La 5G n’est pas encore totalement déployée sur le territoire marocain que déjà, dans les laboratoires de recherche et les cercles stratégiques, on parle de la prochaine étape : la 6G. Une technologie qui n’existe pas encore sous forme commerciale, mais dont les contours se dessinent à une vitesse surprenante. Pour le Maroc, la question n’est pas de savoir si cette révolution aura lieu, mais comment le royaume peut se positionner pour en être un acteur, et non un simple consommateur.
Comprendre ce que la 6G va vraiment changer
Avant de parler stratégie, il faut saisir ce que représente concrètement la 6G. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas simplement d’une 5G un peu plus rapide. Les chercheurs envisagent des vitesses de transmission atteignant 1 térabit par seconde, soit environ cent fois plus que les débits théoriques de la 5G. Mais la vitesse n’est que la surface visible du changement.
Ce qui rend la 6G fondamentalement différente, c’est son ambition d’unifier le monde physique, le monde numérique et le monde biologique dans un seul écosystème connecté. On parle de latence quasi nulle (inférieure à 0,1 milliseconde), de réseaux capables de détecter leur environnement en temps réel grâce à la technologie Integrated Sensing and Communication (ISAC), et d’une intelligence artificielle nativement intégrée dans l’infrastructure réseau elle-même.
Les premières normes commerciales de la 6G sont attendues autour de 2030, selon les projections de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT). Ce délai peut sembler lointain, mais dans le domaine des télécommunications, les infrastructures se préparent une décennie à l’avance. Les pays qui commencent à réfléchir aujourd’hui auront une longueur d’avance considérable.
Les usages transformateurs qui se profilent
Concrètement, quels secteurs seront bouleversés en premier ? La liste est longue et touche des domaines stratégiques pour le Maroc :
- La médecine à distance : la chirurgie téléopérée à faible latence, impossible avec les réseaux actuels, deviendra une réalité accessible, y compris dans les zones rurales éloignées.
- L’agriculture de précision : des capteurs ultra-connectés permettront une gestion individualisée de chaque plant, en temps réel, avec des prises de décision automatisées.
- Les villes intelligentes : la gestion du trafic, de l’énergie et des services publics atteindra un niveau d’automatisation radicalement différent de ce qui existe aujourd’hui.
- L’industrie manufacturière : les usines marocaines, déjà en pleine montée en gamme, pourront intégrer des jumeaux numériques et des robots ultra-réactifs.
- La réalité étendue immersive : les hologrammes en temps réel et les environnements de réalité mixte nécessiteront des débits que seule la 6G pourra garantir.
L’état des lieux marocain face à cet horizon technologique
Le Maroc a réalisé des progrès significatifs en matière de connectivité ces dernières années. Le royaume compte aujourd’hui plus de 53 millions d’abonnements mobiles, avec un taux de pénétration internet supérieur à 88 %. Le déploiement de la 5G reste toutefois encore en phase expérimentale, des licences commerciales ayant été attribuées à titre limité, sans généralisation nationale à ce stade.
Cette situation n’est pas nécessairement un handicap. D’autres pays émergents, comme la Corée du Sud ou la Chine, ont montré qu’un retard initial sur une génération technologique peut être transformé en opportunité de “leap-frogging” — c’est-à-dire sauter une étape pour adopter directement la technologie suivante. Le Maroc dispose d’atouts réels pour envisager cette trajectoire.
Les forces que le Maroc peut mobiliser
Le royaume ne part pas de zéro. Plusieurs piliers stratégiques existent déjà. L’Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications (ANRT) a montré sa capacité à planifier et à coordonner les grandes transitions numériques. Les opérateurs marocains — Maroc Telecom, Orange Maroc et inwi — ont investi massivement dans leurs infrastructures au cours de la dernière décennie.
Par ailleurs, le Maroc dispose d’une position géographique unique : carrefour entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe, il peut ambitionner de devenir un hub régional pour les infrastructures numériques de nouvelle génération. La fibre optique sous-marine, les data centers en cours de développement à Casablanca et Rabat, et le programme Maroc Digital 2030 forment une base cohérente sur laquelle construire.
Les grandes universités marocaines, notamment l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Ben Guerir, commencent également à intégrer des programmes de recherche orientés vers les technologies de rupture. Cette montée en compétences académique est absolument cruciale pour la transition vers la 6G.
