Le monde change à une vitesse que peu d’économies avaient anticipée. L’intelligence artificielle ne se contente plus d’alimenter des discussions de salon entre technophiles : elle restructure les marchés du travail, redessine les modèles d’affaires et conditionne la compétitivité des nations. Dans ce contexte, une question s’impose avec une urgence croissante — le Maroc est-il vraiment prêt à basculer dans une économie dominée par l’IA ?
Pour y répondre, il ne suffit pas d’observer les discours officiels ou les initiatives gouvernementales en vitrine. Il faut regarder la réalité en face : celle des entreprises, des universités, des travailleurs et des citoyens ordinaires qui vont vivre cette transition, qu’ils le veuillent ou non.
Un pays à la croisée des chemins numériques
Le Maroc affiche depuis plusieurs années une ambition numérique affirmée. La stratégie Maroc Digital 2030, les investissements dans les infrastructures télécoms, l’essor des hubs technologiques à Casablanca et à Rabat — tout cela témoigne d’une volonté réelle de faire entrer le pays dans l’économie du savoir. Pourtant, entre l’intention et la capacité d’absorption d’une révolution technologique aussi profonde que l’IA, il existe un écart qu’on ne peut pas ignorer.
D’après les données de l’Agence de Développement du Digital (ADD), le taux de pénétration d’Internet au Maroc dépasse désormais 90 % en zone urbaine, mais reste significativement plus faible dans les zones rurales. Or, l’IA ne peut se démocratiser que sur un socle de connectivité stable et généralisée. Ce premier défi infrastructurel est loin d’être résolu.
Il faut aussi mesurer la réalité du tissu économique marocain. Les TPE et PME représentent plus de 95 % du tissu entrepreneurial national. Ces structures, souvent familiales, fonctionnent encore largement sur des modèles traditionnels où la transformation numérique de base — facturation électronique, gestion cloud, CRM — n’est pas encore acquise. Parler d’IA dans ce contexte, c’est parfois brûler les étapes.
Les secteurs marocains face à l’automatisation
Le secteur des services et les cols blancs en première ligne
L’IA frappe d’abord là où les tâches sont répétitives, structurées et massives. Les centres d’appel, le traitement administratif, la comptabilité de base — des activités qui emploient des centaines de milliers de Marocains, notamment dans les grandes agglomérations — sont directement exposés. Des outils comme ChatGPT, Gemini ou les agents conversationnels spécialisés peuvent déjà accomplir une part substantielle de ces missions à une fraction du coût humain.
Cela ne signifie pas une destruction nette des emplois, du moins à court terme. Mais cela implique une transformation profonde des compétences attendues. Un téléconseiller qui ne sait pas travailler avec un outil d’IA sera moins productif qu’un concurrent qui le maîtrise. Cette pression sur la montée en compétences est réelle, et le marché du travail marocain n’y est pas encore pleinement préparé.
L’agriculture et l’industrie, des opportunités immenses
À l’inverse, certains secteurs pourraient bénéficier massivement de l’IA. L’agriculture marocaine, qui emploie encore près de 40 % de la population active, pourrait être révolutionnée par des outils de précision : drones d’analyse, modèles prédictifs des rendements, gestion intelligente de l’irrigation. Des pilotes existent déjà dans le Souss-Massa pour optimiser la culture sous serre.
Le secteur industriel — notamment l’aéronautique, l’automobile et l’électronique, piliers de l’export marocain — intègre progressivement des solutions d’IA pour la maintenance prédictive, le contrôle qualité automatisé et l’optimisation logistique. Des acteurs comme Renault Tanger ou Safran ont déjà amorcé ce virage. La question est de savoir si les sous-traitants locaux suivront le rythme.
La formation, talon d’Achille ou levier d’avenir ?
Un système éducatif encore en décalage
C’est sans doute le point le plus critique. La formation aux métiers de l’IA reste marginale dans les cursus universitaires marocains standard. Si des établissements comme l’École Centrale Casablanca, l’ENSIAS ou l’UM6P ont lancé des programmes spécialisés en data science et en machine learning, ils ne produisent encore qu’une fraction des talents nécessaires pour répondre à la demande intérieure et internationale.
Le paradoxe marocain est saisissant : le pays forme chaque année des milliers d’ingénieurs compétents, mais une grande partie émigre vers la France, le Canada ou les Émirats arabes unis, attirée par des salaires et des conditions de travail plus favorables. La fuite des cerveaux numériques représente un frein structurel difficile à surmonter sans une revalorisation ambitieuse des rémunérations dans le secteur tech local.
