L’Afrique n’est plus ce continent que les géants du numérique regardaient de loin en se demandant si le marché était mûr. En 2024 et 2025, la donne a radicalement changé. La demande en services cloud, en intelligence artificielle et en connectivité explose à une vitesse que peu d’analystes avaient anticipée. Et dans cette course effrénée aux infrastructures numériques, un pays tire clairement son épingle du jeu : le Maroc.
Ce n’est pas un hasard. Le royaume chérifien cumule des atouts que ses voisins et concurrents peinent à réunir au même endroit : stabilité politique, position géographique stratégique, énergie renouvelable abondante et volonté politique affichée de devenir un hub technologique régional. Alors, le Maroc est-il vraiment en pôle position dans la course aux data centers africains ? La réponse mérite qu’on s’y attarde sérieusement.
Pourquoi l’Afrique est devenue un eldorado pour les data centers
Une demande numérique qui ne connaît pas la crise
Le continent africain compte aujourd’hui plus de 1,4 milliard d’habitants, avec une population jeune et de plus en plus connectée. Le taux de pénétration mobile dépasse les 50 % dans de nombreux pays, et l’usage des services en ligne — e-commerce, streaming, fintech, télémédecine — croît à un rythme annuel de 20 à 30 % selon les secteurs. Cette explosion de la consommation de données crée mécaniquement un besoin colossal en infrastructure physique : des serveurs, des centres de données, des câbles sous-marins, des points d’échange internet.
Pendant longtemps, la majorité du trafic internet africain transitait par l’Europe ou les États-Unis, engendrant des latences élevées et des coûts importants. L’enjeu est désormais de localiser les données sur le continent lui-même, à la fois pour des raisons de performance, de souveraineté numérique et de réglementation. Les gouvernements africains, de plus en plus nombreux, imposent des lois sur la localisation des données — ce qui rend indispensable la construction de data centers locaux.
Les grands acteurs qui misent sur l’Afrique
Microsoft, Google, Amazon Web Services et même des acteurs comme Huawei ou OVHcloud ont tous accéléré leurs investissements sur le continent ces trois dernières années. Google a ouvert sa première région cloud africaine à Johannesburg en 2022. Microsoft a suivi avec deux régions en Afrique du Sud. Mais ces implantations restent concentrées au sud du continent, laissant un vide énorme en Afrique du Nord et de l’Ouest.
C’est précisément ce vide que le Maroc cherche à combler — et il n’est pas le seul à le vouloir. L’Égypte, le Nigeria, le Kenya et l’Éthiopie sont également dans la course. Mais le Maroc dispose d’un profil particulièrement attractif que nous allons détailler.
Les atouts structurels du Maroc
Une géographie au carrefour de trois continents
Casablanca est à 2 heures de vol de Paris, à quelques centaines de kilomètres des côtes espagnoles, et à mi-chemin entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. Cette position géographique n’est pas anecdotique : elle fait du Maroc un point de transit naturel pour les données qui circulent entre l’Europe, l’Afrique et même les Amériques via les câbles sous-marins atlantiques.
Plusieurs câbles sous-marins majeurs atterrissent déjà sur les côtes marocaines, dont 2Africa — l’un des plus longs câbles sous-marins jamais construits, porté par un consortium incluant Meta — qui connecte l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient. D’autres projets sont en cours. Cette connectivité physique est un prérequis essentiel pour tout hub de data centers sérieux.
Une énergie renouvelable comme levier de compétitivité
L’un des critères les plus déterminants dans le choix d’implantation d’un data center, c’est le coût et la durabilité de l’énergie. Les data centers sont des gouffres énergétiques : un grand centre consomme autant qu’une ville de taille moyenne. Or, le Maroc dispose d’un ensoleillement exceptionnel et d’un potentiel éolien considérable, notamment dans les régions de Tarfaya et d’Essaouira.
Le pays a lancé dès 2009 son Plan Solaire Marocain avec l’objectif ambitieux d’atteindre 52 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030. Aujourd’hui, le Maroc est déjà l’un des leaders africains en la matière, avec des complexes comme Noor Ouarzazate, l’une des plus grandes centrales solaires concentrées du monde. Pour les hyperscalers soucieux de leurs engagements ESG, c’est un argument de poids.
Un cadre réglementaire et institutionnel favorable
Le Maroc a engagé depuis plusieurs années une modernisation de son cadre légal pour le numérique. La loi 09-08 sur la protection des données personnelles a été révisée pour se rapprocher des standards européens — un signal fort pour les entreprises européennes qui cherchent à externaliser leurs données dans un pays tiers de confiance. Des discussions sont en cours pour que le Maroc obtienne une décision d’adéquation de la Commission européenne, ce qui permettrait des transferts de données simplifiés depuis l’Union européenne.
Par ailleurs, des zones économiques spéciales dédiées au numérique — comme Casablanca Tech City ou Technopark — offrent des incitations fiscales, des infrastructures mutualisées et un environnement propice à l’installation de data centers et d’entreprises tech.
Ce qui se construit concrètement au Maroc
Des projets d’envergure déjà en cours
Le pipeline de projets est impressionnant. DataGryd, Equinix, et plusieurs opérateurs régionaux ont manifesté leur intérêt ou sont déjà en phase de déploiement au Maroc. Maroc Telecom et Inwi ont tous deux modernisé et étendu leurs infrastructures de data centers existantes. Des acteurs locaux comme DataCenter Maroc se positionnent également sur le marché de la colocation.
