Le Maroc rêve en grand. Dans les couloirs des startups casablancaises, dans les amphithéâtres de l’UM6P à Ben Guerir, dans les bureaux feutrés de la capitale économique, une question circule avec une intensité croissante : le Maroc peut-il, un jour, rivaliser avec les géants mondiaux de l’intelligence artificielle ? Peut-il produire son propre OpenAI, son propre moteur d’IA souverain, pensé à Rabat ou à Casablanca plutôt qu’à San Francisco ?
La question n’est pas farfelue. Elle est même, selon de nombreux experts, parfaitement légitime. Et la réponse mérite qu’on s’y attarde sérieusement, sans angélisme ni pessimisme de façade.
Un écosystème tech marocain en pleine effervescence
Il serait faux de partir de zéro. Le Maroc dispose déjà d’une infrastructure numérique solide, d’une diaspora hautement qualifiée et d’une jeunesse technophile particulièrement bien connectée. Selon le rapport Global Startup Ecosystem 2023, Casablanca figure parmi les hubs technologiques africains à surveiller de près, aux côtés du Caire et de Lagos.
L’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) incarne à elle seule une partie de cette ambition. Avec ses laboratoires de recherche en IA, ses partenariats avec des universités américaines et européennes, et son campus ultramoderne, elle symbolise la volonté du royaume de ne pas rater le virage de l’intelligence artificielle. Des centaines d’ingénieurs et de data scientists marocains y sont formés chaque année, prêts à rejoindre un marché du travail tech en pleine croissance.
Des startups comme Healio, Chari ou encore 4mation ont montré que des entrepreneurs marocains sont capables de créer des produits numériques à fort impact, levant des fonds et opérant à l’international. Ce terreau fertile est une réalité, pas une illusion.
Ce que signifie vraiment créer un “OpenAI local”
Avant d’aller plus loin, il faut poser les bonnes définitions. OpenAI, c’est une organisation fondée en 2015, qui a mobilisé des milliards de dollars de capital, des centaines de chercheurs de classe mondiale, et des années de développement pour produire des modèles comme GPT-4 ou Sora. Prétendre dupliquer exactement ce modèle en quelques années serait illusoire.
Mais un “OpenAI marocain” ne signifie pas nécessairement reproduire GPT-4. Il peut s’agir d’une entité souveraine de développement en IA, capable de :
- Produire des modèles de langage adaptés aux langues du Maghreb (arabe dialectal, darija, tamazight)
- Constituer des jeux de données locaux, contextualisés et représentatifs
- Proposer des applications d’IA utiles au tissu économique national (agriculture, santé, éducation, finance)
- Attirer et retenir les talents marocains formés à l’étranger
- Développer une capacité de recherche fondamentale indépendante
C’est cette vision élargie, plus réaliste et plus stratégique, qui mérite d’être explorée. Non pas une copie de l’Occident, mais une voie marocaine de l’IA.
Les atouts réels du Maroc pour se lancer
Une volonté politique affichée
Le gouvernement marocain ne cache pas ses ambitions numériques. La stratégie nationale “Maroc Digital 2030” place l’intelligence artificielle au cœur de la transformation économique du pays. Des investissements publics sont orientés vers les infrastructures cloud, la fibre optique et la formation aux métiers du numérique.
En 2023, le Maroc a également signé plusieurs accords de coopération en matière d’IA avec des partenaires européens et du Golfe. Microsoft, Google et Oracle ont tous investi ou annoncé des investissements significatifs en data centers sur le territoire marocain. Ce n’est pas anodin : cela signifie que la plomberie technologique commence à être en place.
Une position géographique et culturelle stratégique
Le Maroc est à la croisée de l’Afrique, du monde arabe et de l’Europe. Cette position lui confère un avantage compétitif unique : il peut développer des solutions d’IA pour trois marchés simultanément, en intégrant des langues et des contextes culturels souvent ignorés par les grandes IA occidentales.
La darija, langue parlée quotidiennement par des millions de Marocains, est quasi absente des grands modèles de langage actuels. Même chose pour le tamazight. Développer des modèles maîtrisant ces langues, c’est ouvrir un marché de plusieurs dizaines de millions de locuteurs, mais aussi rendre l’IA accessible à des populations aujourd’hui exclues des bénéfices de cette révolution technologique.
Des talents nombreux, mais souvent partis
Le Maroc forme chaque année des milliers d’ingénieurs compétents. Des écoles comme l’ENSIAS, l’INSEA, l’École Centrale Casablanca ou l’INPT produisent des profils techniques de qualité. Beaucoup partent s’installer en France, au Canada, aux États-Unis ou dans les pays du Golfe, attirés par des salaires incomparables.
Retenir ces cerveaux est l’un des défis les plus critiques. Des initiatives comme le programme “Moroccan Talents Abroad” tentent d’y répondre, avec des succès mitigés. Mais la diaspora marocaine dans la tech mondiale est aussi une ressource : plusieurs ingénieurs de Google, Meta ou Microsoft ont des racines marocaines, et certains commencent à regarder vers leur pays d’origine avec un intérêt renouvelé.