Les initiatives prometteuses à surveiller
Heureusement, des signaux positifs existent. Voici les initiatives qui méritent attention :
- L’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique) à Benguerir développe activement des programmes en IA appliquée à l’énergie, à l’agriculture et à la santé.
- L’ADD et le MTNRA ont lancé plusieurs appels à projets pour financer des startups spécialisées en intelligence artificielle.
- Le programme OCP Skills forme des milliers de techniciens aux outils numériques avancés, avec une orientation croissante vers l’automatisation.
- Des bootcamps privés comme Simplon Maroc ou le réseau des coding schools prolifèrent dans les grandes villes et forment des profils opérationnels rapidement.
- Le programme 1 Million Coders, initié en partenariat avec Google et Microsoft, vise à initier une large tranche de la population aux fondamentaux du numérique.
Ces initiatives sont réelles, mais leur échelle reste insuffisante par rapport à l’ampleur de la transformation en cours.
Ce que les Marocains pensent vraiment de l’IA
Entre fascination et méfiance légitime
À écouter la rue — ou plutôt les réseaux sociaux, baromètre fidèle de l’opinion au Maroc — les sentiments vis-à-vis de l’IA sont contrastés. Les jeunes urbains, connectés et curieux, expérimentent sans complexe avec ChatGPT pour rédiger des emails, préparer des examens ou lancer des micro-projets. Dans les forums marocains de freelance, l’IA est déjà intégrée dans les pratiques quotidiennes de nombreux créateurs de contenu, développeurs et graphistes.
Mais dans les milieux plus conservateurs, économiquement précaires ou moins connectés, l’IA est souvent perçue comme une menace. La peur de perdre son emploi au profit d’une machine est bien réelle, surtout dans un pays où le chômage des jeunes dépasse officiellement 35 % en milieu urbain. Cette fracture de perception est aussi une fracture sociale qu’il faudra adresser avec pédagogie et équité.
Les entrepreneurs marocains sautent le pas
Dans le monde des startups, l’enthousiasme est palpable. Des entreprises comme Datinko, Axess Intelligence ou Youcan montrent que l’IA peut être développée et utilisée au Maroc avec succès. La scène tech casablancaise s’anime, les incubateurs se multiplient, et les investisseurs — notamment du Golfe — regardent le Maroc comme une porte d’entrée vers l’Afrique francophone.
Le potentiel de devenir un hub africain de l’IA n’est pas une utopie. Le Maroc dispose d’atouts réels : sa stabilité politique relative, sa position géographique stratégique, sa maîtrise du français et de l’arabe, et sa diaspora technophile à l’étranger. Mais convertir ces atouts en réalité économique tangible exige des décisions politiques courageuses et des investissements massifs.
La question de la régulation et de l’éthique
Aucune réflexion sérieuse sur l’IA ne peut faire l’impasse sur la régulation. L’Union européenne a adopté l’AI Act, premier cadre légal contraignant au monde. Le Maroc, lui, n’a pas encore de loi spécifique à l’intelligence artificielle, même si la loi 09-08 sur la protection des données personnelles constitue une base.
Dans un pays où la confiance institutionnelle est parfois fragile, où les données personnelles sont encore peu protégées dans les pratiques réelles, et où l’usage de l’IA par les administrations reste opaque, la question éthique est centrale. Qui contrôle les algorithmes de décision utilisés dans l’administration, la justice ou l’éducation ? Quels recours pour les citoyens affectés par une décision automatisée ? Ces questions ne sont pas encore au cœur du débat public marocain — et elles devraient l’être.
Alors, prêts ou pas ?
La réponse honnête est : en partie, et inégalement. Le Maroc dispose des fondations pour réussir sa transition vers une économie augmentée par l’IA. Il a les infrastructures de base, les ambitions politiques, une jeunesse nombreuse et curieuse, et une position géopolitique favorable.
Mais des défis structurels majeurs subsistent — la fracture numérique rurale, l’insuffisance de la formation spécialisée, la fuite des talents, l’absence de régulation adaptée et les inégalités d’accès. La préparation ne sera jamais un état figé : c’est un effort continu, collectif, qui demande des investissements publics soutenus, une vision de long terme et une implication réelle du secteur privé.
Le Maroc ne partira pas de zéro. Mais s’il ne s’accélère pas maintenant, il risque de rater une fenêtre d’opportunité historique que ses voisins et concurrents africains lorgnent avec le même appétit.