Voici les principaux facteurs qui rendent ces projets viables :
- Accès aux câbles sous-marins existants et futurs reliant l’Atlantique et la Méditerranée
- Disponibilité foncière dans des zones économiques à coût compétitif
- Stabilité politique et juridique reconnue par les institutions internationales
- Main-d’œuvre qualifiée issue des grandes écoles d’ingénieurs marocaines
- Proximité culturelle et linguistique avec l’Europe francophone
- Coût de l’électricité compétitif notamment grâce aux renouvelables
Casablanca, épicentre de la transformation
La capitale économique du Maroc concentre l’essentiel des initiatives. Le projet Casa Finance City a attiré des dizaines de multinationales, et le hub technologique qui s’y développe crée un écosystème favorable. Des startups locales, des accélérateurs et des fonds d’investissement tech gravitent autour de cette dynamique, créant les conditions d’un véritable cluster numérique.
Le gouvernement marocain, conscient de l’enjeu, a intégré le développement des data centers dans sa stratégie Maroc Digital 2030, qui prévoit des investissements massifs dans les infrastructures numériques, la cybersécurité et la formation de talents locaux.
Les défis que le Maroc doit encore surmonter
Une concurrence africaine qui s’intensifie
Le Maroc n’est pas sans concurrents sérieux. L’Égypte dispose d’une population quatre fois plus importante et d’un positionnement géographique tout aussi stratégique, avec le canal de Suez comme argument supplémentaire pour les câbles sous-marins reliant l’Europe à l’Asie. Le Nigeria, première économie d’Afrique subsaharienne, attire les investisseurs avec son marché intérieur gigantesque. Et l’Afrique du Sud reste le marché le plus mature techniquement.
Pour rester en tête, le Maroc devra accélérer la simplification administrative, augmenter la capacité de son réseau électrique et former encore plus d’ingénieurs spécialisés en infrastructure cloud et cybersécurité.
La question de la souveraineté des données
Un débat de fond traverse toute la région : à qui appartiennent les données des citoyens africains ? Les gouvernements africains sont de plus en plus vigilants sur la question de la souveraineté numérique. Le Maroc a tout intérêt à se positionner comme un pays “de confiance”, capable d’héberger des données sensibles tout en offrant des garanties solides. C’est un équilibre délicat à tenir face aux pressions des grands acteurs américains et chinois qui aimeraient contrôler ces infrastructures.
Le Maroc, futur hub numérique de référence pour l’Afrique et l’Europe
Un momentum unique à saisir
Nous sommes à un moment charnière. Les décisions d’investissement qui se prennent aujourd’hui vont définir la carte numérique du continent pour les vingt prochaines années. Le Maroc a une fenêtre d’opportunité réelle, et les signaux envoyés par les investisseurs internationaux sont encourageants.
Des experts du secteur, comme ceux du cabinet Gartner ou de l’IFC (International Finance Corporation), soulignent régulièrement que l’Afrique du Nord représente l’une des régions les plus attractives pour les nouvelles infrastructures data au niveau mondial. Le Maroc, en tête de cette zone, bénéficie d’un effet d’entraînement qui pourrait rapidement s’auto-alimenter : plus les data centers s’installent, plus les entreprises tech suivent, plus les talents restent sur place, et plus le marché devient attractif.
Une ambition qui dépasse les frontières
La vision marocaine ne se limite pas à servir son marché domestique. L’ambition affichée est claire : devenir le gateway numérique entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe. Cette ambition est cohérente avec la politique africaine du royaume, qui multiplie les accords de coopération économique avec les pays d’Afrique subsaharienne depuis plusieurs années.
Si le Maroc réussit ce pari, il ne s’agira pas seulement d’une victoire économique. Ce serait une démonstration que l’Afrique peut construire ses propres infrastructures numériques souveraines, réduire sa dépendance aux hubs européens et américains, et peser de tout son poids dans la gouvernance mondiale d’internet.
FAQ — Data centers et compétitivité du Maroc
Le Maroc est-il déjà compétitif face aux grands hubs européens de data centers ?
Pas encore à la même échelle, mais la trajectoire est très favorable. Le Maroc offre des coûts inférieurs, une énergie renouvelable abondante et une connectivité en forte amélioration. Pour les entreprises ciblant le marché africain ou cherchant à diversifier leurs infrastructures hors d’Europe, il devient une option sérieuse.
Quels types d’entreprises ont intérêt à s’appuyer sur les data centers marocains ?
Les opérateurs télécoms, les fintechs africaines, les entreprises européennes soumises à des contraintes de localisation des données, les acteurs du cloud régional et toute organisation ayant des opérations en Afrique francophone trouveront un intérêt direct à utiliser des infrastructures basées au Maroc.
Le cadre légal marocain protège-t-il suffisamment les données hébergées ?
La réglementation marocaine s’est significativement alignée sur les standards européens ces dernières années. Des améliorations restent attendues, notamment en matière de certification et d’audit indépendant, mais le pays est clairement sur la bonne voie pour obtenir une reconnaissance formelle de l’Union européenne.
Quand peut-on espérer voir le Maroc rivaliser avec l’Afrique du Sud comme hub data ?
Les experts estiment qu’à l’horizon 2027-2028, si les investissements actuels se concrétisent, le Maroc pourrait représenter la deuxième ou troisième destination africaine en termes de capacité installée. C’est ambitieux, mais pas irréaliste au vu des projets en cours.