Les obstacles qu’il faudra surmonter
Le financement, nerf de la guerre
OpenAI a levé plus de 10 milliards de dollars rien qu’auprès de Microsoft. Ce chiffre donne le vertige. Le Maroc, malgré la croissance de son secteur du capital-risque, en est encore loin. Les fonds disponibles pour les deeptech restent modestes, et les investisseurs locaux hésitent encore à parier sur des projets de recherche fondamentale en IA, qui peuvent ne pas produire de retour avant cinq ou dix ans.
Des mécanismes comme le fonds Innov Invest ou les programmes d’accompagnement du CCG sont utiles, mais insuffisants pour l’ambition décrite ici. Un engagement massif, public-privé, sur le modèle de ce qu’ont fait la France avec son plan IA national ou les Émirats avec l’MBZUAI, serait nécessaire pour franchir un cap.
L’accès à la puissance de calcul
Entraîner un grand modèle de langage comme GPT-3 coûte, selon les estimations, entre 4 et 12 millions de dollars en ressources informatiques seules. Ces calculs reposent sur des milliers de GPU dernier cri, souvent produits par Nvidia, dont l’accès est de plus en plus régulé à l’échelle mondiale.
Sans accès à cette puissance de calcul à prix compétitif, difficile de rivaliser avec les laboratoires américains ou même européens. Des solutions existent — partenariats avec des fournisseurs cloud, mutualisation régionale avec d’autres pays africains, accords avec des partenaires du Golfe — mais elles restent à construire.
La recherche fondamentale, encore balbutiante
Si le Maroc forme de bons ingénieurs, la recherche de pointe en IA reste peu développée. Le nombre de publications marocaines dans les grandes conférences d’IA (NeurIPS, ICML, ICLR) est encore marginal. Pour créer un véritable OpenAI marocain, il faudrait constituer une masse critique de chercheurs capables de produire des avancées originales, et pas seulement d’appliquer les modèles existants.
Des modèles inspirants à suivre de près
Les Émirats, pionniers arabes de l’IA souveraine
Les Émirats arabes unis ont montré la voie avec Falcon, un modèle de langage de grande taille développé par le Technology Innovation Institute d’Abu Dhabi. Falcon a été ouvert à la communauté mondiale, devenant rapidement l’un des modèles open source les plus téléchargés au monde. Preuve qu’un pays du “Sud global” peut contribuer significativement à la recherche mondiale en IA.
Ce modèle émirati est riche d’enseignements pour le Maroc : il repose sur une volonté politique forte, un financement souverain massif, et une stratégie de rayonnement international assumée.
La France et son approche publique-privée
La France a investi plusieurs milliards d’euros dans l’IA via son plan national, soutenant des acteurs comme Mistral AI, aujourd’hui valorisé à plusieurs milliards d’euros et considéré comme l’un des espoirs européens face aux géants américains. Mistral a été fondé par d’anciens de DeepMind et Meta — un signal fort sur l’importance de la circulation des talents pour créer des champions nationaux.
Vers une IA africaine et francophone
Il y a une dimension encore peu évoquée dans ce débat : le potentiel de leadership du Maroc sur le continent africain. L’Afrique compte 1,4 milliard d’habitants, dont une majorité parle des langues sous-représentées dans les modèles d’IA actuels. Un Maroc capable de développer des modèles multilingues adaptés au contexte africain aurait un marché captif considérable.
Des initiatives émergent, comme Masakhane, une communauté de chercheurs africains en NLP, ou des projets de collecte de données en langues africaines. Le Maroc pourrait s’y intégrer, les co-financer, voire les piloter. Ce n’est pas une utopie : c’est une stratégie réaliste pour peser dans l’IA mondiale sans prétendre reproduire OpenAI à l’identique.
FAQ — Vers une IA souveraine au Maroc
Le Maroc a-t-il déjà des entreprises travaillant sur des modèles d’IA ?
Oui, plusieurs startups et laboratoires académiques travaillent sur des applications d’IA, notamment en traitement du langage naturel pour la darija et l’arabe classique. Des projets comme Darijabert, un modèle de langage adapté à la darija marocaine, ont été développés par des chercheurs marocains et constituent des preuves concrètes de cette capacité.
Combien faudrait-il investir pour créer un “OpenAI marocain” ?
Un programme ambitieux mais ciblé pourrait démarrer avec 500 millions à 1 milliard de dirhams sur cinq ans, mobilisant fonds publics, investisseurs privés et diaspora. Ce n’est pas inaccessible, mais cela nécessite une vision stratégique claire et un engagement politique soutenus dans la durée.
Pourquoi la darija est-elle importante pour l’IA marocaine ?
Parce que c’est la langue du quotidien de 36 millions de Marocains. Un assistant IA qui ne comprend pas la darija est fondamentalement limité pour un usage grand public au Maroc. Développer des modèles compétents en darija, c’est rendre l’IA réellement inclusive, accessible et utile localement.
Le Maroc peut-il rivaliser seul, ou doit-il s’associer régionalement ?
Une stratégie régionale, en partenariat avec d’autres pays africains ou arabes, serait bien plus puissante qu’une approche solitaire. Mutualiser les ressources de calcul, les jeux de données et les talents à l’échelle du Maghreb ou de l’Afrique francophone représente une piste sérieuse et complémentaire à l’effort national.