Les défis à anticiper sans attendre
Être lucide sur les obstacles est aussi important qu’identifier les opportunités. Le premier enjeu est financier : les investissements nécessaires au déploiement d’une infrastructure 6G sont colossaux. À titre de comparaison, le marché mondial de la 6G est estimé à plus de 340 milliards de dollars d’ici 2040, selon certains cabinets d’analyse. Pour le Maroc, attirer des partenariats publics-privés internationaux et mobiliser des financements innovants sera une condition sine qua non.
Le deuxième défi est celui des ressources humaines. La 6G ne peut pas fonctionner sans une génération d’ingénieurs, de data scientists et de spécialistes en intelligence artificielle formés localement. Or, la fuite des cerveaux reste un phénomène réel au Maroc, même si des politiques de retour commencent à porter leurs fruits.
Enfin, il y a le défi réglementaire. La 6G supposera une gestion du spectre fréquentiel dans des bandes encore peu explorées — notamment les fréquences Terahertz (THz). Le Maroc devra participer activement aux négociations internationales au sein de l’UIT pour défendre des allocations spectrales favorables à ses intérêts.
Les stratégies concrètes pour ne pas manquer le virage
Plusieurs pistes s’offrent au Maroc pour anticiper intelligemment l’ère 6G, sans brûler les étapes.
La première consiste à accélérer et finaliser le déploiement 5G. Ce n’est pas contradictoire : la 5G est le laboratoire vivant qui permettra d’expérimenter les cas d’usage, de former les ingénieurs et de convaincre les investisseurs. Chaque année de retard sur la 5G est une année perdue de préparation à la 6G.
La deuxième stratégie passe par les partenariats de recherche internationaux. Des consortiums comme Hexa-X en Europe ou les programmes de recherche coréens et japonais sont en train de définir les standards de la 6G. Le Maroc a tout intérêt à y envoyer des chercheurs et à nouer des accords de collaboration avec ces écosystèmes.
La troisième piste est de miser sur les zones d’expérimentation réglementaire — les fameux “bacs à sable” (sandboxes) — qui permettent de tester de nouvelles technologies sans attendre un cadre légal complet. Des villes comme Casablanca, Agadir ou Tanger pourraient devenir des laboratoires grandeur nature pour les technologies pré-6G.
Vers un rôle moteur sur le continent africain
L’angle africain mérite une attention particulière. Le continent africain sera l’une des régions du monde où la croissance de la connectivité mobile sera la plus rapide dans les deux prochaines décennies. Si le Maroc réussit à développer une expertise 6G solide, il peut devenir le hub technologique de référence pour l’ensemble du continent — un rôle que le royaume ambitionne déjà dans d’autres secteurs comme la finance ou la logistique.
Des initiatives comme la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAF) créent un cadre favorable pour exporter non seulement des produits, mais aussi des savoir-faire technologiques. Construire une expertise 6G, c’est aussi construire un levier d’influence régionale durable.
FAQ — La 6G au Maroc
La 6G sera-t-elle disponible au Maroc avant 2035 ?
Il est peu probable que des déploiements commerciaux généralisés existent au Maroc avant 2032-2035. Alors que la 5G vient d’être officiellement lancée fin 2025 pour couvrir les grands événements comme la Coupe du Monde 2030, la 6G reste au stade de recherche mondiale. Les premières zones couvertes seront vraisemblablement les grandes métropoles comme Casablanca et Rabat, avant une extension progressive.
Quelles études faut-il suivre aujourd’hui pour travailler sur la 6G demain ?
Les profils les plus recherchés seront en génie télécom, intelligence artificielle, traitement du signal, cybersécurité et science des données. Des formations à l’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique), à l’INPT ou à l’EMI à Rabat constituent de solides tremplins, ces institutions intégrant déjà des volets sur les réseaux de nouvelle génération et l’IA native dans leurs cursus de recherche.
La 6G remplacera-t-elle complètement la 5G ?
Non, du moins pas immédiatement. Les deux technologies coexisteront pendant de nombreuses années, comme la 4G et la 5G coexistent encore aujourd’hui. La 6G viendra compléter et surpasser la 5G pour les usages les plus exigeants, notamment pour l’Internet des sens, la communication holographique et les jumeaux numériques en temps réel.
Le Maroc risque-t-il d’être exclu des standards internationaux de la 6G ?
Ce risque existe si le pays reste passif. En revanche, le Maroc multiplie les initiatives, comme l’organisation de sommets IEEE sur la 6G à Marrakech ou Meknès. Une participation active aux instances de normalisation (UIT, 3GPP) et des partenariats stratégiques avec des pôles de recherche internationaux positionnent le Maroc comme un acteur contributeur plutôt que simple récepteur de ces standards.