux décideurs de planifier des campagnes d’irrigation sobres des mois à l’avance.
À l’échelle régionale, cette capacité de planification anticipée confère au Maroc un avantage informationnel réel face à des pays voisins moins bien équipés en infrastructures de données agricoles.
L’impact géopolitique indirect, un phénomène sous-estimé
La souveraineté alimentaire comme levier de puissance
La géopolitique de l’alimentation est brutale. Un pays capable de prévoir sa production céréalière avec six mois d’avance peut négocier ses importations depuis une position de force plutôt que de panique. C’est exactement ce que permettent les modèles agro-météorologiques couplés aux données satellites : transformer l’incertitude en stratégie.
Le Maroc importe encore une part significative de son blé tendre — environ 50 % de sa consommation. Mais la capacité à anticiper les déficits, à cartographier les zones de production locale avec précision et à optimiser les stocks stratégiques change radicalement la posture du pays dans ses relations avec les grands exportateurs comme la France, la Russie ou l’Ukraine.
La guerre en Ukraine a d’ailleurs rappelé, en 2022, à quel point la dépendance aux importations céréalières pouvait devenir un facteur de vulnérabilité géopolitique. Le Maroc en a tiré des leçons concrètes, accélérant ses investissements dans l’agriculture irriguée — et donc dans les outils de monitoring satellitaire qui l’accompagnent.
Les partenariats technologiques comme vecteurs d’influence
Voici où la dimension géopolitique devient particulièrement intéressante. Les satellites ne sont pas neutres. Chaque donnée agricole collectée, chaque partenariat technologique signé dessine une cartographie des dépendances et des influences.
Les principaux fournisseurs de technologies d’agriculture de précision au Maroc viennent de plusieurs horizons :
- L’Union européenne, via le programme Copernicus et ses données Sentinel, accessibles gratuitement mais dans un cadre normatif européen
- Les États-Unis, à travers des entreprises comme John Deere ou Climate Corporation, présentes dans les exploitations les plus modernisées
- Israël, dont les technologies d’irrigation intelligente (notamment Netafim et des start-ups spécialisées en agritech) ont fait leur entrée après la normalisation des relations en 2020
- La Chine, qui développe une offre croissante dans les infrastructures numériques agricoles, notamment via Huawei et ses solutions IoT pour l’agriculture
Chacun de ces partenariats embarque des intérêts stratégiques. Accepter les données Copernicus, c’est s’inscrire dans l’orbite réglementaire européenne. Déployer des solutions israéliennes, c’est envoyer un signal politique fort à l’ensemble de la région MENA.
Le Maroc, pivot régional d’une nouvelle géopolitique agricole
Une position enviable entre deux continents
La géographie marocaine est une chance. À la croisée entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe, le Maroc ambitionne de devenir un hub agro-industriel rayonnant sur tout le continent africain. Les accords de libre-échange conclus avec l’UE, les États-Unis ou certains pays africains créent des débouchés considérables pour les produits marocains — tomates, agrumes, légumes primeurs.
Mais pour tenir ces engagements d’exportation dans un contexte de stress climatique croissant, il faut une maîtrise fine de la production. Et cette maîtrise passe, de plus en plus, par les données satellites. La télédétection agricole devient ainsi un outil de diplomatie économique autant qu’un levier de compétitivité.
Les risques d’une dépendance technologique non maîtrisée
Ce tableau ne serait pas complet sans souligner les risques. Une dépendance excessive aux données et algorithmes étrangers expose le Maroc à des vulnérabilités réelles. Que se passe-t-il si un fournisseur américain coupe l’accès à ses modèles de prévision des rendements ? Si des données sensibles sur les ressources hydriques marocaines se retrouvent entre les mains de concurrents régionaux ?
C’est pourquoi l’investissement du Maroc dans ses propres capacités spatiales — avec la perspective d’un troisième satellite d’observation et le développement du Centre Royal de Télédétection Spatiale (CRTS) — répond à une logique de souveraineté numérique autant qu’agricole.
Vers un modèle marocain d’agriculture spatiale
Des initiatives concrètes qui font école
Plusieurs projets illustrent déjà la maturité de cette approche. L’Office National de l’Électricité et de l’Eau Potable (ONEE) croise des données satellitaires avec des mesures in situ pour optimiser la gestion des barrages agricoles. L’Office Régional de Mise en Valeur Agricole (ORMVA) du Souss-Massa utilise des images multispectrales pour piloter l’irrigation des agrumes destinés à l’export européen.
Ces initiatives, encore partielles, préfigurent un modèle plus intégré où chaque décision d’allocation de l’eau, chaque choix de culture, chaque calendrier de récolte serait guidé par une donnée satellitaire actualisée. Un modèle qui, au passage, renforce la traçabilité des produits marocains — un argument de poids sur les marchés européens de plus en plus exigeants.
Un enjeu de formation et de souveraineté des données
Pour que ce potentiel se réalise pleinement, le Maroc doit résoudre un défi crucial : former les ressources humaines capables d’exploiter ces données. Des universités comme l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II ou l’École Mohammadia d’Ingénieurs ont intégré la géomatique et la télédétection dans leurs cursus. Mais le chemin est encore long pour démocratiser ces compétences jusqu’aux exploitations de taille moyenne.
La question de la propriété des données agricoles est également posée. Quand un satellite étranger cartographie les terres marocaines, à qui appartiennent ces informations ? Cette question, encore peu débattue publiquement, sera au cœur des négociations technologiques des prochaines années.
FAQ — Satellites et Souveraineté Agricole au Maroc en 2026
Les satellites marocains Mohammed VI sont-ils utilisés pour l’agriculture ?
Absolument. En février 2026, les satellites Mohammed VI-A et VI-B sont des piliers de la stratégie “Génération Green”. Leurs images à très haute résolution permettent un suivi précis du foncier agricole, une gestion optimisée des ressources hydriques et la surveillance de l’état des cultures. Ces données sont cruciales pour l’ANCFCC (Conservation Foncière) afin de cartographier les parcelles et d’appuyer les politiques de développement rural.
Quel est le lien entre l’agriculture de précision et la géopolitique ?
La maîtrise de la donnée agricole est une arme diplomatique. En 2026, l’AgriTech est au cœur de la souveraineté alimentaire du Royaume. Maîtriser ses propres données satellites permet au Maroc d’anticiper les récoltes, de stabiliser les prix des denrées de base et de réduire la dépendance aux marchés céréaliers mondiaux souvent volatils. C’est un levier de puissance qui permet de négocier les accords commerciaux en position de force.
[Image of Precision Agriculture Cycle]
Le Maroc dépend-il de satellites étrangers pour son agriculture ?
Le pays utilise un modèle hybride. S’il s’appuie sur ses propres satellites pour les missions souveraines, il collabore étroitement avec le programme européen Copernicus. En février 2026, les données de Sentinel-3 ont notamment permis de suivre la régénération exceptionnelle des nappes phréatiques et des sols après les pluies récentes, illustrant une complémentarité technologique entre Rabat et Bruxelles pour la surveillance climatique.
La normalisation avec Israël a-t-elle eu un impact sur l’agritech marocaine ?
Oui, l’impact est massif et visible en 2026. Le partenariat s’est concrétisé par le déploiement de technologies de “Watertech” (dessalement, goutte-à-goutte intelligent) et de solutions d’IA pour l’irrigation. Au-delà de la technique, l’acquisition récente de nouveaux systèmes satellitaires de pointe auprès d’industries israéliennes renforce la capacité du Maroc à surveiller son environnement et ses ressources de manière totalement autonome dans un contexte régional complexe.